Comment le clivage droite-gauche s’efface dans une France fragmentée
Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l'Ifop, dresse dans "L'archipel français" (Seuil), lauréat samedi du Prix du...

Comment le clivage droite-gauche s’efface dans une France fragmentée

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l'Ifop, dresse dans "L'archipel français" (Seuil), lauréat samedi du Prix du...
Public Sénat

Par Christophe SCHMIDT

Temps de lecture :

4 min

Publié le

Mis à jour le

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l'Ifop, dresse dans "L'archipel français" (Seuil), lauréat samedi du Prix du Livre Politique 2019, le constat d'une France tendue, en mal de repères et plus divisée que jamais en strates qui s'ignorent.

Le livre, qui emprunte autant à la sociologie qu'à la politologie, décrit l'explosion des réflexes à la fois communautaires, de classe et individualistes au détriment d'un socle minimal de références partagées par tous.

L'analyse de ce sondeur - effectuée avant la crise des "gilets jaunes" qui paraît la confirmer -, montre au passage comment l'affrontement entre droite et gauche cède de plus en plus vite la place à l'opposition entre villes-centre et zones périurbaines et entre gagnants et perdants de la mondialisation.

QUESTION: Après l'effondrement de la droite et de la gauche parlementaires, absentes du second tour de la présidentielle de 2017, le clivage droite-gauche existe-t-il encore en France?

REPONSE: "Il existe encore, ne serait-ce que parce que toute une partie de la population française l'utilise encore pour se positionner ou se définir. Du côté de l'offre politique, on a encore des partis -même s'ils ne sont pas forcément au mieux de leur forme-, qui se revendiquent de ce clivage-là. Il a encore une certaine réalité, une certaine efficience aussi pour appréhender un certain nombre de débats. Pour autant, le clivage droite-gauche n'est plus premier, plus central. De manière très opérationnelle, on peut faire l'hypothèse que les partis qui se revendiquent le plus de la droite ou de la gauche vont être relégués en 2e division."

Q: Le clivage entre "progressistes" et "nationalistes", ou "mondialistes" et "nationaux" qu'affirment et revendiquent la LREM et le RN peut-il complètement remplacer l'ancienne opposition droite-gauche?

R: "En tout cas, ces deux formations qui aujourd'hui font la course en tête, pas avec des scores spectaculaires je le concède, sont des formations qui ne se reconnaissent plus dans ce clivage-là. La liste LREM aux européennes, c'est la droite de la gauche et la gauche de la droite en train de s'agglomérer face à un pôle nationaliste. Ce n'est pas une situation uniquement franco-française d'ailleurs."

Q: Que s'est-il passé pour arriver à une telle dislocation d'un clivage qui a structuré la politique pendant si longtemps ?

R: "J'ai parlé de la fin de la +moyennisation+ des années 1960, lorsqu'on a intégré des pans entiers de la population dans la classe moyenne par la société de consommation, et par un secteur industriel qui était très puissant. C'est en train de s'effondrer, de craquer sur les maillons faibles. Parmi les publics qui étaient surreprésentés dans le mouvement des gilets jaunes, on a parlé des caristes, c'est-à-dire le salariat de la logistique. Pas de syndicats, très atomisé... La France de l'étalement urbain aussi, rattrapée parce qu'elle a un budget carburant qui est important. Et puis les familles monoparentales. Comme la consommation est devenue l'alpha et l'omega de l'épanouissement, vous pouvez avoir objectivement un niveau de vie meilleur que celui de vos parents et ressentir l'inverse. C'est une machine à frustration énorme."

Q: Vous parlez d'une nouvelle question sociale. C'est de droite ou de gauche ?

R: "Cela peut être un champ à labourer pour la gauche, une gauche réinventée."

Q: Vous avez dit dans une interview que la première demande serait de baisser les impôts. Ce n'est pas un réflexe associé à la gauche.

R: "Il y a une très forte sensibilité à la pression fiscale qui est objectivement élevée. Dans un contexte où le rapport de force dans les entreprises est très défavorable aux salariés, et où l'on se dit que la modération salariale, on y est pour des années et des années, les principales marges de manoeuvre perçues sont fiscales. Et c'est sur une histoire de taxes et d'impôts que les gilets jaunes ont dégoupillé, même s'il y a un rapport très ambivalent à l'État et aux pouvoirs publics, avec une demande de plus d'Etat."

PROPOS recueillis par Christophe SCHMIDT

Partager cet article

Dans la même thématique

Comment le clivage droite-gauche s’efface dans une France fragmentée
2min

Politique

Municipales 2026 : « On ne peut pas critiquer la vie politique si on n’y participe pas », estime Albane Gély, primo-votante

Les élections municipales qui auront lieues le 15 et 22 mars prochains seront pour certains la première occasion de voter. Invitée dans l’émission Dialogue Citoyen, Albane, étudiante en droit et philosophie, témoigne de l’importance pour elle de voter, une exception chez les 18-25 ans qui n’étaient que 30% à s’être déplacés lors des dernières élections municipales. Une élection organisée juste avant la période de confinement.

Le

Comment le clivage droite-gauche s’efface dans une France fragmentée
3min

Politique

Alain Duhamel : « Les Français sont dans un état de défiance que je trouve totalement disproportionné »

Il a connu Pompidou, interviewé Valéry Giscard d’Estaing, mis sur le grill François Mitterrand et, pour ainsi dire, vu naître politiquement tous les autres présidents de la Cinquième République. Voilà cinquante ans qu’Alain Duhamel ausculte la politique française avec une tempérance devenue sa marque de fabrique. La retraite ? Impensable pour l’éditorialiste qui publie Les Politiques, portraits et croquis (éditions de l’Observatoire) dans lequel sont scrutées 63 personnalités politiques avec beaucoup de franchise. Invitée de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde un regard, il revient sur les souvenirs marquants de sa carrière et analyse le climat politique des dernières années.

Le

6min

Politique

Royaume-Uni : Keir Starmer face à « la défiance » de son propre camp, après de nouvelles révélations entre Jeffrey Epstein et l’ancien ambassadeur britannique à Washington

Le Premier ministre essuie les conséquences de sa décision de nommer Peter Mandelson en tant qu’ambassadeur à Washington en 2024, alors que ses liens avec Jeffrey Epstein étaient déjà connus. Après la publication de nouveaux fichiers sur le financier américain, la pression s’accentue contre Keir Starmer, déjà fragilisé depuis le début de son mandat.

Le

Municipales 2026 : la décision du ministère de l’Intérieur de classer la France insoumise à l’extrême gauche peut-elle être fondée ?
8min

Politique

Municipales 2026 : la décision du ministère de l’Intérieur de classer la France insoumise à l’extrême gauche peut-elle être fondée ?

Le ministère de l’Intérieur a déclenché les foudres des Insoumis en classant ce mouvement pour la première fois à l’extrême gauche, dans une circulaire adressée aux préfets en vue de la catégorisation des candidats et des listes. Ce n’est pas la première fois que la place Beauvau est critiquée pour ses choix.

Le