De l’activisme radical à la normalisation, retour sur les 50 ans du FN

De l’activisme radical à la normalisation, retour sur les 50 ans du FN

Le parti co-fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972 s’apprête à fêter son demi-siècle d’existence. Un anniversaire que les députés RN entrés à l’Assemblée nationale cet été n’entendent pas fêter en grande pompe, soucieux de tenir à distance un héritage particulièrement encombrant à l’heure de la dédiabolisation.
Romain David

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Deux salles, deux ambiances. Le Rassemblement national fête mercredi ses 50 ans, un anniversaire dont le parti à la flamme tricolore ne sait pas vraiment quoi faire. D’un côté, la garden-party promise par le co-fondateur Jean-Marie Le Pen, 94 ans, dans les jardins du manoir de Montretout à Saint-Cloud, le 22 octobre. De l’autre, un colloque baptisé « de l’espoir au pouvoir », sous l’égide des 89 élus RN rentrés à l’Assemblée nationale en juin dernier, et qui se tiendra ce jeudi dans la salle Victor Hugo du Palais Bourbon. L’esprit festif face au sérieux d’un symposium. Une situation qui trahit le rapport ambivalent que le RN entretient avec sa propre histoire, et par extension la fracture qui s’est progressivement creusée entre deux générations au fil des années, entre les militants de la première heure qui ont doucement fait sortir de l’ombre un groupuscule issu de la mouvance néofasciste et les nouveaux cadres d’un parti en quête de respectabilité, et dont beaucoup n’étaient pas majeurs en 2002 - Jordan Bardella, l’actuel président par intérim du RN, est né en 1995. « Marie Le Pen n’a aucune envie qu’on lui rappelle d’où vient le RN, elle veut un parti qui se projette vers l’avenir », résume pour Public Sénat le politologue Erwan Lecœur, spécialiste de l’extrême droite.

Dès les origines, un désir de normalisation

Le Front national voit le jour lors d’un congrès organisé le 5 octobre 1972, comme vitrine politique du mouvement militant nationaliste et révolutionnaire Ordre nouveau. Quelques semaines plus tard, les statuts du parti sont déposés par l’ancien Waffen-SS René Bousquet et Jean-Marie Le Pen. « L’extrême droite française est compromise depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et se cherche une certaine respectabilité, ou du moins une forme d’union avant les législatives de 1973 », explique à Public Sénat l’historienne Valérie Igounet, spécialiste du négationnisme et de l’extrême droite. « C’est une mouvance qui a très mal vécu mai 1968 et le tournant des années 1970. Le poujadisme est loin, l’aventure Tixier-Vignancour (candidat à la présidentielle de 1965, ndlr) n’a pas eu de suite », ajoute Erwan Lecoeur. C’est donc un souci de normalisation, et le passage d’une forme d’activisme radical au champ politique, impliquant une meilleure structuration, et la participation à des élections, qui président à la naissance du FN. Pour autant, tout au long des années 1970, le parti demeure un groupuscule confidentiel dont les prises de position ne sont relayées que par une presse spécialisée. Par ailleurs son logo semble directement calqué sur la flamme tricolore du Mouvement social italien, héritier du Parti national fasciste de Mussolini. D’autres évoquent, plus sobrement, une référence à la flamme du soldat inconnu. Candidat à la présidentielle de 1974, Jean-Marie Le Pen ne récolte que 0,74 % des suffrages.

« Le FN est l’une des nombreuses organisations qui pullulent dans ces années-là. Cette période a été relue par Jean-Marie Le Pen, un peu de manière biblique, comme une traversée du désert. En vérité, il y a peu d’espace à côté d’une droite hégémonique déjà très dure », relève Erwan Lecoeur. « Les fondateurs du Front parlent de cette période comme de la plus exaltante, celle où tout était à construire. Jean-Marie Le Pen exerce bien souvent ses talents de tribun devant des salles vides », observe Valérie Igounet.

Succès électoraux

Les années 1980 sont un tournant pour le parti, marquées par un premier essor électoral qui a parfois été relié à la montée du chômage, après les deux chocs pétroliers, et au coup de pouce de François Mitterrand pour faciliter la médiatisation de Jean-Marie Le Pen. Au printemps 1982, le Menhir avait écrit au président de la République pour se plaindre de l’ostracisme télévisuel à l’égard de sa formation politique. Les municipales partielles de Dreux, en 1983, sont souvent évoquées comme un tournant. La liste de Jean-Pierre Stirbois, bras droit de Jean-Marie Le Pen, récolte 16,7 % des suffrages au premier tour, avant une fusion avec celle du RPR, qui l’emporte. En juin 1984, l’élection d’une dizaine d’eurodéputés FN consacre la première victoire nationale du parti. Pour Valérie Igounet, les percées électorales sont le fruit d’un important travail de terrain : « Les militants de la première heure y croient, ils amènent leurs slogans devant les portes, occupent les cages d’escalier ».

Mais Erwan Lecoeur y voit aussi une conséquence de l’alternance et des transformations que la droite de gouvernement s’impose durant cette décennie. « Le Jean-Marie Le Pen du début des années 1980 ne parle pas d’immigration et d’Islam, mais de combattre les socialo-communistes, selon ses mots. Son électorat n’est pas un électorat au chômage mais un électorat bourgeois, ultra-conservateur qui craint l’arrivée de la gauche au pouvoir. La France conservatrice est en train de se radicaliser, alors que la droite de Chirac se déradicalise. Naturellement, un espace politique s’ouvre pour Jean-Marie Le Pen. » En 1986, à la faveur d’un scrutin de liste proportionnel, 35 députés FN font leur entrée à l’Assemblée nationale. Le patron du RPR impose aussitôt à ses troupes le strict respect d’un cordon sanitaire avec les nouveaux arrivants.

Jean-Marie Le Pen, bête de scène

À partir des années 1980 Jean-Marie Le Pen, devenu indissociable du mouvement qu’il préside, s’impose aussi sur la scène médiatique. Les cadres du mouvement Ordre nouveau avaient pourtant hésité à placer cet ancien poujadiste, jugé trop tiède par certains, à la tête du FN. « Dans les années 1960-1970, Jean-Marie Le Pen est un personnage interlope, déjà connu pour ses coups de force et ses coups de poing. Le bon gars que l’on invite dans les soirées bourgeoises pour pousser la chansonnette et s’encanailler », commente Erwan Lecoeur. L’année 1973 marque un tournant personnel : Jean-Marie Le Pen apparaît sur le testament d’Hubert Lambert, héritier des ciments Lambert. Il touche une fortune estimée à l’époque à 30 millions de francs et récupère l’hôtel particulier de Montretout à Saint-Cloud. « Il peut désormais faire de la politique à temps plein, monter un cabinet, laisser l’aspect technique du FN à des gestionnaires et se consacrer pleinement à ce qu’il a toujours adoré faire : de la com’», poursuit notre politologue.

Son passage dans « L’Heure de Vérité » sur Antenne 2, en 1984, est resté dans les mémoires : minute de silence pour les victimes du communisme et des goulags, plaidoyer en faveur de la peine de mort… Jean-Marie Le Pen multiplie les sorties polémiques. Suivront des propos sur les malades du sida ou encore la Shoah, qualifiée à plusieurs reprises de « détail » de l’histoire, mais aussi des calembours particulièrement douteux et des provocations qui vaudront au patron du FN plusieurs condamnations en justice. « Jean-Marie Le Pen a été l’un des premiers hommes politiques à comprendre que, good buzz ou bad buzz, l’important c’est que l’on parle de lui pour attirer l’attention des gens », pointe Erwan Lecoeur. « Après les premières interventions médiatiques de Jean-Marie Le Pen, les adhérents ont vu les permanences se remplir. Le parti est devenu de plus en plus visible. Les rentrées financières se sont multipliées, ce qui a permis au FN de se structurer, d’acheter des téléphones, de salarier des militants, etc. », indique Valérie Igounet.

Un nouveau point d’attraction dans l’échiquier politique

Le reste du paysage politique a-t-il senti la menace que représentait la lente montée du FN ? L’accession surprise de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, le 21 avril 2002, fait l’effet d’une bombe sur la classe politique. Et pourtant, les milieux militants et étudiants alertaient déjà depuis plusieurs années sur l’essor frontiste. La création de SOS Racisme, en 1984, était aussi une réponse aux scores électoraux du FN. « Le problème, c’est que de nombreuses forces politiques ont trop longtemps considéré le FN comme un outil qu’elles pouvaient instrumentaliser pour contrer leurs adversaires. Une partie de la gauche mitterrandienne y a vu un moyen d’attiser les divisions de la droite. Ironie du sort, c’est Lionel Jospin qui a été la principale victime politique de Le Pen », analyse Erwan Lecoeur. « Si la menace FN a été rapidement perceptible chez les militants, on constate aussi que l’association entre insécurité, chômage et immigration a séduit certains politiques parce qu’elle semblait fonctionner auprès des électeurs. Il y a eu une contamination sémantique, et une forme d’alliance à travers le langage », relève Valérie Igounet qui évoque la présidentielle de 2007.

Les années 2000 et la stratégie de dédiabolisation

Cette année-là, seulement cinq ans après son accession au second tour, Jean-Marie Le Pen chute à la quatrième place. Un recul attribué à la campagne offensive de Nicolas Sarkozy qui est allé braconner sur les terres frontistes, notamment avec sa promesse de ministère de l’Identité nationale. À l’époque, le FN accuse un mouvement de ressac et Jean-Marie Le Pen cède en 2011 le flambeau à sa fille, Marine Le Pen, qui met en place une politique de dédiabolisation visant à renforcer la respectabilité du parti. Elle accède deux fois au second tour de la présidentielle, en 2017 et en 2022. En 2018, le FN devient le « Rassemblement national », synthèse entre le Front national du père et le Rassemblement bleu Marine de la fille, coalition souverainiste lancée en 2012. Mais ce toilettage n’a pas empêché le parti d’échapper aux affaires judiciaires, épinglé notamment pour le financement des législatives de 2012 et son recours aux assistants parlementaires européens.

Les dernières législatives ont vu débarquer à l’Assemblée nationale 89 élus, faisant du RN le deuxième parti politique représenté au Palais Bourbon derrière Renaissance. Dans la dernière vague de l’étude « Fractures françaises », réalisée par Ipsos-Sopra Steria pour le journal Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et le Cevipof, 39 % des personnes interrogées estiment que le RN est « capable de gouverner le pays ». Ils sont 35 % à approuver la manière dont les députés RN se comportent dans l’hémicycle, un score qui place le parti à la tête des formations d’opposition, à égalité avec LR. « La question est toujours la même : s’agit-il d’un véritable changement ou d’un simple ravalement cosmétique ? Pour progresser électoralement, aller chercher des électeurs de droite, Marine Le Pen n’avait plus le choix. Plus elle monte les marches, plus elle se détache de cette figure paternelle qui embarrasse le parti et les nouveaux cadres qu’elle y a placés », explique Valérie Igounet. En 2015, la brouille est d’ailleurs consommée à l’occasion d’une nouvelle sortie du père sur les chambres à gaz, et vire à la bataille judiciaire.

En cinquante ans d’existence, le FN a été le théâtre de nombreuses luttes intestines. La plus fameuse reste la scission de Bruno Mégret, ancien numéro 2 du FN, en 1998. Citons également le départ de Florian Philippot, alors vice-président du parti, après la présidentielle de 2017 et une série de désaccords sur la stratégie politique à adopter. « On pourrait comptabiliser plus d’une dizaine d’épisodes de scission depuis les années 1970. À chaque fois, l’enjeu a été le même : se débarrasser d’un lepénisme tantôt considéré comme trop mou, tantôt comme trop dur. Et prouver que le parti pouvait continuer d’exister sans Jean-Marie Le Pen. Finalement, la seule qui y soit parvenue, c’est sa fille », indique Erwan Lecoeur. « C’est la seule aussi qui porte son nom… », ajoute Valérie Igounet. « Le Pen, père et fille, ne sont pas des idéologues purs et durs, ce sont des entrepreneurs du spectacle politique », poursuit le politologue. « C’est ce qui leur a permis de réussir pendant 50 ans à donner une expression politique et médiatique à une extrême droite qui a longtemps vécu à couteaux tirés ».

Le 5 novembre prochain, le RN se choisira un nouveau dirigeant. Deux candidats sont déclarés, l’eurodéputé Jordan Bardella et le maire de Perpignan Louis Aliot, deux marinistes certes, mais aussi deux générations différentes. Pour la première fois, le parti ne sera plus piloté par un membre de la famille Le Pen… Le début d’un nouveau chapitre.

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