Si comme l’écrivait Honoré de Balzac, les morts ont raison, le décès de Lionel Jospin, ce lundi à l’âge de 88 ans, a rassemblé une pluie d’hommages dépassant largement son camp. L’ancien Premier ministre de la dernière cohabitation (1997-2001) à la tête d’un gouvernement de la gauche plurielle au sein duquel ont travaillé ensemble, pendant 5 ans, socialistes, écologistes et communistes, relève de la prouesse en 2026, au lendemain des élections municipales. Le bilan des alliances de la gauche avec LFI est bien maigre et entretient le spectre de voir une nouvelle fois la gauche divisée pour la présidentielle.
« Le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure a salué la mémoire d’un « inspirateur », « un modèle de rectitude » qui a « amené la gauche plurielle au pouvoir ». « Il a permis à une génération de gouverner, à une autre génération, la mienne, de se former », a-t-il salué.
« La défaite de 2002 est restée pour lui une grande meurtrissure »
L’ancien président de la République, François Hollande a rendu hommage à « l’Homme d’Etat ». « Au-delà de la gauche qui pleure l’une de ses plus éminentes figures, la France sait qu’un de ses plus grands dirigeants vient de s’éteindre » a-t-il écrit dans un communiqué.
« La défaite de 2002 est restée pour lui une grande meurtrissure, avec l’extrême droite au second tour de la présidentielle, avec une gauche trop divisée. », se souvient le président du groupe PS du Sénat, Patrick Kanner qui l’avait soutenu lors du congrès de Rennes de 1990, face à Laurent Fabius. « Sa défaite de 2002, c’est une immense perte pour tous les militants socialistes aujourd’hui. Il rentre dans le Panthéon des socialistes qui ont changé la vie des gens », ajoute-t-il.
« Il s’efforçait toujours de maintenir la confrontation politique à un niveau de respect mutuel »
Alain Richard, ancien ministre de la Défense de Lionel Jospin, donne une clé de compréhension à la longévité de la gauche plurielle au pouvoir. « C’est le respect que nous inspirait Lionel Jospin. C’était un homme d’une grande loyauté qui a travaillé dans la transparence vis-à-vis des Françaises et des Français. Il s’efforçait toujours de maintenir la confrontation politique à un niveau de respect mutuel, pour ça il a fait honneur à la vie politique française ». De façon plus pragmatique, l’ancien sénateur rappelle aussi le rapport de force à gauche de l’époque. « C’était un contexte où le PS avait beaucoup d’avance sur les autres forces. Le PCF avait perdu les deux tiers de ses forces. Les écologistes connaissaient des hauts et des bas. Lionel Jospin a fait l’effort pour que les minorités à gauche se sentent respectés, grâce à son sens du compromis et l’engagement collectif. Ça a tenu pendant 5 ans, sauf le dernier jour ».
En effet, à la présidentielle de 2002, huit candidats de gauche et d’extrême gauche s’étaient présentés au premier tour ce qui n’avait pas permis à Lionel Jospin d’accéder au second tour laissant la place à moins de 200 000 voix près, à Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac. « De la part des Français de gauche, il s’agissait d’un vote d’enfant gâté. Mêmes s’ils approuvaient son action en tant que Premier ministre. Ils pensaient qu’ils pouvaient avoir encore mieux », analyse aujourd’hui Alain Richard.
Une autre ancienne ministre, Catherine Trautmann, élue maire de Strasbourg dimanche soir, partage le sentiment de son ancien collègue. « Il aura su, à la tête de la gauche plurielle, ce que tant peinent aujourd’hui à accomplir : rassembler sans diluer, unir sans effacer. Parce qu’il savait ce qu’il croyait et ce qu’il voulait, il pouvait construire des alliances solides sans sacrifier l’essentiel », a-t-elle souligné dans un communiqué.
« Dire ce que je ferai et faire ce que je dis »
« C’était un phare dans la politique. Je l’ai redouté et je l’ai admiré », déclare le sénateur François Patriat qui participa à l’aventure de la gauche plurielle en tant que secrétaire d’Etat chargé des PME puis en tant que ministre de l’agriculture. « La première fois qu’on s’est rencontré, il m’a exclu du PS car je m’étais présenté en Côte d’Or aux législatives de 1981 en dissident contre un candidat investi par Mitterrand. Elu j’avais ensuite été réintégré au congrès de Bourges. A la Présidentielle de 1995, il avait redonné son honneur à la gauche. Il avait fait une très belle campagne après la lourde défaite du PS aux législatives 1993. Sa doctrine en arrivant à Matignon en 1997, c’était « dire ce que je ferai et faire ce que je dis. Il s’y est tenu y compris pour les 35 heures, pourtant, en tant que strauss-kahnien, je n’étais pas très chaud. Mais cette devise a été reprise par beaucoup depuis », rappelle le patron des sénateurs macronistes. « Il laissait travailler ses ministres et avait du respect pour ses collaborateurs.
Celui qui avait une admiration sans borne pour lui, c’était Jean-Luc Mélenchon. Il nous disait : le grand là, il va nous emmener au paradis.
« Celui qui avait une admiration sans borne pour lui, c’était Jean-Luc Mélenchon. Il nous disait : le grand là, il va nous emmener au paradis », se rappelle encore François Patriat. Le leader Insoumis, ministre délégué à l’Enseignement professionnel de Lionel Jospin a salué sur X « l’homme des 35 heures, de l’alliance rouge rose vert, du refus de toucher à l’âge de départ à la retraite. Et une présence intellectuelle dans un univers qui partait à la dérive ».
« Un ardent défenseur de ses choix socialistes et fidèle artisan du rassemblement de la gauche française »
Le patron du PCF des années 90, Robert Hue rend hommage à un « un homme politique d’une grande intégrité, ardent défenseur de ses choix socialistes et fidèle artisan du rassemblement de la gauche française ». « Je garde de lui la mémoire d’une personnalité de grande rigueur intellectuelle et morale, et celle d’un grand homme d’Etat de la gauche française et de son histoire contemporaine », écrit-il à publicsenat.fr.
La droite retient son « universalisme républicain »
De l’autre côté de l’échiquier politique, on garde également un souvenir ému du socialiste. « Il emmène avec lui une part de la gauche laïque, attachée à l’universalisme républicain, qui manquera à la politique française », a souligné le président du Sénat, Gérard Larcher sur X.
Pour le chef de l’Etat Emmanuel Macron, Lionel Jospin « incarnait », « par sa rigueur, son courage et son idéal de progrès, une haute idée de la République ».
« Son action, guidée par une certaine idée du progrès social et des valeurs républicaines, laisse une empreinte durable et un modèle d’engagement », pour le Premier ministre, Sébastien Lecornu.
A l’extrême droite, Marine Le Pen reconnaît en Lionel Jospin « un homme de gauche intègre, le seul à avoir eu le courage au lendemain de la présidentielle de 2002 de dénoncer le mensonge éhonté du péril fasciste agité frénétiquement par la droite et la gauche entre les deux tours ».
A l’image de celui rendu à Robert Badinter, Olivier Faure a appelé à ce qu’un hommage national soit rendu à Lionel Jospin.