De Ciotti à une coalition avec Macron : le grand écart de Nicolas Sarkozy
Dans une interview au JDD, Nicolas Sarkozy marque sa préférence envers Éric Ciotti dans la course à la présidence LR, tout en appelant à un « accord de coalition » avec la majorité présidentielle. Un grand écart qui peut étonner de la part de l’ancien Président de la République, alors que son héritage est largement débattu dans cette élection interne, notamment par le camp de Bruno Retailleau.

De Ciotti à une coalition avec Macron : le grand écart de Nicolas Sarkozy

Dans une interview au JDD, Nicolas Sarkozy marque sa préférence envers Éric Ciotti dans la course à la présidence LR, tout en appelant à un « accord de coalition » avec la majorité présidentielle. Un grand écart qui peut étonner de la part de l’ancien Président de la République, alors que son héritage est largement débattu dans cette élection interne, notamment par le camp de Bruno Retailleau.
Louis Mollier-Sabet

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La campagne présidentielle a laissé des traces chez les LR, et notamment l’attitude de Nicolas Sarkozy, bruyamment silencieux avant les résultats du premier tour, et qui a ensuite explicitement soutenu Emmanuel Macron au second. En ne prenant pas fait et cause pour la candidate investie par LR, Valérie Pécresse, puis en affichant une proximité plus importante qu’un simple barrage à l’extrême droite avec le Président sortant, l’ancien Président de la République avait irrité au sein de LR, notamment chez les sénateurs. Quelques mois plus tard, Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains au Sénat, s’est lancé dans la course à la présidence du parti, et on ne peut pas dire que les relations entre ce filloniste historique et l’ancien Président de la République soient au beau fixe. Dans des propos reproduits par l’Express et ensuite démentis par l’entourage de Nicolas Sarkozy, l’ancien chef de l’Etat aurait confié qu’il quitterait LR si Bruno Retailleau était élu à la tête du parti. Dans son interview de ce dimanche au JDD, Nicolas Sarkozy a assuré qu’il ne « quitterait pas » sa famille politique et qu’il en « resterait membre sa vie durant. » Pour autant, l’ancien Président de la République rappelle qu’« Éric [Ciotti] », principal concurrent de Bruno Retailleau, l’a « accompagné fidèlement pendant tant d’années », sans se ranger officiellement derrière l’un des candidats en lice. Un soutien à peine déguisé au député des Alpes-Maritimes.

>> Lire aussi : Présidence LR : la pression monte entre Pradié, Retailleau et Ciotti

« Sarkozy est le dernier qui a réussi à faire vibrer à droite »

« Éric Ciotti est un sarkozyste historique, qui doit sa carrière à Sarkozy, a fait campagne sur les thèmes sarkozystes, en n’hésitant pas à revendiquer des politiques fortes et à courir après le RN », analyse Emilien Houard-Vial, doctorant et enseignant à Sciences Po et spécialiste de la droite partisane. À l’inverse « Bruno Retailleau n’a pas commencé au sein du RPR, mais chez Philippe de Villiers, il est sénateur et a son propre ancrage local vendéen. Il n’y a pas d’inimitiés publiques particulières entre Sarkozy et Retailleau, mais il lui doit moins sa carrière que Ciotti. »

Les sarkozystes Brice Hortefeux, Pierre Charon, Nadine Morano, Frédéric Péchenard ou encore Rachida Dati ont ainsi tous soutenu Éric Ciotti. Emilien Houard-Vial y voit le signe que ce dernier reste « prudent » : « Nicolas Sarkozy est une figure moins consensuelle qu’avant, mais des gens comme Nadine Morano essaient de continuer à entretenir le lustre du commandeur et soutiennent Ciotti. D’ailleurs, lui-même se prévaut plus du soutien de Laurent Wauquiez, et moins des mots doux que lui a adressés Nicolas Sarkozy dans le JDD. » Une chose est sûre, l’héritage de Nicolas Sarkozy est un sujet de débat dans cette course à la présidence des Républicains.

Et pour cause, l’ancien Président de la République entretient une relation ambiguë au parti qu’il a fondé dans sa forme actuelle, entre figure du patron et du traître. « Les campagnes de 2007 et 2012 avaient beaucoup mobilisé, des jeunes générations se sont formées sous Sarkozy, avec un pic d’adhérents pour l’UMP. Sur le fond, il a un peu conditionné la doctrine de la droite aujourd’hui : une droite décomplexée et radicale, prête à intégrer quelques idées du RN. Enfin c’est quelqu’un qui a réussi à faire vibrer. Quand on fait moins de 5 % à la présidentielle, il n’y a plus beaucoup d’espoir suscité par le vote LR. Sarkozy avait réussi à proposer ça et c’est le dernier. Tout comme c’est le dernier à avoir exercé le pouvoir au niveau national », retrace ce spécialiste des partis de droite.

« C’est peut-être un peu plus ingrat de se revendiquer de l’héritage de Nicolas Sarkozy aujourd’hui »

Mais depuis un an, l’attitude de Nicolas Sarkozy fait grincer des dents dans sa propre « famille politique. » En « adoptant des positions plus conciliantes vis-à-vis d’Emmanuel Macron », notamment pendant la présidentielle, puis en appelant – encore dans le JDD dimanche – à des « accords de coalition » entre la majorité présidentielle et LR, « à droite, on a eu l’impression que Sarkozy roulait pour Macron plutôt que pour LR », résume Emilien Houard-Vial. Une déception d’autant plus grande que Nicolas Sarkozy faisait figure de référence, ce qui a « donné un goût de trahison à certains qui avaient confiance en lui. »

Par conséquent « c’est peut-être un peu plus ingrat de se revendiquer de l’héritage de Nicolas Sarkozy aujourd’hui », explique le chercheur, « même s’il n’est pas devenu un repoussoir absolu. » Cela peut aussi expliquer l’attitude de Bruno Retailleau vis-à-vis de l’ancien chef de l’Etat. Si Nicolas Sarkozy ne l’a pas soutenu, le président du groupe LR au Sénat lui a bien rendu la pareille, en se fendant il y a deux semaines, avec François-Xavier Bellamy et Julien Aubert, d’une tribune dans l’Express, revendiquant un « travail d’inventaire » sur les mandats de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Dans ce texte, Bruno Retailleau et ses soutiens reprochent notamment à ce dernier que « rien n’ait vraiment été assumé jusqu’au bout » durant son quinquennat.

« Le choix d’Éric Ciotti est extrêmement bizarre, si le plan c’est une alliance avec Renaissance »

Réponse du berger à la bergère de Nicolas Sarkozy dans le JDD ce dimanche : « Je ne peux accepter que nos idées soient caricaturées par des attitudes si profondément réactionnaires dès qu’un sujet de société apparaît. Je pense à l’IVG comme au mariage homosexuel ou même au désir d’enfants. » Une critique qui s’adresse évidemment au sénateur de Vendée, soutenu notamment par François-Xavier Bellamy et la frange plus conservatrice et traditionaliste de LR. « Bruno Retailleau a cherché à se revendiquer du conservatisme en reprenant certains penseurs conservateurs pour régénérer idéologiquement les LR, avec une volonté de transformer le parti de la droite français en une sorte de parti Tory [en Grande-Bretagne]. Si sur le plan de la morale, il est peut-être plus conservateur, il ne fait qu’exprimer les positions de la grande majorité des parlementaires LR », détaille Emilien Houard-Vial. Sur les thèmes régaliens, en revanche, ce spécialiste de la droite partisane estime qu’Éric Ciotti est « imbattable » et probablement « plus à droite que Bruno Retailleau. »

C’est donc d’autant plus surprenant que dans la même interview, Nicolas Sarkozy apporte un message de soutien au député des Alpes-Maritimes tout en prônant un « accord de gouvernement » entre LR et la majorité présidentielle, pour faire passer la réforme des retraites notamment. Une ligne a priori incompatible avec les positions dures défendues par Éric Ciotti, et par Bruno Retailleau d’ailleurs, qui martèlent tous les deux vouloir incarner « l’opposition » à Emmanuel Macron. « Le choix d’Éric Ciotti est extrêmement bizarre, si le plan c’est une alliance avec Renaissance. Retailleau aussi est dans l’opposition à Macron, mais Ciotti reste celui qui a eu la rhétorique la plus virulente. Avec Ciotti, rien ne garantit que même du côté de la majorité présidentielle on veuille négocier des accords, et cela pourrait bloquer la tendance libérale et proeuropéenne de centre droit à LR. C’est un peu l’assurance que LR ne reconquerra pas son statut de parti central de la droite et du centre droit. »

En off, certains sénateurs LR de cette tendance expliquent en effet déjà qu’il pourrait être compliqué de rester dans un parti dirigé par Éric Ciotti. Ce ne sont pour l’instant que des hypothèses, et des soutiens de Bruno Retailleau ont tout intérêt à faire d’Éric Ciotti un danger pour la survie du parti, mais pour Emilien Houard-Vial, le député des Alpes-Maritimes serait « le choix le plus avantageux pour Renaissance », qui pourrait « agiter ses propos polémiques ou sa proximité avec Zemmour. »

« Nicolas Sarkozy entretient une image de personne responsable, pragmatique et qui a le sens de l’Etat »

En tout état de cause, la position de Nicolas Sarkozy semble difficile à expliquer. Sur le plan idéologique, ce spécialiste des partis de droite rappelle que l’ancien Président de la République ne s’est jamais illustré « par un discours particulièrement consensuel », notamment lors de ses ultimes prises de position politique pour les primaires de 2016.

Emilien Houard-Vial voit plutôt les appels à un « accord de coalition » de Nicolas Sarkozy comme une communication plus stratégique de la part d’un ancien Président de la République : « Il a fait le pari de retourner à la vie politique et a rompu son image de vieux sage. Il cherche peut-être à corriger un peu le tir et à se construire une carrière de retraité politique capable de rester dans les esprits. En appelant à l’alliance avec Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy entretient une image de personne responsable, pragmatique et qui a le sens de l’Etat. »

Pour autant, Nicolas Sarkozy fait tout de même « attention à ce que ce ne soit pas un soutien trop élogieux, afin de se construire cette image de vieux sage. » Une « image » qui pourrait servir à un Président empêtré dans les affaires judiciaires. « Être soutenu juste par LR qui scande que c’est un complot de la justice, c’est moins reluisant que d’être soutenu par la majorité. Ça lui permet de briser son image partisane. » Image partisane précisément liée aux différentes affaires qui ont émaillé l’histoire récente de la droite française. Ce n’est pas au vieux sage que l’on apprend à faire la grimace.

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