Ecole à la maison : des enseignants refusent d’avancer dans les programmes
Depuis la fermeture des établissements scolaires le 16 mars, près de 12 millions d’élèves sont censés suivre un enseignement à distance. Mais 5% d’entre eux n’ont pas d’équipement informatique ou de connexion internet à domicile. Face au risque de creusement des inégalités, certains professeurs refusent d’avancer dans les programmes.

Ecole à la maison : des enseignants refusent d’avancer dans les programmes

Depuis la fermeture des établissements scolaires le 16 mars, près de 12 millions d’élèves sont censés suivre un enseignement à distance. Mais 5% d’entre eux n’ont pas d’équipement informatique ou de connexion internet à domicile. Face au risque de creusement des inégalités, certains professeurs refusent d’avancer dans les programmes.
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Par Samia Dechir

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Dès le vendredi précédant la fermeture, les chefs d’établissement ont fait le tour des classes pour savoir qui n’était pas équipé d’un ordinateur à la maison. Mais beaucoup d’élèves étaient déjà absents. Alors avec les professeurs principaux, ils ont continué le travail par téléphone, pour tenter de joindre toutes les familles. «Dans mon établissement, je pense que c’est entre 7 et 10% des élèves» estime Radouane M’Hamdi, principal du collège Evariste Gallois à Sevran, classé en zone d’éducation prioritaire. Comme préconisé par le Ministère, l’établissement a prêté une tablette à tous les élèves non équipés.

 

Seulement certains ne disposent pas d’une connexion internet à la maison. «Pour ceux qui n’en ont pas, j’ai décidé de proposer aux familles qui veulent s’équiper de payer une partie de la facture sur les fonds sociaux du lycée». Pas si simple, en période de confinement. Lorsque la connexion internet est impossible, la consigne du Ministère est claire pour le secondaire : les élèves ou leurs parents doivent pouvoir récupérer les contenus une fois par semaine sous forme papier dans l’établissement.

 

«Il y a des élèves qu’on va perdre»

 

Mais pour qu’elles viennent chercher les documents, encore faut-il pouvoir joindre les familles. Dans un collège parisien, dont les élèves viennent de quartiers populaires, la principale, qui préfère rester anonyme, s’inquiète : « Il y en a qu’on va perdre, ça c’est clair, parce qu’il y a des familles qu’on n’arrive pas à joindre, les parents ne décrochent pas. On laisse des messages et ils ne rappellent pas, donc il y en a pour qui ça va être très compliqué. Et puis il y a les conditions de travail : quand on appelle dans les familles, on entend les petits qui crient derrière, il y a la télé, il y en a beaucoup qui n’ont pas d’espace pour travailler.»

 

Tournée des boîtes aux lettres 

 

Pour l’école primaire, les consignes du Ministère sont moins claires. Pour garder le lien avec ceux qui n’ont pas internet, chacun se débrouille. Karine, professeure des écoles en Seine-Saint-Denis, a opté pour «une tournée version factrice avec masque et gants. Moi j’ai un vélo et un effectif relativement réduit». L’école n’étant plus accessible pour photocopier les documents, elle va devoir abandonner sa tournée des boîtes aux lettres, et compter sur le blog de l’école.  «L’avantage c’est qu’on apprend beaucoup aussi sur la situation de chacun, la manière dont les parents suivent les devoirs. Evidemment il y en aura qui seront plus présents et plus à même de décrypter les codes de l’école que d’autres» explique l’enseignante.

 

«Le CNED, pour mes parents d’élèves, ce n’est pas faisable»

 

Pour les maternelles, l’enseignement à distance est plus délicat. Professeur d’une classe multi-niveaux dans le quartier du mirail à Toulouse, Charlotte envoie des ressources à ceux qu’elle peut joindre par mail. Et met à disposition des fiches à l’école pour les autres, mais «ce n’est pas un support adapté», explique cette enseignante en zone d’éducation prioritaire. «En réalité ce qui importe avec eux c’est le langage et le fait d’être ensemble, et ça on ne peut pas du tout le continuer. Chez nous les familles elles ne parlent pas français, le bain de français c’est l’école.» 

 

Alors avec ses collègues, elle essaie de rassurer les familles et d’envoyer des contenus adaptés au smartphone, des histoires courtes qu’ils connaissent, des chansons. Mais ce qui l’inquiète, c’est que dans d’autres écoles de milieux plus favorisés, les élèves vont continuer à avancer : «Moi j’ai lu les documents que le CNED propose, et je me dis que pour les parents de mes élèves ce n’est pas faisable. Sur mes 19 élèves, je pense qu’il n’y a que trois qui ont réellement accès à tout ce que je donne. Donc c’est sûr que ça va aggraver les inégalités entre ces enfants-là et ceux du centre-ville.»

 

«On a collectivement décidé de n’aborder aucune nouvelle notion»

 

Au-delà de l’équipement informatique, beaucoup d’enseignants s’inquiètent surtout de laisser les élèves en difficulté seuls face à l’apprentissage. “Le coeur du problème en dehors de la question technique, qui semble être la seule préoccupation de notre ministère, c’est qu’enseigner, apprendre, ça ne se fait pas juste en lisant des consignes. Il y a des élèves qui n’arriveront pas à suivre pour des raisons différentes» alerte le collectif de professeurs du collège Marcelin Berthelot de Montreuil. 

 

Dans cet établissement au public très hétérogène, les enseignants ont collectivement décidé de n’aborder aucune nouvelle notion avec leurs élèves. «On fera des  révisions mais on n’avancera pas dans nos programmes, ou alors à la marge. Ca nous semblerait anormal sachant qu’ils sont dans une situation de très forte inégalité face à ça. On va aussi refuser de faire des évaluations. Bien sûr on va corriger les exercices qu’ils nous envoient, mais ce ne sera pas leurs notes. On va écrire un courrier à notre hiérarchie pour l’en informer» explique une professeur du collectif.

 

Garder le lien avec les familles

 

D’autres équipes ont fait le même choix, comme au collège Evariste Gallois de Sevran. «La progression et l’évaluation, ça se fait en classe, en présentiel. Donc nous avons demandé aux enseignants de ne pas avancer trop vite, de rester vigilants, de ne pas évaluer les élèves» explique le principal Radouane M’Hamdi. Pour lui, avancer dans les programmes pourrait créer «un retard irrattrapable pour les plus en difficulté. Aujourd’hui, la priorité numéro un, c’est le maintien du lien avec l’école, la cohésion de la famille. Dans les milieux populaires où on est nombreux dans le même appartement, il est important que les enfants aient des activités». Mais dans d’autres établissements plus favorisés, ces activités ne se limiteront pas à la consolidation des acquis. Beaucoup d’enseignants continuent à aborder de nouvelles notions avec leurs élèves.

 

De son côté, Jean-Michel Blanquer prône la continuité pédagogique. Autrement dit, il faut avancer, ne pas prendre de retard dans les programmes. Contactée par mail, l’équipe du Ministère de l’Education Nationale assure avoir demandé aux recteurs «une attention particulière pour les enfants des milieux défavorisés. Leurs familles seront appelées plus fréquemment. Des modules de soutien gratuit pour les enfants les plus en difficulté seront mis en place après la crise.» Insuffisant, pour le Snuipp-FSU. 

 

En Belgique, aucun apprentissage nouveau à domicile

 

A plusieurs reprises, le syndicat a demandé sans succès à Jean-Michel Blanquer d’appliquer la même consigne qu’en Belgique. Là-bas, le gouvernement a demandé aux enseignants de ne pas aborder de nouvelles notions, en se limitant à la consolidation des acquis. 

 

«C’est une erreur grave» juge Francette Popineau, secrétaire général du Sniupp-FSU. «Notre coeur de métier c’est d’aider les plus fragiles. On sait que le haut du panier, ils pourraient presque se passer de nous. Mais les autres, ils ont besoin de nous, on le sait, c’est pas à la maison qu’ils vont trouver ça, c’est pas péjoratif pour les parents, mais enseigner c’est un métier. Nous on sait aider les enfants en difficultés. Donc là, on ne peut pas décider en conscience de laisser tomber ces enfants là» s’alarme Francette Popineau. 

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