Bannon – Le Pen – Flemish Parliament
Brussels , 08/12/2018 Credit : Isopix / Frederic Moreau de Bellaing//ISOPIX_24435980-035/Credit:Frederic Moreau de Bellai/SIPA/1812081935

Donald Trump, un allié encombrant pour le Rassemblement national ?

Alors que seuls 40 % des sympathisants du Rassemblement national (RN) disent aujourd’hui avoir une bonne opinion de Donald Trump, selon le baromètre annuel Verian pour Le Monde, la direction du parti s’efforce de marquer ses distances avec le président américain, après une proximité longtemps revendiquée.
Emma Bador-Fritche

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Une fascination longtemps assumée. Le 9 novembre 2016, au lendemain de la première élection de Donald Trump, Marine Le Pen ne cachait pas sa satisfaction. « J’ose répéter ici que l’élection de Donald Trump est une bonne nouvelle pour notre pays », déclarait alors la présidente du Front national, saluant la victoire d’un candidat élu « contre un système installé ». Pour une partie de l’extrême droite française, le trumpisme incarnait alors la démonstration qu’une conquête du pouvoir était possible par les urnes, sur fond de rejet des élites, de souverainisme et de discours anti-immigration.

Invitations de Steve Bannon au congrès du Rassemblement National en 2018, déplacements de cadres du parti dans les cercles conservateurs américains, propos élogieux répétés durant le premier mandat : la proximité était visible, traduite par plusieurs gestes symboliques. « Dire aujourd’hui qu’ils n’ont jamais été trumpistes est excessif », analyse Jean-Yves Camus, politologue spécialiste des nationalismes et des extrêmes droites. « Quand on est totalement extérieur au trumpisme, on ne cherche pas à rencontrer Donald Trump avant son élection, on n’entretient pas de relations avec son entourage, on n’envoie pas de représentants à ses cérémonies d’investiture. Il y a eu une réelle empathie, liée au fait qu’il renversait l’establishment. »

Un second mandat plus difficile à assumer

Neuf ans plus tard, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche place le RN dans une position bien plus inconfortable. Les orientations diplomatiques du président américain, ses menaces commerciales contre l’Union européenne et son mépris affiché pour certaines règles du droit international rendent toute défense publique de son action délicate.

La gêne s’est accentuée après les révélations du Der Spiegel évoquant l’hypothèse de sanctions américaines contre les juges français ayant condamné Marine Le Pen. Le RN a dénoncé « une information extrêmement douteuse, donnée de façon anecdotique, au conditionnel », soulignant que les sources officielles américaines avaient refusé de la confirmer. Il s’est également indigné de la mise en garde du président du tribunal de Paris sur d’éventuelles pressions américaines avant le procès. Dans son communiqué, le parti rappelle d’ailleurs qu’il avait « condamné en son temps les sanctions prises par l’administration Trump » à l’encontre d’un magistrat français siégeant à la Cour pénale internationale. Une manière de marquer ses distances avec un président de plus en plus controversé en France et d’éviter toute accusation d’ingérence. Une lecture jugée élémentaire par Jean-Yves Camus : « Donald Trump a une vision profondément manichéenne du monde. Un populiste attaqué par la gauche ne peut être qu’une victime. Cela nourrit l’idée d’un complot judiciaire, sans réelle analyse du contexte français. »

« On n’a jamais été trumpistes »

Face aux polémiques, la direction du RN s’efforce désormais de réécrire le récit. « On n’a jamais été trumpistes », a assuré le vice-président du parti Sébastien Chenu, le 26 janvier sur Public Sénat. Une ligne reprise par Jordan Bardella, qui affirme n’avoir « de fascination pour personne, et encore moins pour un dirigeant étranger ». Sur RTL, il est allé jusqu’à qualifier l’élection de Donald Trump de « mauvaise nouvelle pour les intérêts de la France ».

Ce revirement tient moins à une conversion idéologique qu’à une contrainte stratégique, estime Jean-Yves Camus : « Donald Trump est imprévisible, parfois de manière calculée, parfois de façon plus brute. Or le RN cherche aujourd’hui exactement l’inverse : apparaître comme un parti qui rassure, qui promet stabilité et lisibilité à des électeurs inquiets pour leur épargne, leur emploi, leur sécurité. Le poker permanent de Trump n’est pas compatible avec cette image. »

Le retour des vieux réflexes souverainistes

Depuis le début de l’année, Jordan Bardella multiplie les déclarations soulignant son attachement au droit international et à la souveraineté européenne. Après l’intervention américaine au Venezuela, il a dénoncé une application « à géométrie variable » de ces principes, se démarquant de figures proches du RN, comme Marion Maréchal ou Eric Ciotti, qui avaient salué la chute du régime en place. Même tonalité face aux menaces de guerre commerciale et d’annexion du Groenland : « Le chantage tarifaire à la souveraineté d’un État européen est inacceptable », a-t-il déclaré devant le Parlement européen, appelant l’Union à « activer sans délai ses instruments anticoercition ».

Un positionnement révélateur d’une inquiétude plus large. « Le Danemark est un pays souvent cité en exemple par le RN pour sa politique migratoire, obtenu par consensus politique. » analyse Jean-Yves Camus.

Des ambiguïtés qui demeurent

Ce repositionnement n’efface toutefois pas certaines ambiguïtés récentes. L’aller-retour avorté de Jordan Bardella à Washington, en février 2025, pour intervenir à la Conservative Political Action Conference (CPAC), son approbation du discours virulent du sénateur américain JD Vance à Munich, ou encore une remarque admirative devenue virale, « Mais où trouve-t-il toute cette énergie ? » ont nourri le soupçon d’une fascination persistante. Des symboles restent également lourds, avec la présence de Louis Aliot, premier vice-président du RN, à la cérémonie d’investiture de Donald Trump en janvier, ou les liens entretenus de longue date avec l’entourage du président américain.

Pour Jean-Yves Camus, l’erreur initiale du RN fut d’imaginer Donald Trump comme un allié naturel : « Le RN a pu croire qu’il pouvait compter sur Trump. Mais Donald Trump ne se connaît pas d’alliés. Son agenda n’est jamais dicté par des affinités idéologiques. La seule dirigeante européenne à laquelle il prête une attention particulière est Giorgia Meloni, pour des raisons strictement géostratégiques, liées à la Méditerranée. »

Un électorat encore partagé

Une donnée qui éclaire la prudence du parti face à certaines affaires sensibles, comme les meurtres récents de deux Américains par l’ICE, la police anti-immigration. Jordan Bardella s’est contenté de parler d’une « tragédie », sans condamnation explicite. « Pour une partie de l’électorat, Trump reste le symbole d’une politique anti-immigration, autoritaire, hostile au wokisme et à l’IVG », observe Jean-Yves Camus. « Il n’y a pas de lecture géopolitique complexe, mais une adhésion à un style et à des marqueurs idéologiques. »

Reste que ces 40 % ne suffisent pas à gagner une présidentielle. « Le RN pense désormais à ceux qu’il doit convaincre pour arriver au pouvoir en 2027 », poursuit le politologue. « Et ces électeurs-là veulent de la stabilité, pas une tension permanente alimentée par des menaces de droits de douane ou des crises internationales imprévisibles. » « Visiblement ça les a quand même un peu influencés parce qu’ils se sont sentis obligés de prendre leur distance » conclut Jean-Yves Camus.

Entre un électorat encore partiellement séduit par le trumpisme et une stratégie de normalisation destinée à rassurer, le RN avance sur une ligne de crête. Donald Trump, longtemps perçu comme un modèle, apparaît désormais comme ce qu’il n’a sans doute jamais cessé d’être : un partenaire influent, mais profondément encombrant.

 

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