France Municipal Elections
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Deuxième tour des municipales : le « vote utile » arbitre du scrutin dans de nombreuses villes ?

A Paris, Marseille, Bordeaux et d’autres, le report de voix des candidats battus au premier tour ou qui se sont maintenus au second tour sans chance de l’emporter, va être l’élément déterminant dans le résultat dimanche soir.
Simon Barbarit

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A quelques jours du second tour des municipales, les résultats s’annoncent serrés dans plusieurs villes de France, au premier rang desquelles Paris. Dans cette triangulaire, les reports de voix et plus généralement les comportements électoraux seront la clé du scrutin pour départager la liste d’union de la gauche d’Emmanuel Grégoire (37,98 % au premier tour), la liste de Rachida Dati (25,46) qui a obtenu le ralliement de plusieurs colistiers du candidat Horizons, Pierre-Yves Bournazel, et le désistement républicain de la candidate d’extrême droite, Sarah Knafo, et enfin la liste de la candidate Insoumise, Sophia Chikirou (11,72 %).

Les deux favoris, Emmanuel Grégoire et Rachida Dati vont devoir compter sur le réflexe unitaire des électeurs des blocs de gauche et de droite.

En refusant l’alliance avec Sophia Chikirou, Emmanuel Grégoire a-t-il pris un risque ?

Avant le premier tour, notre sondage Ipsos BVA CESI Ecole d’ingénieurs pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat/LCP-AN établissait que 89 % des personnes proches de La France Insoumise se disait favorables à une fusion entre des listes LFI et des listes « des autres partis de gauche (Parti socialiste, Écologistes, PCF) ». Le chiffre baissait à 51 % lorsqu’on interrogeait les proches des Ecologistes et à 36 % pour les personnes proches du Parti socialiste. 64 % des proches du PS n’étaient donc pas favorables à des fusions LFI/PS.

« C’est une chose de demander à un lecteur socialiste, à l’échelle nationale, avec les outrances de Mélenchon en tête s’il est favorable pour l’union avec LFI. S’en est une autre de lui poser la question sur le cas concret d’une ville qui pourrait basculer à droite et l’extrême droite. La lutte contre l’extrême droite est fédératrice à gauche », nuance Stéphane Zumsteeg, directeur du département politique et opinion d’Ipsos.

Après le premier tour, la tendance en faveur de l’union se renforce se renforce chez les sympathisants de gauche selon un sondage Odoxa – Backbone pour Le Figaro publié ce jeudi. Dans cette enquête, 62 % des sympathisants de gauche estiment que le PS « a eu raison car ces accords sont le seul moyen d’assurer à la gauche une victoire ». Ce sentiment est plus élevé chez les sympathisants de LFI (78 %) que chez ceux des Ecologistes (58 %) et du PS (53 %). 45 % des sympathisants PS jugent que le parti a eu tort de faire ces alliances.

Mais à Paris, Emmanuel Grégoire a refusé une alliance ou même une fusion technique, comme à Lyon entre la liste écologiste et insoumise, rendant le réflexe du vote utile plus incertain. « A Paris, le phénomène du vote utile a été marginal au premier tour, car les sondages montraient que 5 candidats étaient à même d’atteindre les 10 % pour se qualifier. Le vote utile c’est un type particulier de vote stratégique. Dans la configuration du second tour, à gauche le vote utile consisterait pour un électeur de Sophia Chikirou à voter pour Emmanuel Grégoire au second tour. Mais il faudra prendre en compte le facteur psychologique, ce qu’on appelle le phénomène d’ancrage. Si un électeur a pris le temps pour faire le choix de voter pour Sophia Chikirou au premier tour, s’il s’agissait d’un choix mûrement réfléchi, le coût cognitif sera trop important pour accepter de voter Emmanuel Grégoire au second tour », rappelle Jérôme Lang, directeur de recherche au CNRS, spécialiste du choix social.

Gaël Sliman, président et cofondateur d’Odoxa invite, lui, à distinguer l’impact dans l’opinion publique de ces alliances pour le PS. « Ce sera efficace d’un point de vue électoral, mais en termes d’image dans l’opinion, c’est désastreux, car les Français ont quand même retenu l’engagement rappelé par Olivier Faure le soir du premier tour, qu’il n’y aurait pas d’accord national avec les Insoumis. Rien n’obligeait les socialistes à prendre cet engagement. Ils pouvaient faire comme les écologistes condamner les propos de Jean-Luc Mélenchon sans pour autant soutenir qu’il n’y aurait pas d’alliance au niveau local. L’exemple le plus frappant c’est à Nantes où Johanna Rolland a fait le contraire de ce qu’elle a martelé au niveau national. En faisant primer les enjeux électoraux sur des désaccords de fond, le PS pourrait avoir suscité du rejet chez les Français autant que de la confusion au sein de son socle de référence, à 3 jours d’un deuxième tour crucial pour ce parti solidement implanté dans les communes françaises ».

Rachida Dati peut-elle compter sur l’union des droites par les urnes ?

Si Emmanuel Grégoire est sorti favori du premier tour, les ralliements de Pierre-Yves Bournazel et le désistement de Sarah Knafo en faveur de Rachida Dati ont rebattu les cartes, au moins arithmétiquement. « Pierre-Yves Bournazel et Sarah Knafo ont obtenu à eux deux 22 %. C’est quand même la preuve que Rachida Dati est clivante y compris au sein de son espace électoral. Quand on regarde la sociologie de l’électorat de Sarah Knafo, ce sont plutôt des seniors, libéraux sur le plan économique et conservateurs sur le plan sociétal. Une droite assez classique qui devient de plus en plus conservatrice. Le désistement de Sarah Knafo en faveur de la liste LR et l’appel de Jordan Bardella et Marine Le Pen à faire barrage à Emmanuel Grégoire donne une teinte droite radicale à la liste de Rachida Dati, ce qui peu avoir un effet repoussoir pour l’électorat de Pierre-Yves Bournazel. Ça peut aussi déclencher un vote utile du côté de l’électorat insoumis qui, en prenant en compte les fusions des listes PS et LFI dans d’autres villes, aura moins l’impression de se renier en votant pour une liste centre gauche », analyse Stéphane Zumsteeg.

A Marseille, Franck Allisio peut-il compter sur un report de l’électorat de droite ?

A Marseille, le maire sortant d’union de la gauche, Benoît Payan compte sur un bon report de l’électorat LFI, de Sébastien Delogu pour l’emporter face au candidat RN, Franck Allisio, dans une triangulaire où la candidate LR, Martine Vassal (12,41 %) a décidé de se maintenir malgré l’appel du pied du candidat RN. « Nous avons tendu la main à Madame Vassal jusqu’au bout, elle n’a pas eu le courage de la saisir. Elle finira à 5 % après avoir déçu ses derniers soutiens », a raillé lundi Franck Allisio avant d’ajouter : « Tous les électeurs de droite sincères doivent savoir que nous sommes ceux qui réaliseront leurs souhaits et leurs projets pour Marseille ».

« Les électeurs LR qui voteront pour Martine Vassal au second tour le feront plus par proximité idéologique que pour faire barrage à Benoît Payan. Même si Franck Allisio agite le spectre de Jean-Luc Mélenchon derrière la possibilité pour Benoît Payan d’être reconduit à la mairie, les électeurs ont compris qu’en se désistant, Sébastien Delogu n’aura pas de sièges au conseil municipal. Et Benoît Payan est sortant. Il a déjà exercé. C’est plus difficile de le faire passer pour un danger auprès des électeurs de droite. Le score de Martine Vassal va sûrement baisser, mais une partie de ses électeurs reporteront leur vote sur le maire sortant car vous avez toujours des gens chez LR qui ne veulent pas que Marseille tombe entre les mains du RN », relève Emilien Houard-Vial politiste spécialiste de la droite, postdoctorant au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

De manière générale, Emilien Houard-Vial table sur « un regain de vote pour la droite, dans les triangulaires ou la gauche sera en capacité de gagner, comme à Nîmes où les deux listes de droite se sont unies au second tour ».

Une autre ville à scruter dimanche sera Bordeaux. Le résultat est incertain après le retrait de l’outsider Philippe Dessertine, qui refusait de s’allier à Thomas Cazenave. Il laisse ainsi le champ libre au député macroniste face au maire sortant écologiste, Pierre Hurmic qui a rassemblé 27,68 % des voix au premier tour contre 25,58 % pour l’ancien ministre des Comptes Publics. « Il est difficile de savoir à quoi correspond le vote Dessertine. C’était un candidat atypique. Et il y a aussi des réserves de voix à gauche pour le maire sortant », note Stéphane Zumsteeg.

Abstention ou regain de participation ?

Traditionnellement, les seconds tours conduisent à une baisse de la participation car l’offre politique s’est réduite laissant orpheline une partie des électeurs du premier tour. Toutefois, à Paris, comme l’observe Stéphane Zumsteeg, « avec la fusion de Pierre-Yves Bournazel et le désistement de Sarah Knafo en faveur de Rachida Dati, mais aussi le maintien de Sophia Chikirou, on peut dire que les 5 électorats qui ont fait plus de 10 % au premier tour sont toujours là ».

 

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