PARIS : Meeting de Jordan Bardella

Dissolution : « À présent, la structure électorale du Rassemblement national est celle d’un parti de gouvernement »

La victoire historique du RN aux élections européennes consacre la diversification sociale et géographique des électeurs du parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Interrogés par Public Sénat, sondeurs et politologues reviennent sur les moteurs du vote RN au sein de catégories socio-professionnelles jusqu’alors plutôt hermétiques aux sirènes de l’extrême droite.
Romain David

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Jamais un parti d’extrême droite n’était monté si haut. Le Rassemblement national a réalisé un score historique dimanche 9 juin aux élections européennes, rassemblant 31,37 % des suffrages, loin devant le camp présidentiel (14,60 %). Les appels répétés de la tête de liste, Jordan Bardella, à transformer ce scrutin national en référendum pour ou contre Macron semblent avoir porté leurs fruits dans un contexte d’usure du pouvoir, après sept ans de macronisme, et avec un gouvernement privé de majorité absolue au Parlement. Pour autant, la seule expression d’un vote de rejet par les électeurs ne suffit pas à expliquer les bons scores du parti à la flamme tricolore, finaliste dans la majorité des élections au suffrage universel depuis maintenant une dizaine d’années.

Le poids et la structure électorale d’un parti de gouvernement

Un premier regard sur la sociologie électorale montre que le Rassemblement national est devenu un parti « attrape-tout », selon une formule régulièrement utilisée par les sondeurs et les politologues, capable de drainer des voix dans toutes les catégories socio-professionnelles. Une enquête Ipsos indique que la liste de Jordan Bardella réalise ses plus hauts scores chez les ouvriers et les employés, où respectivement 54 et 40 % des sondés qui déclarent voter pour le patron du RN appartiennent à ces deux catégories professionnelles. Mais le parti réalise aussi des scores importants au sein des autres catégories, où jamais il ne tombe sous la barre des 20 %. Il est notamment à 36 % chez les « retraités CSP- », c’est-à-dire les plus de 65 ans dont le niveau de vie est inférieur à la moyenne des Français, et à 29 % au sein des professions intermédiaires. Actuellement, aucune autre formation politique n’est en mesure de ratisser aussi large.

« Le RN est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Après la normalisation amorcée sous la présidence de Marine Le Pen dans les années 2010, puis la phase de notabilisation marquée par l’arrivée de 89 députés au Palais Bourbon, nous sommes désormais dans une phase de transversalité. Le parti parvient à atteindre des cercles électoraux qui lui étaient résistants jusqu’à aujourd’hui, notamment les cadres, les jeunes et les plus de 65 ans. Ce qui pose aussi la question du fameux plafond de verre », analyse Erwan Lestrohan, directeur d’études à l’Institut de sondages Odoxa. « À présent, la structure électorale du Rassemblement national est celle d’un parti de gouvernement, bien plus que d’un parti contestataire. »

Un long mouvement d’élargissement

Cette transversalité s’exprime aussi d’un point de vue géographique. Dans les années 1990, l’électeur type du RN est généralement associé aux zones péri-urbaines. Aujourd’hui, on le retrouve dans les cœurs de ville et les milieux ruraux, avec un discours qui séduit de plus en plus d’agriculteurs. La politologue Virginie Martin, professeure chercheuse à Kedge Business School, travaille sur l’électorat frontiste depuis les années 1990, et parle de « sédimentarisation ».

« Déjà à l’époque, considérer le vote FN comme un simple vote de protestation était une erreur. Dès les premiers succès électoraux du parti, à l’échelon local, il y avait une part d’adhésion sur des items particuliers, notamment la question migratoire et l’idée qu’elle est associée à un phénomène de paupérisation, ce qui était déjà une manière d’aborder la question du pouvoir d’achat », explique-t-elle. « La particularité du vote FN, c’est que c’est un vote de fidélité. Ceux qui ont voté FN un jour ont 80 % de chance d’y revenir, si bien que le parti a toujours conservé ses acquis électoraux, tandis qu’il grignotait d’autres territoires, par capillarité. Ce qu’il se passe aujourd’hui est l’aboutissement d’un mouvement construit sur le long cours. »

« Le RN avance comme un rouleau compresseur que rien n’arrête, quelles que soient les péripéties de campagne. On l’a encore vu pendant ces européennes : même si Jordan Bardella n’est pas apparu très convaincant pendant les débats, il n’a jamais cessé de progresser dans les intentions de vote », relève Erwan Lestrohan.

Une image de sérieux face aux soubresauts du débat politique

La dédiabolisation mise en œuvre par Marine Le Pen explique pour partie les percées réalisées ces dernières années chez de nouvelles catégories d’électeurs. La rupture de ton entre les discours du père et ceux de la fille a fini par trouver un certain écho chez les plus diplômés. « L’arrivée du RN à l’Assemblée nationale a joué un rôle d’accélérateur, et ce de manière assez redoutable. C’est de l’argent et des moyens supplémentaires pour le parti, notamment en termes de conseillers et de capacité à identifier plus rapidement des profils intéressants », pointe Virginie Martin.

« Avoir fait monter quelqu’un qui ne porte pas le nom de Le Pen a été un moment important », ajoute la politologue. Et particulièrement payant. Les jeunes électeurs ne sont pas restés insensibles à « l’effet Bardella » : 30 % des 24-34 ans ont voté pour l’eurodéputé et 26 % des 18-24 ans, toujours selon l’enquête Ipsos citée plus haut.

Ces derniers mois, le parti a également profité d’effets conjoncturels, et en particulier de l’affaiblissement d’un exécutif privé de majorité absolue. « Longtemps, la principale barrière au RN a été le sentiment qu’il était un danger pour la démocratie. Mais cette impression s’amenuise à mesure que le lien entre les Français et l’exécutif se détricote », explique Erwan Lestrohan.

L’enchaînement des 49.3 à l’Assemblée nationale, la crise sociale et politique déclenchée par le feuilleton de la réforme des retraites sont autant d’éléments qui ont pu donner le sentiment que le chef de l’Etat était prêt à bousculer les institutions pour imposer sa politique. « La majorité apparaît comme étant de moins en moins garante de paix sociale, un élément auquel les électeurs âgés, qui sont réputés pour se déplacer en nombre aux élections, sont particulièrement sensibles », souligne le sondeur. À rebours, les élus RN, qui ont joué « la stratégie de la cravate » face aux bancs d’une gauche électrisée, « semblent de plus en plus fréquentables ».

« Cette hausse du score chez les plus âgés, même s’ils ne sont pas majoritairement pro-RN, est assez révélatrice », abonde Christelle Craplet, directrice opinion de BVA Xsight. « C’est une population qui pendant longtemps n’a pas du tout voté RN, par rejet pour la figure de Jean-Marie Le Pen, ou bien parce qu’ils avaient le sentiment qu’il s’agissait d’un vote très contestataire, pour des personnalités qui n’étaient pas aptes à gouverner. Cette percée est assez symptomatique d’une évolution de la perception de l’image du Rassemblement national ».

Paradoxalement, les efforts déployés par la majorité présidentielle pour imposer le RN comme principal adversaire politique, écartant les oppositions de gauche et Les Républicains, ont contribué à son « institutionnalisation » aux yeux de l’opinion. Avec certains temps forts, comme le débat Attal-Bardella en fin de campagne. 33 % des Français considèrent que le Rassemblement national ferait mieux que le gouvernement actuel s’il était aujourd’hui au pouvoir, selon une autre enquête Ipsos, réalisée 48 heures avant les élections européennes.

Une capacité à capitaliser sur l’actualité

Autre catalyseur : l’actualité chargée des derniers mois. Les émeutes urbaines du début de l’été 2023, le feuilleton de la loi immigration, mais aussi le drame de Crépol, la polémique sur le port de l’abaya à l’école ou encore le risque d’importation du conflit israélo-palestinien ont placé au cœur du débat public les thématiques sécuritaires et migratoires sur lesquelles l’extrême droite a toujours fait son miel, sans que Marine Le Pen n’ait à intervenir. « De ce point de vue là, ils ont bénéficié d’un véritable alignement des planètes », observe Virginie Martin. « Les évènements des derniers mois ont donné une dimension performative aux discours tenus par le RN depuis des années », analyse Erwan Lestrohan.

Le tout en écho avec certaines attentes des électeurs. Toujours selon Ipsos, à 48 heures du vote, 23 % des Français citaient l’immigration comme le sujet le plus important dans leur choix de dimanche, suivi par le pouvoir d’achat (18 %) et la protection de l’environnement (12 %). « La sécurité et les biens des personnes » arrivent en septième position (5 %), à égalité avec le « niveau des inégalités sociales ».

« Juste avant l’élection, dans notre dernier sondage, les trois principales préoccupations des électeurs du RN restaient l’immigration, la sécurité et le terrorisme », indique Christelle Craplet de BVA Xsight. « L’immigration reste donc un moteur très fort du vote RN. Le pouvoir d’achat arrive après, mais cela reste une thématique très mobilisatrice. Concernant l’agriculture, c’est un sujet en toile de fond de toute cette campagne, jugé moins prioritaire mais qui a quand même mobilisé les électeurs RN davantage que la moyenne des électeurs Français. Dans notre dernière enquête, 56 % des électeurs du RN ont dit qu’ils tiendraient compte de l’agriculture dans leur vote, contre 41 % en moyenne. »

Traditionnellement moins attendu sur l’économie, le RN a su jouer de la crise inflationniste pour donner de la voix. Marine Le Pen, pourtant, était apparue bien moins à l’aise qu’Emmanuel Macron sur ces questions lors des deux dernières présidentielles. « Il faut noter que le dérapage budgétaire, avec l’envolée du déficit, a mis en avant l’incapacité économique de la majorité, qui avait fait de ce dossier une force », observe Erwan Lestrohan. « Sur les questions de pouvoir d’achat, le RN est désormais crédité comme étant la force politique la plus à même de comprendre les difficultés des fins de mois ».

« Précisément, les questions économiques ne sont traitées que sous cet angle. On les entend sur les sujets du quotidien : le prix de l’énergie, le panier du consommateur… Un discours audible par le plus grand nombre, notamment au sein des classes populaires », pointe Virginie Martin. « En revanche, rien sur les grands équilibres budgétaires. »

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