Sébastien Lecornu à l'Assemblée nationale - Sadak Souici/ZUMA/SIPA

Élections législatives anticipées et municipales le même jour : le risque d’une « nationalisation » du scrutin local

Face aux motions de censure déposées par LFI et le RN, le gouvernement agite de nouveau la menace d’une dissolution. Et réfléchirait à l’organisation d’élections législatives anticipées aux mêmes dates que les municipales. Envisageable juridiquement, ce scénario pourrait néanmoins rencontrer des contraintes matérielles… et politiques.
Aglaée Marchand

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

C’est reparti pour un tour. Alors que le Mercosur a été validé à Bruxelles vendredi dernier, contre l’avis de la France, LFI et le RN se sont empressés de déposer des motions de censure, qui seront discutées à l’Assemblée nationale ce mercredi. Bien qu’elles aient peu de chance d’aboutir – le Parti socialiste ne devrait pas les voter, elles remettent sur la table la perspective d’une censure du gouvernement, toujours empêtré dans les négociations budgétaires. Agacé, le Premier ministre a riposté en dégainant, une nouvelle fois, la menace d’une dissolution. Petite nouveauté : l’exécutif aurait missionné le ministère de l’Intérieur pour plancher sur l’organisation d’élections législatives anticipées aux mêmes dates que les municipales, les 15 et 22 mars prochains. Si la France a déjà connu des dimanches à deux scrutins, des difficultés matérielles et politiques pourraient se dessiner, mettent en garde les constitutionnalistes.

« Juridiquement, rien ne s’y oppose »

1986, 2001, 2004, 2008… Organiser deux élections le même jour, la France sait le faire, et « juridiquement, rien ne s’y oppose », souligne le professeur de droit public Mathieu Carpentier. Dernières en date, les élections régionales et départementales de 2021 s’étaient tenues en même temps, sans accroc.

Impératif de la Constitution, le président de la République devrait toutefois attendre le 3 février, « au plus tôt », pour dissoudre l’Assemblée nationale, s’il voulait organiser les élections législatives anticipées les 15 et 22 mars, explique le constitutionnaliste. En effet, ces scrutins doivent se tenir dans un délai de 20 à 40 jours suivant l’annonce d’une dissolution. Une hypothèse tout à fait envisageable car « la dissolution est un pouvoir discrétionnaire du président. Il peut donc dissoudre quand il le souhaite », développe Mathieu Carpentier, rappelant qu’en 1962, « le général de Gaulle avait attendu quatre jours après l’adoption de la motion de censure avant de dissoudre. Il aurait pu attendre davantage s’il l’avait souhaité ».

En termes d’organisation, certains aspects seraient à prévoir. Il faudrait en effet dédoubler les bureaux de vote, « même si depuis un décret de 2021, la présidence et le secrétariat peuvent être mutualisés », remarque Mathieu Carpentier. Sans parler de Paris, Marseille et Lyon, concernées par la réforme de la loi PLM, où les habitants devront glisser déjà deux à trois bulletins dans l’urne pour les municipales. « Le Conseil constitutionnel pourrait observer attentivement les conditions matérielles de ces scrutins », précise la juriste Anne-Charlène Bezzina.

Quant au financement, « débloquer des crédits supplémentaires paraît compliqué sous l’empire des services votés », c’est-à-dire sous le régime de la loi spéciale, note Mathieu Carpentier. Toutefois, le ministère de l’Intérieur, chargé de la tenue des élections, pourrait « utiliser les crédits ouverts au titre des services votés, notamment sur le programme Vie politique de la mission Administration générale et territoriale de l’État, pour y faire face », suggère-t-il.

Le RN et LFI ont « tout à y gagner »

En fait, c’est surtout « politiquement » que « c’est une très mauvaise idée », met en garde Mathieu Carpentier. Car les candidats aux législatives « devraient faire une campagne éclair qui viendrait parasiter les enjeux locaux par des questions nationales ». Anne-Charlène Bezzina estime que le Conseil constitutionnel pourrait donc s’interroger sur une éventuelle « atteinte à la sincérité du scrutin », alors que « la tradition républicaine depuis la IIIe République » œuvre à « ne pas avoir trop de votes la même année ».

Benjamin Morel évoque en effet le risque de « nationalisation des municipales » : le rapport à ce scrutin « est beaucoup plus local et moins ancré dans les problématiques nationales », contrairement aux législatives, qui sont « très politisées et où il y plus d’évidence à venir voter ». Sauf qu’en organisant deux élections concomitantes, les municipales pourraient voir se déplacer un électorat « plus polarisé et radical », qui ne se mobilise pas habituellement. De plus, « à partir du moment où un citoyen vote deux fois le même jour, il est probable qu’il choisisse la liste municipale qui ressemble à la couleur politique pour laquelle il a voté aux législatives quelques minutes plus tôt », explique le constitutionnaliste, via « un effet de congruence ».

Dans un tel scénario, le RN et LFI ont « tout à y gagner », considère Mathieu Carpentier, face à un potentiel « affaiblissement des grands partis d’élus locaux PS et LR », complète Benjamin Morel. « Et le dernier tour des municipales, ce sont les sénatoriales en septembre. Toute cette pression va se répercuter sur le Sénat », glisse ce dernier. Autre conséquence envisagée : « Une forme de ras-le-bol pourrait se traduire par un fort taux d’abstention, ou au contraire, par un vote de dégagisme », pointe du doigt Anne-Charlène Bezzina.

Une dissolution « excessivement risquée » pour Macron ?

In fine, la dissolution « est une piste à double tranchant pour les macronistes », poursuit Benjamin Morel. Côté pile, « ils se retrouveraient avec LR en panique, donc une alliance avec la droite serait plus simple à obtenir aux législatives ». Côté face, « les dernières enquêtes montrent que les centristes sont les moins bien placés en cas de dissolution ». Le constitutionnaliste n’y verrait donc que deux débouchés possibles : « Soit la majorité est encore plus faible et la pression sur la démission de Macron s’intensifie, soit on aboutit à une majorité RN et donc à une cohabitation ». « Ça semble excessivement risqué, donc peu rationnel. Reste que la dernière dissolution n’était pas non plus rationnelle », sourit-il. Alors, coup de bluff, ou véritable menace de la part de l’exécutif ?

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris: Bruno Retailleau annonce candidature elections presidentielles 2027
6min

Politique

Référendum sur l’immigration, primauté du droit national : le projet de Bruno Retailleau est-il faisable ?

En annonçant sa candidature à la présidentielle, le patron des Républicains a promis de « renverser la table » en redonnant la parole aux Français par des référendums sur l’immigration et la justice ou encore en redonnant la primauté du droit national sur les normes internationales. Un programme qui nécessite de réviser la Constitution. Il y a quelques années, le sénateur de Vendée avait déposé une proposition de loi constitutionnelle en ce sens, avant de la retirer faute d'avoir pu réunir une majorité au Sénat.

Le

Présidentielle 2027 : chez LR, la tentation d’une primaire « plutôt ouverte » pour départager les candidats de la droite
7min

Politique

Présidentielle 2027 : chez LR, la tentation d’une primaire « plutôt ouverte » pour départager les candidats de la droite

La déclaration de candidature de Bruno Retailleau est loin de solder le problème complexe de la stratégie à adopter pour l’élection de 2027. Le groupe de travail sur le départage doit remettre ses travaux début mars. Plusieurs membres recommandent de ne pas se limiter à un processus de sélection trop resserré au seul parti LR.

Le

Élections législatives anticipées et municipales le même jour : le risque d’une « nationalisation » du scrutin local
3min

Politique

Bruno Retailleau candidat à l'Elysée : « Il a été le ministre de l’immigration et de l’insécurité, maintenant il fait le beau et il parade », raille Laurent Jacobelli (RN)

Sur un positionnement très conservateur, la candidature de Bruno Retailleau à l’Elysée pourrait ramener dans le giron des LR les électeurs tentés par l’extrême droite. Le RN Laurent Jacobelli, invité de la matinale de Public Sénat, veut rappeler que le Vendéen a fait alliance avec les macronistes. Il épingle également son bilan sécuritaire et migratoire en tant que ministre de l’Intérieur.

Le

France Drugging Trial
3min

Politique

Condamnation de Joël Guerriau : Gérard Larcher a promis à Sandrine Josso de développer les formations à la lutte contre les violences sexuelles auprès des sénateurs

15 jours après la condamnation de l’ex-sénateur Joël Guerriau à quatre ans de prison, dont 18 mois ferme, pour avoir drogué en 2023 la députée Sandrine Josso en vue de la violer, Gérard Larcher a reçu l’élue mercredi soir pendant une heure. Le président du Sénat s’est engagé à développer les formations à la lutte contre les violences sexuelles auprès des sénateurs.

Le