Délinquance financière : « Il y a un manque abyssal de moyens humains », alerte Bertrand Rouède, premier vice-procureur à Bordeaux

La commission d’enquête sur la délinquance financière a auditionné trois procureurs et un juge d’instruction pour mettre en lumière les difficultés rencontrées sur le terrain par les magistrats et les services d’enquête : Carole Etienne et Virginie Girard, procureur de la République et procureur adjointe près le tribunal judiciaire de Lille, Bertrand Rouède, premier vice-procureur de la République près la juridiction régionale spécialisée de Bordeaux et Vincent Raffray, vice-président chargé de l’instruction JIRS de Bordeaux.
Camille Gasnier

Temps de lecture :

4 min

Publié le

Présomption de blanchiment : « Sans sa création, beaucoup de dossiers se seraient terminés par des non-lieux et des relaxes »

Face à Raphaël Daubet et Nathalie Goulet, président et rapporteure de la commission d’enquête, les quatre magistrats ont d’abord salué le mécanisme de présomption de blanchiment. Ce dispositif juridique a été créé en 2013 à la suite de l’affaire Cahuzac. Il est prévu à l’article 324-1-1 du Code pénal et permet de présumer que les biens ou les revenus utilisés ou détenus de façon illégale proviennent d’une infraction. Ainsi, les individus détenteurs de ces biens ou capitaux doivent révéler leur origine, et ainsi prouver leur caractère licite. Carole Etienne se réjouit « d’un dispositif à la fois plus rapide et moins exigeant en termes probatoires », tandis que Vincent Raffray constate que cet outil est très utile dans les procédures judiciaires : « C’est quelque chose qui nous aide grandement, sans sa création, beaucoup de dossiers se seraient terminés par des non-lieux et des relaxes ».

Mais l’audition a principalement tourné autour des faiblesses de la lutte contre le blanchiment d’argent et plus largement de la lutte contre la criminalité économique et financière. L’absence de moyens humains et numériques alloués à leurs services, les empêchant notamment d’entreprendre et de conduire des investigations a été mise en exergue : « Il y a un manque abyssal de moyens humains, pas tellement au niveau des juridictions interrégionales spécialisées (JIRS), qu’au niveau des services d’enquêtes », signale Bertrand Rouède. Un défaut d’effectifs que la réforme de la police judiciaire, entrée en vigueur le 1er janvier 2024, n’a pas amélioré. Vincent Raffray explique qu’ « à Bordeaux, avant la réforme, la brigade de la criminalité financière comptait 23 agents, aujourd’hui, ils sont 15 ».

« Nous n’avons pas les moyens de recourir à une analyse de données de masse »

Face à une « globalisation des phénomènes », les magistrats témoignent de la nécessité de se doter d’outils numériques et d’intelligence artificielle : « En matière judiciaire, nous n’avons pas recours à l’intelligence artificielle, nous n’avons pas les moyens de recourir à une analyse de données de masse, il ne suffit plus de faire des enquêtes financières, il faut faire des enquêtes numériques », soutient Virginie Girard. La procureure adjointe près le tribunal judiciaire de Lille évoque l’affaire Encrochat, le démantèlement de cette messagerie cryptée néerlandaise qui a permis l’arrestation de 800 personnes issues de plusieurs organisations criminelles. L’ambition des magistrats serait de rejoindre les « capacités de traitement et d’analyse d’Europol », l’agence européenne de police criminelle impliquée dans la dissolution d’Encrochat.

La coopération internationale semble également être nécessaire pour assurer un meilleur suivi et davantage de répression. Pour cause, « il est très difficile de lutter contre la rapidité des transactions financières internationales, on ne peut pas suivre », regrette Vincent Raffray. Les procureurs préconisent également une meilleure collaboration entre l’administration fiscale et les autorités judiciaires, ce qui entraînerait « une réponse opérationnelle plus adaptée ». Pour Vincent Raffray, « certaines administrations pourraient remonter plus d’informations via les signalements ».

« Le blanchiment n’est traité que comme un complément »

Outre les moyens nécessaires, c’est le traitement judiciaire du blanchiment d’argent qui est remis en cause par les procureurs : « Le blanchiment n’est traité que comme un complément et ne rentre pas toujours dans la stratégie initiale des enquêteurs, car, à l’origine, pas assez d’enquêteurs financiers participent à la stratégie d’enquête dans les cas de criminalité organisée », estime Bertrand Rouède. Vincent Raffray témoigne n’avoir jamais « vu un service de police ou de gendarmerie venir voir un procureur pour lui dire qu’il y a des soupçons sur un réseau qui fait uniquement du blanchiment », ce qui, selon lui, est l’un des défauts majeurs dans la lutte contre le blanchiment ».

La commission d’enquête sur la délinquance financière poursuit ses travaux qui devraient s’achever en juin.

Partager cet article

Dans la même thématique

Délinquance financière : « Il y a un manque abyssal de moyens humains », alerte Bertrand Rouède, premier vice-procureur à Bordeaux
4min

Politique

VSS dans le sport : « On est passé de 10 cas à 400 par an » alerte ce sénateur

Mathilde De Kerangat, ex-athlète olympique de voile, révélait en 2022 avoir été victime d’agressions sexuelles de la part de son entraîneur quand elle pratiquait l’athlétisme entre l’âge de 7 et 11 ans. Aujourd’hui, elle s’engage au sein de l’observatoire des violences sexistes et sexuelles dans le sport et s’engage auprès des plus jeunes pour faire de la prévention. Elle témoigne dans l’émission Sport etc. présentée par Caroline Delage.

Le

Paris: Questions au gouvernement Senat
9min

Politique

Sénatoriales : après les municipales, le groupe LR pourrait « perdre de 3 à 5 sièges », face à la poussée du RN

Les municipales permettent déjà de faire des projections sur les sénatoriales de septembre 2026. Sur le papier, les LR craignent de perdre 3 à 5 sièges, mais le scrutin de 2029 s’annonce meilleur. Au groupe centriste, son président Hervé Marseille mise sur une « forme de stabilité ». Globalement, le sénateur LR Roger Karoutchi assure qu’« il n’y a pas de risque sur la majorité sénatoriale », qui restera « très large ».

Le

FRA – ELECTIONS MUNICIPALES – LR RETAILLEAU
4min

Politique

Présidentielle : les adhérents LR désignent Bruno Retailleau comme candidat

Le président des Républicains a été investi par son parti pour l’élection présidentielle ce dimanche, à la suite d’un vote en ligne des adhérents. La confirmation de la candidature de Bruno Retailleau était une étape nécessaire, mais n’épuise pas les questions sur la suite de la campagne présidentielle à droite. 

Le