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Communication du Premier ministre: « Sébastien Lecornu a compris que le ministère de la parole, ce n’est plus possible »

Après la mobilisation du 18 septembre contre les politiques d’austérité, c’est par un simple communiqué que le Premier ministre a réagi. Depuis son arrivée à Matignon, Sébastien Lecornu est relativement discret et privilégie les messages sur ses réseaux sociaux pour faire passer ses annonces. Mais sans gouvernement, sans majorité et alors qu’une crise sociale couve, le Premier ministre a-t-il intérêt à faire autrement ? Analyse.
Simon Barbarit

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Vous n’avez pas entendu le Premier ministre après la journée de mobilisation contre les politiques d’austérité qui a rassemblé de 500 000 à plus d’un million de personnes dans les rues selon les autorités ou la CGT. Dans un communiqué plutôt lapidaire et sans relief, le chef du gouvernement essaye de ne froisser personne. Il y réaffirme son « engagement à poursuivre le dialogue avec l’ensemble des partenaires sociaux ». Il assure que les revendications portées dans les cortèges « sont au cœur des consultations » qu’il a engagées. Et bien sûr, le Premier ministre « condamne avec la plus grande sévérité les exactions à l’encontre des forces de l’ordre et de secours ».

« Concentrer ses messages sur l’action »

Sébastien Lecornu a donc fait le service minimum et a choisi de le faire par écrit. Un style qui tranche avec son prédécesseur, François Bayrou, qui lors des dernières semaines à Matignon, avait écumé tous les plateaux TV, sans compter ses longues mises en garde didactiques sur la menace de la dette, professées sur la chaîne YouTube durant l’été. « Il ne s’adresse pas directement aux Français car il veut occuper sa place de Premier ministre et pas celle d’un chef de l’Etat. Il utilise le réseau social X. C’est une manière moderne de communiquer, ça permet de concentrer ses messages sur l’action. Quand vous faites un JT, on va retenir l’émotion, le pathos et moins le contenu des annonces. Pour le moment, les annonces de Sébastien Lecornu sont assez faibles, mais en utilisant X, il leur donne de l’importance, ça instaure une forme de crédibilité », observe Philippe Moreau Chevrolet, expert en communication politique et enseignant à Sciences Po Paris.

Dans la Voix du Nord, Sébastien Lecornu a annoncé la fin de la mesure unanimement contestée de suppression des deux jours fériés, et la fin des avantages des anciens ministres Dans un autre communiqué, il lance une mission « Etat efficace » et a écrit aux élus locaux pour leur promettre « un grand acte de décentralisation ». Un ensemble de mesures consensuelles qui ne nécessitent pas d’accord du Parlement. Et il n’a fait qu’un seul déplacement depuis sa nomination en Saône-et-Loire sur le thème de la désertification médicale.

« Sa stratégie est la seule possible »

« Sébastien Lecornu a compris que le ministère de la parole, ce n’est plus possible. Je ne suis pas du tout surpris par sa discrétion. Il doit rentrer dans des deals millimétrés avec des organisations politiques et syndicales, sur des dossiers chauds comme les retraites ou la fiscalité. Et la mobilisation de jeudi a été plutôt forte », souligne Bastien François, professeur de science politique à l’Université Paris Panthéon Sorbonne. Le politiste reconnaît à Emmanuel Macron d’avoir fait le choix « raisonnable » de nommer un Premier ministre qui a pour mission de trouver un accord préalable sur ce que sera le programme du gouvernement. « Depuis la dissolution, nous n’avons vu que des gouvernements de casting. Celui de François Bayrou, c’était une armée mexicaine sans direction claire. Le bloc central est divisé et il va falloir que Sébastien Lecornu fasse des concessions suffisantes pour que la gauche ne vote pas la censure. C’est une mission qui est presque impossible. Mais sa stratégie est la seule possible. Parce que, par exemple, s’il avait fait le choix de vous renommer immédiatement Bruno Retailleau à l’Intérieur, il bloquait de facto les négociations à gauche ».

Le patron des sénateurs Renaissance, François Patriat valide aussi la stratégie du Premier ministre. « C’est une non-communication, c’est bien. Dans un contexte pareil, moins on parle, plus on cherche de compromis, mieux c’est ».

Lorsqu’il a reçu, jeudi, les chefs de partis du socle commun, la consigne de ne pas parler à la sortie a été bien respectée par les convives. Pour les consultations, la cour de Matignon est habituellement fermée à la presse. « Il joue son rôle de chef putatif d’une majorité. Il laisse donc ses partenaires communiquer à sa place, ce qui donnera plus de force à sa propre communication plus tard », interprète Philippe Moreau Chevrolet.

« Des marges de manœuvre »

Luc Rouban, directeur de recherches au Cevipof interprète le silence du premier ministre comme de « la prudence ». « Il attend de voir l’état du rapport de force réel. Et il a pu être rassuré par la mobilisation du 18. Il y a certes, un mécontentement social de fond, mais c’était une manifestation ordinaire avec surtout des salariés du public. Il n’y a pas eu de grève générale. On était loin des gilets jaunes. Il a donc des marges de manœuvre car la préoccupation principale des Français, c’est le pouvoir d’achat. Ce qui ne joue pas uniquement en faveur de la gauche mais aussi macronistes voire du RN. On peut améliorer le pouvoir d’achat des Français par des accords d’entreprise par exemple. Il n’y a plus d’attentes de grand soir ou de grenelle des salaires. Le mythe de 68 de l’insurrection populaire a vécu ».

Philippe Moreau Chevrolet estime lui aussi qu’il aurait été contreproductif pour Sébastien Lecornu de s’exprimer sur la mobilisation. « Le risque en réagissant fortement c’est de dramatiser les enjeux et de jouer le rapport de force, alors qu’il est dans une stratégie de rassemblement et d’apaisement. Ce n’est pas le cas de Bruno Retailleau, mais ce ne sont pas les mêmes agendas. Le ministre de l’Intérieur pense, lui, à 2027 ».

Pour conclure, le communicant insiste sur la position ambivalente du Premier ministre. « Avec des ministres démissionnaires, il est le seul à pouvoir communiquer sur l’action du gouvernement ce qui lui offre une relative tranquillité. Mais sans gouvernement il ne peut pas se permettre d’être flamboyant et de montrer une forte personnalité, alors qu’il souffre d’un déficit de notoriété. Ses deux prédécesseurs Michel Barnier et François Bayrou étaient de mauvais communicants, ce qui ne semble pas jusqu’à présent être le cas de Sébastien Lecornu. Maintenant, il faut voir, si c’est un bon négociateur ».

Ce vendredi, les syndicats lui ont donné jusqu’au 24 septembre pour répondre à une liste de revendications. Déjà l’heure de vérité pour Sébastien Lecornu ?

 

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