« La désinformation en santé est aujourd’hui l’un des principaux risques pour notre santé publique », a déploré Stéphanie Rist à l’occasion d’une conférence de presse hier. Un constat qui a conduit le gouvernement à plancher sur une stratégie nationale de riposte : « Quand les fausses informations circulent plus vite que la science, ce sont les plus fragiles qui en paient le prix fort. Et face à cela, l’État ne peut ni se taire ni se contenter de réagir coup après coup. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous changeons de méthode », a complété la ministre de la Santé.
Initiée l’année dernière par son prédécesseur, Yannick Neuder, cette lutte contre les fakes news médicales repose, en partie, sur le rapport d’une mission d’expertise remis lundi. Menée par trois scientifiques, particulièrement actifs sur ce front – Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve, cette étude dénonce une tendance en passe de « menacer l’existence même des systèmes de santé tels que nous les connaissons ». Ce phénomène, qui s’est amplifié depuis la pandémie de Covid-19, s’étend désormais à « tous les domaines » : vaccination, cancer, alimentation, santé mentale, santé des femmes, pratiques de soins non conventionnelles… et repose sur « des motivations économiques, idéologiques ou identitaires », d’après les spécialistes.
« Une réponse systémique, transversale et déterminée »
La stratégie, imaginée en quatre axes par l’exécutif, a été pensée comme « une réponse systémique, transversale et déterminée », a expliqué Stéphanie Rist. Première étape : le lancement d’enquêtes et d’études d’opinion, ainsi que la création d’un « Comité citoyen » chargé de remettre des recommandations lors d’Assises en février, afin de mesurer l’ampleur du phénomène auprès des citoyens.
La mise en place d’un Observatoire de la désinformation en santé, déjà promis par Yannick Neuder en avril dernier et toujours « en cours de réalisation », répondra à un deuxième besoin : « mieux informer, alerter et sensibiliser les acteurs de la santé et de l’information ». Cette instance sera notamment chargée d’assurer une « veille continue », animer des groupes de travail thématiques et de publier des baromètres et des travaux de recherche. Dans leur rapport, les scientifiques plaidaient quant à eux pour un « Observatoire de l’information en santé », car « on ne peut pas courir après la désinformation. C’est comme essayer de vider l’océan à la petite cuillère. Il faut plutôt mettre en avant les contenus de qualité », estime l’un des co-auteurs de l’étude, Mathieu Molimard, chef de service au CHU de Bordeaux et professeur de pharmacologie clinique.
Troisième ligne de travail : le déploiement d’un dispositif d’infovigilance, « à partir de fin janvier », afin de « détecter rapidement les fausses informations en santé, d’en analyser les ressorts et de diffuser des réponses fiables et pédagogiques ». Cet outil reposera sur un réseau « d’alliés », composés d’experts, de journalistes, d’institutions et de créateurs de contenus. Seront aussi publiés des articles de référence sur le site Sante.fr.
Enfin, le renforcement de l’éducation critique à la santé dès le plus jeune âge, viendra constituer le dernier axe de la stratégie. Pour ce quatrième point, le ministère entend poursuivre « la responsabilisation des plateformes numériques » et l’intégration de l’étude de ce phénomène « au sein des programmes de recherche ». « Il faut en effet approfondir le sujet de la régulation », affirme Mathieu Molimard, « au niveau national mais aussi européen, car on note des phénomènes d’influence étrangère ». « Dans le cadre de nos demandes d’interviews, le réseau X a refusé de nous parler, c’est assez révélateur du refus des plateformes de modérer les choix algorithmiques et éditoriaux », pointe du doigt le pharmacologue de profession.
« La classe politique ne saisit pas forcément l’ampleur du problème »
Les voies de riposte déroulées par Stéphanie Rist lundi ne reprennent cependant qu’une partie des recommandations formulées par le comité d’expertise. Exit par exemple le développement d’un Info-Score santé. Cet outil a été imaginé par les scientifiques sur le modèle du Nutri-Score alimentaire. « On l’a pensé pour renforcer la transparence, la fiabilité et la traçabilité de l’information en santé », explique Mathieu Molimard. Et de compléter : « En combinant des critères positifs reposant sur des bonnes pratiques, et des critères négatifs reposant sur des facteurs de risque, on aboutirait à une classification lisible allant de A, pour un contenu excellent, à E, pour un contenu défaillant ». Mais « sans censurer, ni restreindre », précise cet expert, ajoutant que son affichage s’effectuerait « sur la base du volontariat ».
Le ministère de la Santé n’a pas non plus évoqué d’éventuelles sanctions, comme le préconisait pourtant le rapport. « Pour nous, il faut renverser la table », insiste Mathieu Molimard, « il faut arrêter que les désinformateurs continuent de désinformer et que les scientifiques, de leur côté, se fassent harceler et menacer ». Il déplore une potentielle « frilosité » à prononcer des condamnations. « La classe politique ne saisit pas forcément l’ampleur du problème », ajoute-t-il. Sur les huit partis sollicités par les chercheurs, certains n’ont pas répondu à l’appel, « malgré nos relances », souligne le chef de service au CHU de Bordeaux. Parmi ceux qui ont accepté d’être interrogés, figurent les sénateurs Bernard Jomier (Place Publique, ex-EELV) et Pierre Ouzoulias (PCF), le secrétaire national du PCF Fabien Roussel, le secrétaire national du PS chargé de la santé Antoine Pelissolo, l’ex-député Thomas Mesnier (Horizons, ex-LREM), le député et ex-ministre de la Santé Yannick Neuder (LR). Pas de nouvelles des autres formations politiques, « peut-être que nos mails se sont perdus… », sourit Mathieu Molimard, dubitatif.