Départs de colistiers, déperdition d’électeurs : pourquoi le PS n’est pas tiré d’affaire malgré sa fusion avec LFI à Toulouse
Crédit : Fred Scheiber / SIPA / 2603171658

Départs de colistiers, déperdition d’électeurs : pourquoi le PS n’est pas tiré d’affaire malgré sa fusion avec LFI à Toulouse

Les élections ne sont pas seulement une affaire de mathématiques, rappellent plusieurs politologues. Exemple à Toulouse, où la liste du socialiste François Briançon se fond dans la liste de l’insoumis François Piquemal, l’issue du second tour n’est pas écrite à l’avance.
Guillaume Jacquot

Temps de lecture :

8 min

Publié le

Guerre des roses dans la Ville rose ? La fusion de la liste de gauche unie (hors LFI) menée par François Briançon, arrivé troisième dimanche au premier tour des municipales (avec 25 %), dans celle du député insoumis François Piquemal, second inattendu de ce scrutin (27,5 %), crée des remous.

Scellé pour détrôner du Capitole le maire sortant de droite Jean-Luc Moudenc, en poste depuis 2014, arrivé largement en tête avec 37 % des suffrages dimanche soir, l’accord d’union des deux listes n’en finit plus de créer quelques tensions localement depuis qu’il a été annoncé. Le cas n’est pas isolé puisqu’on retrouve cette stratégie également à Limoges, le candidat socialiste s’efface pour laisser la première place à son ancien concurrent LFI. Dans la répartition née de l’accord, François Briançon s’assurerait néanmoins de la présidence de la métropole, en cas de victoire. Mais le symbole est fort pour la quatrième, et bientôt troisième, ville la plus peuplée de France.

« Sans eux, on ne peut pas gagner »

Si la direction du PS avait refusé tout accord national avec LFI, François Briançon estime avoir pris « ses responsabilités », plaidant pour une réalité locale. « Les Toulousaines et les Toulousains demandent l’union de la gauche », a justifié ce premier fédéral. Sans même évoquer les récurrentes passes d’armes avec Jean-Luc Mélenchon ou sa garde rapprochée, les élus socialistes toulousains déploraient cet automne par exemple le climat d’ « agressivité » entre la majorité de droite et les insoumis dans la vie municipale. Voilà pour l’ambiance.

Cette alliance de circonstance, après douze années de gestion de Jean-Luc Moudenc, a été plus forte que les rancœurs. « Les insoumis sont souvent dans l’outrance, assez remontés contre nous. Mais il y a un choix à faire. Soit on est dans une dynamique d’union, soit on ne gagnera pas. Il faut savoir ce que l’on veut. Sans nous, ils ne sont rien. Mais sans eux, on ne peut pas gagner non plus », nous explique un militant socialiste toulousain. « Il faut que les choses s’apaisent, que l’on trouve des solutions des deux côtés, pour que l’espoir naisse pour l’an prochain au niveau national », poursuit cet ancien membre actif de la fédération.

Défections et départs dans la liste portée par le socialiste François Briançon

L’acte de naissance de cette union surprise ne fait pas que des heureux à gauche. En témoignent les prises de position assez fortes depuis quelques heures. La présidente de la région Occitanie, Carole Delga, dont les divergences stratégiques avec Olivier Faure sont notoires, a rapidement pris ses distances lundi. « Tout le monde le sait, j’ai toujours refusé de m’allier à Jean-Luc Mélenchon, je ne soutiens donc pas de tête de liste proche de lui », a-t-elle condamné sur le réseau X, même si elle reconnaît qu’elle « partage la volonté de changement des Toulousains ». L’ancien candidat socialiste Jacques Lévy, qui a affronté à deux reprises le centriste Dominique Baudis en 1989 et 1995, n’y est pas non plus allé de main morte, dans sa lettre ouverte adressée à François Briançon. « Tu laisseras le souvenir d’une trahison », a tancé l’avocat pénaliste.

Mais au-delà des mots, la fusion des deux listes entraîne une vague de départs. Marc Sztulman, un conseiller régional socialiste, a quitté la liste face à ce qu’il appelle une « compromission ». Sa collègue Émilie Dalix a fait de même, condamnant une « impasse pour la gauche » et une « folie ». D’autres seraient sur le départ. Les alliés se désolidarisent également. Le Parti radical de gauche (PRG) de Haute-Garonne a, lui, acté son retrait total. Le Mouvement républicain et citoyen (MRC) pourrait l’imiter. « Cela va créer des déchirements à Toulouse. L’appareil politique du PS local est complètement déchiré », observe Dorian Dreuil, expert associé à la Fondation Jean Jaurès, et directeur d’études de l’Institut Bona fidé.

Une fuite des électeurs de gauche modérée ? La logique de fusion avec LFI récolte peu de soutien chez les sympathisants PS

Se pose alors une question : cette alliance, en vue d’une victoire, pourrait-elle coûter plus cher que ce qu’elle pourrait rapporter ? Il n’est pas dit que les deux listes réunies recueillent au second tour le total d’une addition parfaite de leurs scores du premier, à savoir une majorité absolue.

« Les élections les deux tours sont une affaire de dynamique plus que d’arithmétique. On peut difficilement additionner des scores de premier tour pour les transformer en voix pour le second tour. Il y aura forcément des électeurs qui feront défaut en cas de fusion, a fortiori dans les dynamiques d’alliances entre le PS et LFI. Pour une partie des électeurs socialistes, il peut y avoir un effort repoussoir à voter pour des insoumis, et l’inverse est également vrai », souligne Dorian Dreuil, en bon observateur de la vie politique toulousaine.

Certaines enquêtes d’opinion documentent ce phénomène. Un sondage, Ipsos BVA CESI Ecole d’ingénieurs, réalisé du 12 au 14 mars pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat/LCP-AN montre l’hostilité d’une partie notable des électeurs du Parti socialiste. Près des deux tiers des électeurs (64 %) qui se disent proches du parti à la rose se déclarent opposés à une alliance de LFI avec d’autres partis de gauche. Une part substantielle, 34 %, se dit même « tout à fait opposée » à un rapprochement de cette nature. « Les gens qui ont voté pour nous ne voteront pas forcément pour la liste d’union avec les insoumis », pense également le militant socialiste toulousain cité plus haut, et favorable à l’union.

Autre élément incitant à la prudence dans la projection du résultat du second tour, les abstentionnistes du premier tour ne sont pas forcément ceux du premier. « Il ne faut pas faire des comptes arithmétiques trop brutaux. Certains électeurs qui se sont abstenus au premier tour peuvent se mobiliser au second, décisif. Et LFI a une mauvaise image dans l’ensemble des électeurs », analyse Pierre Martin, politologue au laboratoire Pacte de l’IEP de Grenoble.

« Le PS est devenu une espèce de nouveau parti radical »

Depuis l’annonce de la fusion, la campagne à droite a pris un nouveau tournant, en n’hésitant pas à jouer sur la corde sensible de l’attractivité économique dans le berceau d’Airbus, et relayant les craintes des organisations patronales. Le Medef Haute-Garonne a estimé dès lundi que cette alliance serait une « très mauvaise surprise » pour les entreprises. Les chefs d’entreprise ne cachent pas leur inquiétude sur le devenir de la LGV Toulouse-Bordeaux, le secteur du bâtiment, ou la place de l’aéronautique. La CPME départementale est aussi sortie de sa relative neutralité en appelant à voter pour le maire sortant Jean-Luc Moudenc. « Je vois une panique qui s’empare des milieux économiques, dans une ville comme Toulouse, qui imagine un basculement, et la suppression d’avantages en termes d’attractivité », constate Olivier Costa, directeur de recherche CNRS au Cevipof.

Même en cas de victoire, le coût de cette alliance de survie pourrait également peser lourd à l’avenir pour le Parti socialiste, observent plusieurs experts. « La première conséquence, c’est que ça accentue chez les électeurs le sentiment que les responsables politiques leur mentent. Mélenchon a été le plus clair », juge le politologue Pierre Martin, qui fut délégué général aux élections au sein du Parti socialiste dans les années 80. Lors d’un rassemblement public à Bondy le 4 mars, Jean-Luc Mélenchon affirmait que les socialistes n’allaient « pas coûter trop cher à acheter pour le deuxième tour » des élections municipales. Et d’ajouter : « Ce sont des gros combinards. […] Quand ils disent qu’il n’y aura pas d’accord national, ça veut dire : faites votre tambouille localement. »

« Les dégâts au sein du PS vont être substantiels et durables. Je le vois comme un signe que le PS est devenu une espèce de nouveau parti radical, un parti qui a renoncé à toute ambition nationale », conclut aussi sévèrement le chercheur Olivier Costa.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Philippe TABAROT visite du technicentre SNCF
6min

Politique

Sénatoriales : candidat dans les Bouches-du-Rhône, Renaud Muselier entend faire une liste commune avec LR

Le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, parti chez Renaissance en 2022, a annoncé par surprise sa candidature aux sénatoriales de septembre prochain, entendant jouer un rôle au plan national, pour la présidentielle. Il veut mener une liste d’union avec la droite. Du côté de la sénatrice LR sortante, Valérie Boyer, on confirme que les discussions sont engagées.

Le

Hungary US Vance
7min

Politique

Elections en Hongrie : « Orban est comblement bousculé dans cette campagne »

Dimanche, les élections législatives en Hongrie s’annoncent à haut risque pour Viktor Orban. Le Premier ministre nationaliste, proche du Kremlin, est distancé dans les sondages par son principal opposant, Péter Magyar. L’eurodéputé a choisi de mener une campagne de terrain sur des thèmes de politique intérieure, en mettant en exergue les dérives du régime en place depuis 16 ans.

Le

illustration: petite Mairie et son drapeau francais.
3min

Politique

Une tribune signée Cécile Duflot, Laurence Rossignol, Sandrine Rousseau et Christine Taubira appelle les femmes à « prendre le pouvoir » dans les intercommunalités

Avec seulement 12 % de femmes à la tête d’une intercommunalité, ces dernières restent exclues de ces postes clefs, en dépit de la parité. Une tribune, signée par Cécile Duflot, Laurence Rossignol, Sandrine Rousseau et Christiane Taubira, dénonce la situation et appelle à changer la donne.

Le

L’Assemblée nationale valide la suspension de la réforme des retraites
4min

Politique

Travail le 1er mai : après son rejet à l’Assemblée, le texte file en commission mixte paritaire où députés et sénateurs devront s’accorder

Les députes macronistes ont fait rejeter vendredi à l’Assemblée une proposition de loi sénatoriale qu’ils soutenaient visant à autoriser les salariés des boulangeries et fleuristes à travailler le 1er mai. Une manière de s’éviter des débats tendus face à une gauche vent debout contre la mesure. Les députés de la majorité espèrent s’accorder avec les sénateurs en commission mixte paritaire dans les prochains jours.

Le