Concentration des médias : des universitaires alertent sur l’insuffisance des outils de régulation
La commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias entamait ses travaux ce mardi par une table ronde d’universitaires. Pour les intervenants, la législation actuelle n’est plus adaptée pour garantir le pluralisme dans les différents médias.

Concentration des médias : des universitaires alertent sur l’insuffisance des outils de régulation

La commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias entamait ses travaux ce mardi par une table ronde d’universitaires. Pour les intervenants, la législation actuelle n’est plus adaptée pour garantir le pluralisme dans les différents médias.
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Sujet oh combien sensible à l’approche d’une élection présidentielle, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias a démarré ses auditions ce mardi. La semaine dernière au micro de Public Sénat, le président centriste de la commission Laurent Lafon, s’est donné pour objectif « de terminer avant le 1er tour de l’élection présidentielle. ».

>> Lire notre article: Concentration des médias : la commission d’enquête du Sénat commence ses auditions la semaine prochaine

La commission d’enquête, dont le groupe socialiste est à l’origine, a débuté par une table ronde d’universitaires afin de comprendre les ressorts de ces regroupements et leurs répercussions sur la vie démocratique. Tour à tour, Nathalie Sonnac, professeur des universités, Paris II - Panthéon-Sorbonne-Assas, ancienne membre du collège du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), et Olivier Bomsel, professeur à Mines Paris-Tech, directeur de la chaire sur l’économie des médias et des marques et Julia Cagé, de Sciences Po Paris, ont répondu aux questions des élus.

« On a une loi qui n’est plus du tout adaptée au contexte actuel »

Le premier constat, partagé par l’ensemble des intervenants, la loi du 30 septembre 1986 sur l’audiovisuel est obsolète. Et ce, malgré les retouches apportées par la loi sur les « œuvres culturelles à l’ère numérique », adoptée définitivement par le Parlement en septembre dernier. « C’est comme si après à l’introduction de l’électricité, on avait décidé de dépoussiérer les chandeliers » […] On a une loi qui n’est plus du tout adaptée au contexte actuel […] elle prend l’eau de toute part », note Julia Cagé.

« On le voit très bien avec la fusion qui est en train de se produire entre TF1 et M6 d’une part, et d’autre part avec l’emprise grandissante de Vivendi dans le secteur des médias », ajoute-t-elle. L’économiste rappelle que les dispositifs « visant à limiter la concentration des médias ne portent que sur la presse quotidienne d’information politique et générale. « Aujourd’hui, si on a une montée de Vivendi au capital de Lagardère médias avec une prise de contrôle de Paris Match et du Journal du Dimanche, vous avez deux hebdomadaires dont on peut reconnaître l’importance pour le pluralisme de la démocratie en France, qui ne sont pas du tout concernés par ce dispositif anti-concentration, car ce sont des hebdomadaires […] Cette loi, en plus, ne concerne pas les sites internet d’information […] On voit qu’elle pêche par la définition extrêmement étroite de ce qu’est le pluralisme dans la presse […] Pour moi cette loi n’est pas à amender, elle est à récrire de zéro », a-t-elle développé.

Pour Nathalie Sonnac, ancienne membre du CSA, c’est l’assèchement des recettes publicitaires par les GAFA, qui pousse les médias français à la concentration. En cinq ans, TF1, canal, M6 et France télévision ont engrangé 6 milliards de recettes publicitaires contre 17 milliards pour Netflix en un an. « Est-ce que la seule manière de résister à ces plateformes passe par la concentration des forces capitalistiques ? », l’a interrogé, le rapporteur socialiste de la commission d’enquête, David Assouline.

GAFA : « Frapper là où ça fait mal, c’est-à-dire sur le marché de la publicité »

« La constitution de grands groupes industriels européens est indispensable. Maintenant, il me semble extrêmement important que pour garantir le pluralisme, il nous faut trouver des outils nécessaires […] La réglementation et la loi sont indispensables ». Nathalie Sonnac esquisse l’idée d’aller « frapper là où ça fait mal, c’est-à-dire sur le marché de la publicité […] On obligerait les annonceurs à diversifier leur espace publicitaire dans divers médias ».

« Vous avez intérêt à investir dans le secteur politique pour pousser un agenda politique »

Une autre interrogation du rapporteur porte sur une particularité française. « Citant Bouygues et Vivendi, David Assouline s’interroge : « Pourquoi des industriels, dont ce n’est pas le cœur de métier, ont de l’intérêt à posséder des médias ? » « On ne peut pas faire de généralités, mais c’est une manière d’obtenir de l’accès. Quand vous êtes dans un secteur aussi sensible que les télécoms, avec une problématique de régulation, le fait d’avoir accès aux femmes et aux hommes politiques, est loin d’être quelque chose de négligeable. Ça peut donner du pouvoir politique direct ou indirect […] On a parlé de Vincent Bolloré. Il y a aujourd’hui une certaine déclaration de candidature… Vous avez intérêt à investir dans le secteur politique pour pousser un agenda politique », a listé Julia Cagé.

« Il y a une tradition française du rôle très important de l’Etat dans l’activité économique et industrielle en particulier avec l’utilisation de la commande publique pour fabriquer des champions nationaux industriels. Ce n’est pas un hasard si Marcel Dassault qui a monté son entreprise sur le développement d’équipement militaire a cherché une activité dans la presse pour conforter son influence auprès de son donneur d’ordre », note Olivier Bomsel.

« Les pouvoirs qui sont entre les mains du CSA méritent d’être questionnées »

Enfin, Nathalie Sonnac et Julia Cagé se sont opposées sur les garanties apportées au pluralisme dans l’audiovisuel. « On est obligés de garantir un pluralisme interne car on ne sait pas le faire en externe. Sur la TNT, vous ne pouvez pas garantir que vous aurez une chaîne de télévision marquée à droite, une chaîne marquée à gauche, une autre plutôt centriste […] Les pouvoirs qui sont entre les mains du CSA méritent d’être questionnées. On l’a vu avec Cnews. Ne réguler que le temps de parole des personnalités politiques, ça peut permettre à des chaînes de ne mettre que des chroniqueurs à l’antenne qui ont un propos tout aussi politique que les personnalités politiques ».

L’ancienne membre du CSA, a quant à elle, mis en avant un secteur de l’audiovisuel « qui est régulé, qui lutte contre les fake news, qui garantit un certain pluralisme et équité […] la protection du jeune public, des obligations de représentations des femmes », a relevé Nathalie Sonnac qui a fait la comparaison avec le secteur du numérique. « Dépoussiérez la loi de 1986 ne peut être pensé sans savoir comment on fabrique l’information et comment on consomme l’information ».

 

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