Droite et gauche dénoncent l’omniprésence médiatique d’Emmanuel Macron dont « chacun sait qu’il sera candidat »

Droite et gauche dénoncent l’omniprésence médiatique d’Emmanuel Macron dont « chacun sait qu’il sera candidat »

L’intervention télévisée d’Emmanuel Macron, mercredi soir sur TF1 et LCI, agace fortement les oppositions, qui appellent le président à officialiser sa candidature. En cause : une forte présence médiatique ces dernières semaines, qui nuirait aux candidats déclarés à la présidentielle.
Romain David

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La séquence de trop ? Emmanuel Macron sera mercredi soir, à 21h05, sur TF1 et LCI, pour un entretien de 2 heures. Dans cette émission, baptisée « Où va la France ? », le président de la République répondra aux questions d’Audrey Crespo-Mara et de Darius Rochebin, sur la crise sanitaire et le bilan de son quinquennat. Une interview enregistrée ce week-end, en raison du déplacement du chef de l’État en Hongrie. Mais l’annonce de sa diffusion a aussitôt soulevé une pluie de critiques au sein de l’opposition, où l’on reproche à Emmanuel Macron, probable candidat à sa réélection, de profiter de sa fonction pour occuper le terrain médiatique, au détriment des candidats déclarés. Valérie Pécresse, fraîchement investie par LR, a été la première à dégainer, lundi, en annonçant avoir saisi le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) sur le temps de parole accordé au locataire de l’Elysée. « On ne peut pas avoir un président candidat qui se fait ouvrir les chaînes de télévision à la demande et pendant des heures fait sa campagne, alors que ses adversaires doivent se contenter de cinq minutes de duplex pour lui répondre », s’est-elle agacée, en marge d’une visite dans le Pas-de-Calais. La programmation de l’entretien présidentiel a entraîné le report d’une émission dans laquelle elle devait intervenir, le même soir, sur BFM TV.

Mardi matin, c’est le candidat écolo, Yannick Jadot, qui lui a embrayé le pas. « Le débat républicain mérite mieux que deux heures d’une interview du Président candidat sur TF1 et les autres candidats renvoyés au rôle de commentateur. Je saisis le CSA. L’équité est un principe fondamental de la démocratie ! La mascarade doit cesser ! », a-t-il posté sur Twitter. De fait, il s’agit de la troisième intervention télévisée d’Emmanuel Macron en moins d’un mois et demi, après son adresse aux Français début novembre, sur la généralisation de la dose de rappel contre le covid-19, et la conférence fleuve de jeudi dernier, consacrée à la présidence française de l’Union européenne.

La règle des temps de parole pointée du doigt

En théorie, l’exécutif a le droit à un tiers du temps de parole accordé aux politiques, hors période électorale. En raison de sa fonction, qui peut l’amener à prendre la parole sur les institutions ou encore la situation internationale, le chef de l’État ne voit son temps de parole décompté que lorsque ses déclarations ont trait au débat politique. Ainsi, les « trois-quarts » de la séquence du 9 novembre devraient être comptabilisés, indique le CSA. Il faudra attendre le 1er janvier avant que des règles plus strictes, du fait de la période électorale, n’entrent en vigueur. Mais là encore, le président, qu’il soit candidat déclaré ou supposé, bénéficie toujours d’un statut un peu particulier de par son rôle, comme l’expliquait début décembre le patron du CSA Roch-Olivier Maistre, devant la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias.

» Lire notre article : Comment fonctionne la règle des temps de parole ?

« J’aimerais que le CSA s’exprime là-dessus, et nous dise à partir de quel moment on peut considérer que le président est candidat, ou qu’un candidat n’est plus président, et de quelle manière on organise tout ça », s’agace auprès de Public Sénat le sénateur LR des Hauts-de-Seine Roger Karoutchi. « Ça commence à devenir limite par rapport à la démocratie. Le président de la République a le droit de parler, mais il accapare les médias par une conférence sur la présidence française de l’Union européenne, puis deux heures sur TF1 et LCI, avant de revenir quinze jours après pour des vœux qu’il devrait politiser au maximum pour cette élection présidentielle », résume celui qui est également vice-président du Sénat. « Ça fait beaucoup ! ».

« Chacun sait qu’Emmanuel Macron sera candidat en janvier ou en février. On aurait été en droit d’attendre d’ici là, de la part du chef de l’État, une forme de décence et de retenue vis-à-vis des médias », déplore Patrick Kanner, le président du groupe Socialiste, écologiste et républicain (SER) au Sénat. « Entre la panthéonisation de Joséphine Backer, le suivi des déplacements officiels… il y a, concernant le nombre d’heures accordées dans les médias au président, un problème de fond. Certes, tout cela est légal, mais crée une rupture d’égalité avec les autres candidats. » S’il salue la saisine du CSA par certains postulants à l’Elysée, il estime que d’autres instances devraient se pencher sur cette question, à l’image de la Commission nationale de contrôle de la campagne, un organisme chargé d’observer les conditions dans lesquelles les candidats font campagne.

L’exécutif « très fébrile » face à la percée de Valérie Pécresse

Mardi matin, dans les couloirs du Palais du Luxembourg, les sénateurs de droite, qui avaient rendez-vous pour leur réunion de groupe hebdomadaire, ne masquaient pas leur agacement. Mais aussi une légère pointe de contentement. Car certains veulent voir dans l’omniprésence médiatique du chef de l’État une conséquence de la percée inattendue que réalise dans plusieurs enquêtes d’opinion Valérie Pécresse, un peu plus d’une semaine après son investiture. « Valérie Pécresse a accéléré tout de suite, et très vite, parce que nous avons réalisé l’unité au sein de notre famille, mais aussi parce qu’elle commence à élargir. […] Cela déstabilise complètement l’Élysée. On les sent très fébriles », se félicite la sénatrice Pascale Gruny, qui a été l’une des oratrices de la candidate durant la campagne du congrès LR.

 
La percée de Valérie Pécresse "déstabilise l’Elysée, on les sent très fébriles"
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Selon le baromètre Odoxa-Mascaret pour Public Sénat, LCP et la presse régionale publié mardi, 50 % des Français ont une « bonne opinion » de Valérie Pécresse, soit un bond de 12 points par rapport au baromètre de novembre. Différents sondages créditent la présidente de la région Île-de-France de 16 à 20 % des intentions de vote, ce qui pourrait lui permettre d’atteindre le second tour face à Emmanuel Macron. De quoi bousculer l’hypothèse d’un duel entre le président sortant et un candidat issu des rangs de l’extrême droite, qu’il s’agisse de Marine Le Pen ou d’Éric Zemmour. La désignation surprise de Valérie Pécresse a également mis fin au scénario qui faisait de Xavier Bertrand l’un des principaux challengers du président sortant. Pour Pascale Gruny, le président tente de changer de braquet pour conserver son avance, cherchant à éclipser une séquence politique favorable à la candidate de la droite républicaine. « Il pensait que ça allait être Xavier Bertrand, c’est la raison pour laquelle il est beaucoup venu dans les Hauts-de-France ces derniers temps. Maintenant, il va devoir changer sa géographie. »

« Je peux comprendre qu’il soit inquiet, il s’était habitué à la facilité, au duel avec Marine Le Pen, ce qui devait lui assurer sans problème une victoire au second tour », abonde Roger Karoutchi. « Il se dit que s’il a Valérie Pécresse en face de lui, ce sera plus compliqué. Il se croit obligé de monter au créneau comme ses ministres d’ailleurs, qui sont inutilement agressifs. » Et d’ajouter : « Une telle agressivité prouve de l’inquiétude. Si je peux leur donner un conseil, moi qui ai l’habitude des campagnes présidentielles, c’est de faire attention… »

Pour le sénateur LR Roger Karoutchi, Emmanuel Macron "accapare les médias"
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L’avertissement, semble-t-il, n’est pas arrivé jusqu’aux oreilles de Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement. Mardi après-midi, à l’occasion de la séance des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, le secrétaire d’État s’est vivement emporté contre le député LR Philippe Gosselin, qui venait de l’interpeller sur le mélange des genres auquel, selon lui, se livre Emmanuel Macron. « Vous êtes en train de dire l’exact inverse de ce que vous disiez il y a dix ans, quand vous défendiez à raison la légitimité du président Sarkozy à parler de son action face à la crise, jusque tard en 2012 », lui a fait remarquer le benjamin du gouvernement, dénonçant un « écran de fumée ». Avant de marteler : « Nous assumons d’être au rendez-vous de la pire crise depuis un siècle et de nous exprimer devant les Français sur nos mesures ! » Même son de cloche du côté du sénateur LREM Xavier Iacovelli, qui dénonce « l’hypocrisie » de l’opposition de droite quand « tous les présidents sortants prennent la parole pour défendre leur bilan ».

 
Gabriel Attal: Vous cherchez à dégouter les Français de la politique"
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Une candidature qui devrait (encore) se faire attendre

Sur le fond, la crise sanitaire devrait encore être au cœur de l’interview du président, alors qu’à l’approche des fêtes de fin d’année, la cinquième vague de contaminations interroge sur un nouveau tour de vis sanitaire, après la fermeture des discothèques pour une durée de quatre semaines. Mais il sera aussi question du mandat écoulé : « Emmanuel Macron reviendra également sur les moments forts qui ont marqué sa présidence, ses réussites comme ses échecs. Moins de quatre mois avant le premier tour, il se confiera sur sa vision de l’avenir », indique LCI. À ce stade, une déclaration de candidature semble très peu probable, même si la question lui sera posée. « Il est important de rappeler les mesures sociales et de pouvoir d’achat qui ont été prises sous le quinquennat, mais aussi qu’il explique pourquoi un certain nombre de promesses de campagne et de réformes importantes n’ont pas pu être conduites », souligne Xavier Iacovelli. « On va donc avoir le droit à un étalage de l’hubris surdimensionnée du chef de l’État, qui a besoin de deux chaînes de télévision à une heure de grande écoute pour nous faire part de ses états d’âme », balaye Patrick Kanner.

Pour Roger Karoutchi, il sera difficile pour le locataire de l’Elysée d’esquisser des perspectives d’avenir à un peu plus de cent jours de la fin de son mandat. « Est-il encore audible sur ces sujets ? Ou bien ne devrait-il pas changer de mode de communication ? » En clair : sortir du bois et endosser son costume de candidat. Au regard des présidences passées, tout indique que les oppositions devront encore s’armer de patience. Depuis que l’élection présidentielle se tient au printemps, c’est à Jacques Chirac que l’on doit l’entrée en campagne la plus précoce pour un président sortant, en février 2002. À l’inverse, François Mitterrand a été le plus tardif. Le socialiste avait attendu jusqu’à la fin du mois de mars 1988 pour lever le suspense.

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