Duel Macron/Le Pen : deux stratégies d’entre-deux-tours, où « chacun travaille ses points faibles »
De 2017 à 2022, l’entre-deux-tours n’est plus le même entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. L’un est sortant et l’autre arrondie les angles. Le Président multiplie les déplacements et joue la proximité, quitte à être à portée d’engueulade, quand Marine Le Pen joue le sérieux par des conférences de presse.

Duel Macron/Le Pen : deux stratégies d’entre-deux-tours, où « chacun travaille ses points faibles »

De 2017 à 2022, l’entre-deux-tours n’est plus le même entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. L’un est sortant et l’autre arrondie les angles. Le Président multiplie les déplacements et joue la proximité, quitte à être à portée d’engueulade, quand Marine Le Pen joue le sérieux par des conférences de presse.
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Même joueurs, balles neuves. Le match pour le second tour de la présidentielle est le même qu’en 2017. Les protagonistes sont identiques, mais ils n’ont plus le même jeu. « En 2017, comme aujourd’hui, le second tour oppose deux personnes qui refusent de se situer sur le clivage gauche droite. Emmanuel Macron ne dit pas qu’il est centriste, mais progressiste. Il se situe sur un clivage perpendiculaire au clivage gauche/droite », note Jérôme Sainte Marie, sondeur et président de l’institut Pollingvox. Mais « la différence essentielle, qui change la nature même de la confrontation, c’est qu’il y a un rapport de force relativement équilibré entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Ce qui change tout », ajoute le sondeur. Les sondages donnent tous le Président sortant gagnant, mais de peu, de 51 à 54 %. On peut être dans la marge d’erreur.

« C’est la semaine de chemin de croix »

Pour le Président sortant, ces premiers jours de l’entre-deux-tours ne ressemblent pas à ceux de 2017. A peine le premier tour passé, Emmanuel Macron est reparti sur le terrain. Il multiplie les déplacements, les bains de foule et ne ménage pas sa peine. « C’est la semaine de chemin de croix », s’amuse un ministre, « il doit rentrer un peu rincé chez lui ».

« Des leçons ont été tirées depuis 2017. Le soir du premier tour, Emmanuel Macron avait réuni ses amis lors d’une soirée festive, à la Rotonde. Cette initiative n’avait pas été très heureuse », rappelle Emmanuel Rivière, directeur international du conseil politique de l’institut de sondage Kantar Public, « il a voulu corriger le tir et être tout de suite sur le terrain ». Une députée LREM se souvient : « En 2017, on était dans l’allégresse. La qualification pour le second tour n’allait pas de soi. On était à fond dans la campagne ». Maintenant en 2022, « on a beaucoup plus de gravité ».

« En 2017, Emmanuel Macron avait fait une campagne plus longue et dynamique, là c’est tout le contraire »

En 2017, après une longue campagne, un certain flottement s’était fait sentir dans l’équipe Macron durant les deux/trois jours après le premier tour. « En 2017, il était en campagne depuis son meeting de La Mutualité, le 12 juillet 2016. Il avait fait une campagne plus longue et dynamique, là c’est tout le contraire. Et ça lui a été reproché », rappelle Jérôme Sainte-Marie.

Puis il y a eu l’épisode « Whirlpool ». Marine Le Pen prend alors de court Emmanuel Macron. Pendant qu’il discute dans le centre d’Amiens avec les syndicalistes de l’usine, Marine Le Pen le devance et rencontre les salariés sur le parking de l’entreprise. Il s’y rend à son tour, mais est l’accueil est rude. Il est sifflé. Derrière, « on avait eu droit à la visite d’Emmanuel Macron à Oradour sur Glane. Il y avait eu une dramatisation tentée et réussie en partie par le camp Macron », se souvient Jérôme Sainte-Marie. A l’époque, « à aucun moment, la victoire de Marine Le Pen ne paraissait vraisemblable ».

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Aujourd’hui, « Emmanuel Macron est Président sortant donc comptable de son action qui est contestée par une partie de la société », souligne le responsable de Polling Vox. En même temps, « Marine Le Pen apparaît très dédiabolisée dans les enquêtes d’opinion. Elle a totalement transformé son image », avec « une accélération du processus » grâce à la comparaison avec Eric Zemmour, ajoute Jérôme Sainte-Marie. « Incontestablement, son image s’est adoucie, elle repousse moins », confirme Emmanuel Rivière.

« La campagne d’entre-deux tour c’est pour Emmanuel Macron, comme pour Marine Le Pen, d’aller chercher des voix d’une France qui se sent en colère »

Ce qui complique la donne cette année, c’est que les deux candidats peuvent viser en partie le même électorat, avec les 21,95 % de Jean-Luc Mélenchon. « On a un Président avec un bilan et un ancrage plutôt marqué à droite et élitiste, et une Marine Le Pen qui est plus marquée sur le terrain social, également à droite, et avec des accents plus populaires. La question, c’est quel candidat peuvent choisir les électeurs de gauche, entre une candidate protestataire, et Emmanuel Macron qui ne correspond pas à l’électorat de gauche », note le spécialiste de communication politique, Philippe Moreau Chevrolet, président de MCBG Conseil. Il observe « la même mécanique qu’en 2017, qui consiste pour Emmanuel Macron à faire une campagne plutôt marquée libérale voire de droite et au dernier moment, donner des gages à l’électorat populaire ouvrier et montrer qu’on est proche des gens, proche du peuple ». Il ajoute :

L’idée pour Emmanuel Macron est de remporter suffisamment de voix de l’électorat populaire pour neutraliser Marine Le Pen.

« En 2017, les réserves de voix d’Emmanuel Macron se situaient beaucoup plus du côté de François Fillon, où sa réforme pro business pouvait séduire. Là, il a capté cet électorat de droite dès le premier tour. La campagne d’entre-deux tour c’est pour lui, comme pour Marine Le Pen, d’aller chercher des voix d’une France qui se sent en colère, déçue ou plus inquiète », ajoute Emmanuel Rivière.

« Il faudra choisir entre deux aversions. De ce point de vue là, le débat d’entre deux tours pourrait être décisif »

Mais les deux candidats ont un effet repoussoir pour beaucoup d’électeurs. « Il faudra choisir entre deux aversions. De ce point de vue là, le débat d’entre deux tours pourrait être décisif », selon le responsable de Kantar. « C’est une élection contre. Ça a permis à Emmanuel Macron d’être élu en 2017, et ça lui permettra probablement d’être réélu », pense Philippe Moreau Chevrolet.

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« Encore plus qu’en 2017, on est sur un affrontement qui est pertinent d’analyser en termes de classes sociales », estime pour sa part Jérôme Sainte-Marie. Il continue : « C’est l’opposition entre le bloc élitaire et le bloc populaire, que j’avais théorisé en 2015. On a une consolidation du bloc élitaire depuis 2017, en volume et homogénéité sociale. Emmanuel Macron réalise un score très élevé dans les classes managériales, 38 % chez les cadres, et aussi 38 % chez les retraités. Ce sont les deux piliers du macronisme. Du côté de Marine Le Pen, 36 % des employés et des ouvriers ont voté pour elle dès le premier tour. On a bien les CSP + qui votent Macron, les CSP - qui votent Le Pen. Et le combat d’entre deux tours est sur les classes moyennes ». Mais « s’il n’y avait que les actifs qui votaient, Marine Le Pen serait élue », ajoute le sondeur de Polling Vox.

« Plutôt qu’avoir réponse à tout, Emmanuel Macron devrait montrer sa capacité d’écoute »

Dans cet entre-deux-tours, pendant qu’on voit Emmanuel Macron se montrer en échange direct avec les Français, quitte à être à portée d’engueulade, Marine Le Pen enchaîne, elle, les conférences de presse thématiques. « Pour Marine Le Pen, il s’agit de travailler sa crédibilité et de travailler sur des notions de sérieux et de présidentialité. Chacun travaille ses points faibles », analyse Philippe Moreau Chevrolet. « Le point faible d’Emmanuel Macron, c’est sa capacité à séduire les catégories populaires et à faire preuve d’empathie. Et le point faible de Marine Le Pen, c’est le travail, le sérieux et la maîtrise des dossiers, et de faire face en France à un électorat assez misogyne, qui doute de la capacité des femmes à exercer le pouvoir », continue le communicant.

« On voit que l’enjeu de la proximité a été identifié chez Macron. Là, il est plus à l’initiative. Il a choisi le terrain, mais il y a une prise de risque. Car forcément, il contrôle moins ce qu’il y a dans ces dialogues. Comme toute prise de risque, ça peut être payant. Mais est-ce que c’est la bonne posture ? Est-ce qu’être à portée de baffe, dans un dialogue avec les Français, suffit pour incarner la proximité ? » demande Emmanuel Rivière, qui a « tendance à penser que non. Plutôt qu’avoir réponse à tout, Emmanuel Macron devrait montrer sa capacité d’écoute, lors des déplacements. C’est l’écoute qui compte, plutôt que la réponse ». Il reste encore plus de 11 jours aux deux candidats pour tenter de l’emporter. Comme dit Jérôme Sainte-Marie, « c’est long un entre-deux-tours. C’est deux semaines interminables pour les candidats ».

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