Covid-19 : la pression politique s’intensifie pour généraliser l’usage de la chloroquine

Covid-19 : la pression politique s’intensifie pour généraliser l’usage de la chloroquine

Les travaux encourageants du professeur Raoult suscitent l’espoir de nombreux parlementaires. Sous la pression de l’urgence et de l’opinion, le discours politique comme celui des soignants est soumis à rude épreuve.
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La molécule n’en finit plus de faire parler d’elle. À l’heure où l’Europe, épicentre mondial de la pandémie de coronavirus, voit le nombre de décès s’élever de manière effrayante, la chloroquine laisse entrevoir la piste d’un traitement pour sauver des patients. L’infectiologue Didier Raoult, spécialiste des maladies tropicales infectieuses, a eu l’idée d’associer cette substance, utilisée comme antipaludéen, à un antibiotique. Ses travaux ont porté sur un nombre réduit de patients atteints du Covid-19 mais ils nourrissent déjà l’espoir d’un remède. Sur 24 malades à Marseille, un quart seulement était encore porteur du virus au bout de six jours, après avoir reçu un traitement combinant de l’hydroxychloroquine (contenue dans le Plaquenil) et de l’azithromycine.

Ce week-end, le ministre de la Santé a annoncé que le protocole élaboré par ce directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée infection serait intégré dès ce 23 mars à un vaste essai clinique européen, qui pourrait livrer ses premières conclusions dans deux semaines. 800 patients sont concernés en France par l’expérimentation, qui englobe également trois autres types de traitement. Olivier Véran a promis que toute décision serait fondée sur des « données scientifiques validées » et des « processus de validation ». « C’est absolument fondamental », a-t-il insisté. Comme un rappel à l'ordre, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en garde ce lundi. « Administrer des médicaments non testés, sans la preuve suffisante, pourrait susciter de faux espoirs et même faire plus de mal que de bien en entraînant des pénuries de médicaments essentiels pour traiter d’autres maladies », a rappelé le directeur général de l'OMS.

« On n’a pas le temps d’atteindre 15 jours », considère Bruno Retailleau

Poussés par l’opinion publique, des responsables politiques, notamment à droite, appellent à ne plus perdre une minute, après les données du professeur Raoult. À Nice, le maire Christian Estrosi, atteint du Covid-19, a annoncé que le CHU de la ville allait autoriser le recours à la chloroquine. « J’ai le sentiment d’être guéri », a-t-il témoigné, après avoir lui-même bénéficié du traitement. Par courrier, six parlementaires LR ont interpellé Emmanuel Macron sur les opportunités de cette molécule. Au Sénat, le président du groupe, Bruno Retailleau, réclame du pragmatisme, après l’impréparation du pays sur les réserves de masques ou de tests. « Il faut très vite que son protocole puisse être généralisé, autoriser l’ensemble des hôpitaux à prescrire », a-t-il appelé dans une interview à Public Sénat. « On connaît les contre-indications. Le risque est vraiment réduit. On n’a pas le temps d’atteindre 15 jours ou trois semaines. »

Membre de la commission des Affaires sociales, la sénatrice LR Catherine Deroche partage ce constat. « Je pense que l’on est dans une situation où il ne faut pas perdre trop de temps. Là c’est une question d’urgence, il n’y a pas d’autre traitement. On est dans un contexte un peu différent d’un essai clinique classique [...] On ne compte plus en semaines mais en jours », s’alarme cette médecin de profession.

« Certains devraient garder leur sang-froid », tempère le sénateur Bernard Jomier

D’autres, comme le sénateur Bernard Jomier, médecin libéral en activité, appellent leurs collègues à ne pas s’emballer. « Certains devraient garder leur sang-froid. Ce n’est pas parce que certaines décisions ont été prises trop tard qu’il faut en prendre dans la confusion et la précipitation », réagit ce sénateur apparenté au groupe socialiste. « Il ne faut pas que les uns ou les autres s’égarent dans un rôle qui n’est pas le leur », ajoute-t-il, ne se considérant pas lui-même comme « légitime » pour aiguiller ses confrères praticiens.

Dans une situation où aucune alternative n’existe, le traitement antiviral du professeur Raoult est envisageable, selon lui. « C’est le rôle et le devoir d’un médecin, dans une situation d’urgence, quand il y a des données qui laissent penser qu’un traitement peut-être efficace, de le donner. » Sans pour autant le systématiser. « Ce ne serait pas responsable de mettre tout le monde sous traitement », explique Bernard Jomier, qui redoute des « effets colatéraux ». Et de rappeler, surtout, que d’autres patients utilisent ces substances pour d’autres pathologies.

Médecin dans un centre hospitalier de l’agglomération de Longwy (Meurthe-et-Moselle), la sénatrice Véronique Guillotin reconnaît que le traitement, déjà testé dans plusieurs services de réanimation du pays, « suscite de l’espoir ». Cette parlementaire membre du Parti radical estime, comme d’autres, qu’il faut « accélérer les recherches », mais réserver ce traitement, pour le moment, aux cas graves : « traiter tout le monde serait un raccourci rapide ». « La prudence est compliquée à faire comprendre », explique-t-elle, à l’heure où une forme de pression s’applique sur les professionnels de santé. « Entre la science raisonnée et la situation de panique qui saisit un peu le pays, c’est compliqué [...] Cette crise demande beaucoup d’humilité. On devrait être prudent, y compris dans la parole publique. »

Les pharmaciens se sentent « un peu perdus » 

L’hôpital n’est pas le seul sans réponse bien définie. La médecine de ville est également confrontée aux mêmes interrogations. « Les ordonnances fleurissent. Des patients sont allés voir leur médecin, et il n’ose pas dire non », raconte Bernard Jomier, en contact régulier avec ses confrères de la capitale. L’emballement est palpable, selon les officines. « On sait qu’il y a de plus en plus de prescriptions », nous explique l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), qui compile les remontées du terrain. Le sujet « prend de l’ampleur », selon cette confédération syndicale, et les pharmaciens se sentent « un peu perdus ». « Il n’y a pas de directive du ministère. Pas de règles claires. Ils sont dans l’expectative ! »

« On n’est même pas sûr que ce médicament marche pour tous les patients, il faut faire extrêmement attention », mettait en garde la semaine dernière dans l’émission Quotidien Karine Lacombe, cheffe de service à l’hôpital Saint-Antoine de Paris. Malgré les critiques qui s’élèvent parfois contre la méthode et les conditions des tests réalisés par le professeur Raoult, d’autres lui témoignent leur confiance. « Ce ne sont pas des gens farfelus. Le professeur Raoult a toute une équipe derrière lui », rappelle Catherine Deroche, ajoutant que la chloroquine est connue « depuis des décennies ».

Les quatre traitements testés à grande échelle ont été autorisés, avec l’appui de l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Inserm, l’organisme au sommet de la recherche en France, a appelé le directeur général de la Santé Jérôme Salomon. Les attentes du public sont réelles, immenses. À Marseille, une longue file d’attente s’est formée devant l’IHU ce lundi 23 mars.

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