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Derrière un « arc républicain » à géométrie variable, l’exécutif désarçonné par la montée du RN

Emmanuel Macron refuse de placer le Rassemblement national dans « l’arc républicain », et contredit du même coup son Premier ministre. Depuis le début du quinquennat, l’exécutif joue de cette notion aux contours mal définis pour mettre à distance, tantôt l’extrême gauche, tantôt l’extrême droite. « Une tactique assez grossière » et peu efficace pour le politologue Pascal Perrineau.
Romain David

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« Je n’ai jamais considéré que le RN ou Reconquête s’inscrivaient dans l’arc républicain ». À deux jours de la panthéonisation des résistants communistes Missak et Mélinée Manouchian, le chef de l’Etat veut dresser une digue contre l’extrême droite dans une interview au journal L’Humanité, la première accordée par un président en fonction au quotidien fondé par Jean Jaurès il y a 120 ans. « Le RN est à l’Assemblée […], On ne peut pas en faire abstraction. En revanche, j’ai toujours considéré, comme avec la loi ‘immigration’, que les textes importants ne devaient pas passer grâce à leurs voix. Ce distinguo suffit à dire où j’habite », explique Emmanuel Macron.

Des propos qui tranchent avec ceux tenus par son Premier ministre, Gabriel Attal, qui dans un entretien au Monde, le 6 février, ne faisait guère preuve de la même subtilité en déclarant : « Certains disaient qu’il ne fallait travailler qu’avec l’arc républicain. Moi, je considère que l’arc républicain, c’est l’Hémicycle ». Une phrase remarquée, laissant entendre que le chef du gouvernement était prêt à dialoguer avec toutes les oppositions, y compris les députées du Rassemblement national.

Ces derniers mois l’exécutif n’a cessé de multiplier les allers-retours sur cette question : faut-il, ou non, tenir compte des 88 parlementaires que le RN a fait rentrer à l’Assemblée en juin 2022 ? Dans un contexte de fort éclatement des forces politiques, avec un camp présidentiel privé de majorité absolu et contraint de miser sur les rapprochements de circonstance pour avancer sur le plan législatif, la question a de quoi tarauder l’exécutif. Mais face à cela, il y a l’engagement pris par Emmanuel Macron dès 2017 d’éradiquer l’extrême droite.

Le RN devenu incontournable dans l’espace politique

Emmanuel Macron se targue auprès de L’Humanité d’avoir fait adopter en décembre le projet de loi immigration sans les voix du RN : avec 349 députés qui ont voté « pour », et seulement 186 qui se sont prononcés « contre ». Même en retranchant les votes du groupe de Marine Le Pen, le texte conserve effectivement une majorité de 261 voix. Toutefois, cette démonstration suppose, pour fonctionner, que les 88 députés RN se soient abstenus. Or, en votant contre le texte, ils auraient pu provoquer son rejet par 274 voix. Ce calcul trahit le poids politique pris depuis 2022 par le parti à la flamme tricolore, dont le groupe à l’Assemblée est le deuxième plus important derrière Renaissance.

« Comment faire autrement que de travailler avec eux ? », interroge Virginie Martin docteure en science politique et professeure chercheuse à la Kedge Business School. « Surtout quand vous frôlez les 90 députés et que les sondages sont extrêmement positifs à votre égard. Le gouvernement est devant un gâteau à trois couches. Politiquement, il est toujours possible de se passer du RN et de l’exclure des débats, mais tourner le dos à ses électeurs et aux thèmes qu’il a réussi à imposer dans l’opinion est devenu impossible. Voyez ce qu’il s’est passé avec la loi immigration. »

Contre l’extrême gauche

L’invocation d’un arc républicain n’a pas servi qu’à mettre au ban l’extrême droite. À l’autre bout de l’échiquier politique, l’extrême gauche en a également fait les frais. C’est Élisabeth Borne, encore en poste à Matignon, qui le rappelle dans un entretien au Figaro début décembre : « Ce n’est pas parce que je dénonce le RN que je ne dénonce pas aussi le fait que régulièrement LFI se place en dehors du cadre républicain ». Ce lundi, toujours dans L’Humanité, Emmanuel Macron est moins catégorique que son ancienne cheffe de gouvernement : « J’estime que, par leurs positions, certaines personnalités de la France insoumise combattent les valeurs de la République. Même si je ne pose pas d’équivalence entre les deux extrêmes. »

« Emmanuel Macron adapte beaucoup son discours en fonction du public auquel il s’adresse. Lorsqu’il parle à Valeurs actuelles, il ne tient pas les mêmes propos que dans les colonnes de L’Humanité », relève encore Virginie Martin. En fonction de son public, mais aussi du contexte et de l’actualité. En mai dernier, sur Radio J, la Première ministre de l’époque, Élisabeth Borne avait qualifié le Rassemblement national de parti « héritier de Pétain ». Avant de se voir recadrer par le président de la République deux jours plus tard en Conseil des ministres : « Vous n’arriverez pas à faire croire à des millions de Français qui ont voté pour l’extrême droite que ce sont des fascistes », aurait rétorqué le chef de l’Etat devant le gouvernement, selon des propos rapportés par Le Figaro et Le Parisien. Pour autant, ce lundi, toujours dans les colonnes de L’Humanité, Emmanuel Macron estime que « les forces d’extrême droite seraient inspirées de ne pas être présentes » au Panthéon pour la cérémonie de mercredi, « compte tenu de la nature du combat de Manouchian ».

« Une tentative pour rebipolariser l’espace politique »

L’expression « arc républicain » trouve son origine dans l’Italie des années 1960, où elle est utilisée pour ostraciser les partis – en l’occurrence l’extrême droite -, qui se placent en dehors du champ de la Constitution. Son occurrence dans la vie politique française est assez rare avant 2022. « Emmanuel Macron l’a employée pour prendre le relais du front républicain, apparu sous la IVe République et réactualisé dans les années 1980 avec la montée du FN, qui lui-même avait succédé à ce que l’on qualifiait autrefois de ‘discipline républicaine’. C’est-à-dire cette idée, née à la fin du XIXe, selon laquelle il existe un espace au sein duquel doivent s’organiser les partis politiques pour faire barrage aux forces qui menacent l’existence de la République », résume Pascal Perrineau, politologue et enseignant à Sciences Po.

Invoquer l’arc républicain est donc une manière pour les responsables gouvernementaux de tenir à distance les oppositions les plus contestataires, celles qui mettraient en danger la République. « Aujourd’hui, en parlant d’arc républicain, l’exécutif se paye de mots, quitte à verser dans la contradiction entre ce que dit le Premier ministre et les propos tenus à quelques jours ou quelques mois d’intervalle par le chef de l’Etat », poursuit ce spécialiste. « Face à la menace que représente la montée de l’extrême droite, et au succès de la stratégie de notabilisation du RN, c’est un peu la panique à bord. L’arc républicain est une tentative du gouvernement pour rebipolariser l’espace politique, mais la tactique est assez grossière et ne fonctionne pas sur les électeurs ».

« L’arc républicain procède d’une infantilisation des partis politiques »

Pour Virginie Martin, les fluctuations de l’exécutif sur les contours de cet « arc » sont à mettre en lien avec la logique du « en même temps » : « La structuration philosophique du macronisme est toujours aussi floue en 2024 qu’elle ne l’était en 2016. Du point de vue des idées, c’est un échec politique », estime-t-elle.

« L’arc républicain apparaît comme une sorte de négatif du front républicain, adapté au nouveau paysage politique scindé en trois blocs, avec un énorme centre formé de personnalités issues de la gauche et de la droite, et de chaque côté des extrêmes », développe la politologue. « Mais là où le front républicain apparaissait comme un consensus entre la droite et la gauche, l’arc républicain procède d’une infantilisation des partis politiques. Il est décrété par le haut, c’est-à-dire par Emmanuel Macron, qui choisit ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, sans que cela soit nécessairement appliqué par ceux qui sont supposés en faire partie. »

Ce discours, en effet, se heurte à la réalité du terrain et à la porosité de certaines barrières politiques. À gauche, communistes, socialistes et écologistes ont déjà fait alliance avec LFI, tandis qu’à droite, Éric Ciotti s’était dit prêt à voter pour Éric Zemmour dans l’hypothèse où le polémiste serait arrivé au second tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron. « Invoquer l’arc républicain apparaît désormais comme un exercice rhétorique. Le pragmatisme du front républicain, qui visait à empêcher l’élection du Front national, a laissé place à un simple élément de com’ », conclut Virginie Martin.

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