Colonisation, esclavage : les statues de la discorde
Aux États-Unis, en Belgique ou au Royaume-Uni des statues représentant des figures liées à l’esclavage ou à la colonisation ont été déboulonnées ou dégradées. En France, la polémique s’est ouverte suite à la destruction des statues de l’abolitionniste Victor Schoelcher. Des actions très critiquées.

Colonisation, esclavage : les statues de la discorde

Aux États-Unis, en Belgique ou au Royaume-Uni des statues représentant des figures liées à l’esclavage ou à la colonisation ont été déboulonnées ou dégradées. En France, la polémique s’est ouverte suite à la destruction des statues de l’abolitionniste Victor Schoelcher. Des actions très critiquées.
Public Sénat

Par Héléna Berkaoui

Temps de lecture :

7 min

Publié le

Le meurtre de George Floyd par la police aux États-Unis a déclenché un vent de révolte à travers le monde contre les violences policières et le racisme. Une des illustrations de ces contestations est le déboulonnage ou la dégradation de statues de figures liées à l’esclavage ou à la colonisation. La statue de Christophe Colomb a été décapitée à Boston. A Bristol, au Royaume-Uni, la statue d’Edward Colston, un marchand d'esclaves, a été déboulonnée par des manifestants. En Belgique, c’est la statue du roi Léopold II, resté dans les mémoires pour avoir colonisé le Congo (aujourd’hui RDC), qui a été recouverte de peinture. En Martinique, cette fois, ce sont les statues de l’abolitionniste Victor Schoelcher qui ont été détruites. 

Le débat sur la présence de statues de figures de la colonisation ou de l’esclavage dans l’espace public n’est pas nouveau. En 1991, en Martinique déjà, la statue de Joséphine de Beauharnais est décapitée. Le Parisien nous rappelle aussi que le déboulonnage de figures controversées a été monnaie courante à Paris où 4 statues ont été renversées en moins d’un siècle sur la place Vendôme. 

Mais le déboulonnage des statues de Victor Schoelcher fait débat aujourd’hui car ce dernier a impulsé l’abolition de l’esclavage décrétée en 1848. Le déboulonnage des statues de Victor Schoelcher a eu lieu le 22 mai, jour symbolique puisque c’est aussi la date commémorative de l’abolition de l’esclavage en Martinique.  

 

« Il faut défaire le schoelchérisme mais respecter Schoelcher »

Patrick Chamoiseau, célèbre écrivain martiniquais, s’est ému de la destruction de ces statues : « L’ennemi ce n’est pas Victor Schoelcher, mais le schoelchérisme. Face à l'esclavage dans nos pays, Schoelcher a sauvé l’honneur de la France (contre la France elle-même) par l’intransigeance de ses luttes. Le schoelchérisme, visera à occulter la résistance incessante des esclaves et à magnifier une France abolitionniste généreuse. Il faut défaire le schoelchérisme mais respecter Schoelcher. » 

« Schoelcher n’est pas notre sauveur », écrivent, de leur côté, les militantes et militants qui revendiquent cette action dans un communiqué réclamant qu’à sa place soit célébré l’esclave Romain. L’arrestation de ce dernier avait déclenché une vague de révoltes précipitant la signature du décret de promulgation de l’abolition de l’esclavage. 

La sénatrice socialiste de la Martinique, Catherine Conconne, affiche un désaccord ferme vis-à-vis de ces actions mais rappelle : « On a une histoire très douloureuse qui est bourrée de souffrances, d’injustices, c’est ça l’histoire de la Martinique. On était dans un régime extrêmement dur où une minorité blanche avait droit de vie et de mort sur une majorité noire. Il y a énormément de souffrances qui jusqu’à présent ont laissé des traces apparentes. »

Catherine Conconne souligne que jusque dans les années 60-70, le discours dominant - qualifié de schoelchérisme - tendait à invisibiliser les nombreuses rébellions d’esclaves qui ont pourtant conduit à l’abolition. « Ce n’est que dans les années 60 que l’historien Armand Nicolas produit un livre dans lequel il parle de cette révolte d’esclaves du 22 mai 1848. Et en 1971, Aimé Césaire dénomme une place du 22 mai 1848 et fait ériger une statue qui rend hommage au combat des esclaves », relate la sénatrice (voir le discours d’Aimé Césaire le jour de l’inauguration ici). « Il ne faut pas non plus qu’on passe dans un excès contraire à celui qui consistait à faire croire que l’on devait tout à Schoelcher », juge Catherine Conconne, « ce qui me gêne aussi, c’est cette façon d’imposer un point de vue sans débat. Je ne serai jamais d’accord avec ça ». 

De son côté, le président du groupe Les Républicains au Sénat, Bruno Retailleau a vivement réagi à ce débat sur l’antenne d’Europe 1, ce jeudi. « La ligue de défense noire africaine a applaudi en Martinique lorsque la statue de Victor Schoelcher qui avait été abolitionniste (a été détruite). Il était contre l’esclavagisme ! Donc on voit bien que ces gens ne luttent pas contre le racisme mais veulent renverser l’ordre de priorité et nous imposer une guerre des races. Ils voudraient que la France, comme aux États-Unis, se communautarise », a déclaré Bruno Retailleau.

 

« La France est très sensible à ce genre de symbole »

Les autres figures déboulonnées sont bien moins sujettes à débat comme celle du roi Léopold II, les tortures sous son règne étant largement documentées à l’époque du Congo Belge. Idem, pour le marchand d’esclaves britannique Edward Colston ou aux États-Unis. Des politiques telles que la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, ont appelé au retrait des statues de confédérés du Capitole, à Washington. Le maire de Londres, Sadiq Khan, a fait déboulonner une statue de Robert Milligan, un planteur esclavagiste du XVIIIe siècle, la transférant au Museum of London Docklands. Une réflexion sur le nom des rues sera aussi engagée à Londres. 

« Effacer les traces ne traite pas le traumatisme », estime, pour sa part, le président de la République, dans des propos rapportés par le journal Le Monde.

Universitaire spécialiste de l’histoire du peuple juif et de l’histoire des minorités, Esther Benbassa (CRCE) estime que la France n’en est pas au même point sur ces sujets. « Aux Etats-Unis le travail est beaucoup plus avancé, il y a des chaires pour les études afro-américaines, c’est la même chose pour les femmes, il y a les gender studies. L’Angleterre aussi a fait un vrai travail. Chez nous, ce serait cliver la société d’une manière inutile car on pourrait recourir à d’autres moyens. Déboulonner, ça ne ferait pas avancer la cause de ceux qui demandent légitimement que ces symboles n'apparaissent plus à tous les coins de rue. Il faut être plus nuancé sur ces questions. La France est très sensible à ce genre de symbole et ça ne ferait pas avancer les choses », avance la sénatrice. 

En France, le débat avait également été amené en 2017 par le Conseil représentatif des associations noires (Cran), suite aux violences des suprémacistes blancs à Charlottesville. « Vos héros sont nos bourreaux », déclarait Louis-Georges Tin. L’association réclamait alors que s’ouvre « une réflexion nationale sur la nécessité de remplacer ces noms et ces statues de la honte et par des figures de personnalités noires, blanches ou autres, ayant lutté contre l’esclavage et contre le racisme ». 

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage propose aujourd’hui d’accompagner d’un panneau les statues ou nom de rue afin de restituer leur contexte historique. Une initiative qui a désormais cours à Bordeaux où des panneaux explicatifs accrochés dans les rues qui portent les noms de négriers. Comme Nantes, la capitale girondine a prospéré entre les XVIIe et XVIIIe siècle sur la traite des esclaves. La mairie de Bordeaux revendique ce qu’elle appelle une « pédagogie mémorielle » plutôt que de changer le nom des rues.  

Partager cet article

Dans la même thématique

Colonisation, esclavage : les statues de la discorde
3min

Politique

Charlélie Couture : « Je suis revenu en France car j’avais le sentiment de ne plus comprendre l’Amérique qui venait d’élire Donald Trump »

Si la liberté artistique avait un visage, ce serait le sien. Charlélie Couture ne s’est jamais contenté de pratiquer un seul art, cela ne lui aurait pas suffi. Alors il chante, sculpte, dessine et même photographie. Pour lui, la création est une nécessité, si bien qu’il était parti vivre cette aventure en Amérique, la tête remplie de rêves mais qui se sont peu à peu dissipés en raison du contexte politique. Son dernier livre, Manhattan Gallery (éd. Calmann-Lévy) retrace cette histoire à travers le portrait de 50 personnes rencontrées dans sa galerie new-yorkaise. Invité de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard, il revient sur sa carrière, ses engagements et ses innombrables projets.

Le

Colonisation, esclavage : les statues de la discorde
3min

Politique

Industrie musicale : « il n’y a plus de coup de cœur, on regarde le nombre de followers », La Grande Sophie

Trente ans de carrière, artiste inclassable, la Grande Sophie se tourne aujourd’hui vers la comédie musicale avec un nouveau spectacle inspiré de son premier livre « Tous les jours Suzanne ». Une nouvelle aventure qui caractérise à merveille son envie insatiable de créer. Invitée de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard, elle se livre sur son passé, son rapport à l’industrie musicale et sa relation particulière avec Françoise Hardy.

Le

Colonisation, esclavage : les statues de la discorde
2min

Politique

PMA : « pour un projet on ne peut plus intime on ne devrait pas avoir à traverser des frontières », déplore cette lyonnaise après neuf tentatives

C’est historique. Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, le nombre de décès en France a dépassé celui des naissances en 2025. Mais à rebours de cette tendance démographique, certains couples se battent pour avoir des enfants. C’est le cas d’Eugénie, originaire de Lyon, qui a été contrainte de partir à l’étranger pour bénéficier d’un parcours de PMA plus rapide. Interrogée par Quentin Calmet, elle témoignage de ses obstacles et difficultés dans l’émission Dialogue Citoyen.

Le

Paris : Vote on the 2026 budget bill at the Senate
8min

Politique

[Série 4/4] Macron et le Sénat, 10 ans de relations : du « Sénat bashing » à « une forme d’aura » retrouvée

Le Sénat et Emmanuel Macron. Bientôt 10 ans d’une relation tumultueuse, faite de moments électriques, de réchauffement, de pragmatisme et d’attaques. Une décennie de vie politique et parlementaire, sur laquelle publicsenat.fr revient cet été. Dix ans de macronisme auront finalement permis au Sénat, souvent critiqué, de redorer son blason. Rôle de contre-pouvoir renforcé avec les commissions d’enquête, travail législatif mis en lumière, hémicycle apaisé et constructif par rapport à l’Assemblée : c’est la recette qui a permis à la Haute assemblée de réaffirmer son rôle institutionnel.

Le