Emeutes : à Matignon, les présidents de groupe (presque) unis sur le retour à l’ordre, pas sur les solutions

Après six nuits d’émeutes partout en France, suite à la mort de Nahel, 17 ans, tué d’un tir de policier, la première ministre a reçu tous les présidents de groupes à Matignon. Au-delà du rappel à l’ordre républicain, les solutions divergent. A droite et à l’extrême droite, on appelle à plus de fermeté sur la réponse pénale et l’immigration, quand la gauche demande une politique équilibrée, qui n’oublie pas les quartiers. LFI a quitté la réunion avant la fin.
François Vignal

Temps de lecture :

8 min

Publié le

Mis à jour le

Face aux émeutes qui traversent tout le pays, l’exécutif se montre à la manœuvre. Alors qu’Emmanuel Macron a reçu ce lundi la présidente Renaissance de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et le président LR du Sénat, Gérard Larcher, charge à la première ministre de rassembler les présidents des groupes politiques des deux chambres.

A la sortie, le président du groupe LR du Sénat, Bruno Retailleau, entend « ne pas mélanger les temporalités ». « Aujourd’hui, la République doit serrer les rangs. Et demain, il ne faudra pas se tromper de diagnostic », soutient le patron des sénateurs LR, qui précise : « Serrer les rangs, ça signifie que tant qu’il y a encore en France cette violence inouïe, un peu partout dans nos régions, un républicain doit avoir seulement deux attitudes : la première, c’est le soutien total à nos forces de l’ordre (…) et à nos élus, qui sont en première ligne, les fantassins de la République. La deuxième attitude, c’est de laisser le gouvernement travailler pour rétablir l’ordre public ».

« La République, depuis des années, déverse des milliards et des milliards d’euros dans ces quartiers », pointe Bruno Retailleau

« Pour demain », il ne faudra « pas de réponse victimaire. Ces violences inouïes, ce n’est pas un cri de détresse, un appel à l’aide et les émeutiers ne sont certainement pas les déshérités de la République. La République, depuis des années, déverse des milliards et des milliards d’euros dans ces quartiers-là, et une partie de ces milliards sont d’ailleurs partis en fumée », dénonce Bruno Retailleau (voir la vidéo). Des propos qui vont lui valoir des critiques de la gauche, on va le voir. Pour le sénateur de Vendée, les réponses passent par le plan judiciaire, en rendant « systématique les comparutions directes de mineurs, car la moyenne d’âge des interpellés, c’est 17 ans, pour que la sanction soit rapide et extrêmement ferme ». Il s’est « félicité » que le ministre de la Justice ait par ailleurs rappeler que la loi permet « d’engager la responsabilité des familles ». Sur ce sujet, Bruno Retailleau a noté que la première ministre était « ouverte à l’idée » de viser cette responsabilité.

Mais pour lui, il faudra aller plus loin, et « rétablir la possibilité de priver ces familles d’allocations sociales et familiales. Quand il n’y a pas de responsabilité familiale, qu’il n’y a pas de devoirs assumés, il n’y a donc pas de droits consacrés ». Troisième élément de réponse aux yeux de Bruno Retailleau : « Mettre fin au chaos migratoire ».

Lire aussi >> Protection des élus : François-Noël Buffet « appelle le gouvernement à soutenir » la proposition de loi sénatoriale

S’il défend une certaine idée d’unité nationale aujourd’hui, Bruno Retailleau a cependant durement attaqué La France Insoumise, « qui a choisi son camp. Ce n’est pas le camp de la République, c’est le camp de la violence théorisée ».

Quelques minutes plus tôt, la présidente du groupe LFI, Mathilde Panot, a préféré claquer la porte de la réunion, quittant avant la fin Matignon. « Nous n’avons eu aucune réponse à nos questions. Nous ne voulions non pas une réunion à huis clos mais un débat au Parlement », a dénoncé la députée LFI. « Ils peuvent faire toutes les diversions qu’ils veulent, un jeune homme de 17 ans est mort » dénonce-t-elle, pointant aussi le « communiqué d’un syndicat de policiers factieux ».

Le RN veut un « moratoire sur l’immigration »

A l’opposé sur le spectre politique, Sébastien Chenu, venu pour le RN – Marine Le Pen souhaitant être reçue par Emmanuel Macron – a souligné que son parti « continuera à travailler dans le sens de l’apaisement dont notre pays a tant besoin, contrairement aux propos irresponsables et délirants de LFI ».

Le vice-président RN de l’Assemblée a dit à la première « que ce n’est pas avec les vieilles recettes qu’elle pourrait s’en sortir, les mêmes excuses, les mêmes analyses sociologiques, le même déversement d’argent public sans aucune visibilité sur les résultats attendus. Les choses n’iront qu’en s’empirant si le gouvernement ne fait pas un virage à 180 degrés sur les politiques de sécurité, de justice et en lançant un moratoire sur l’immigration ». « Nous allons les juger sur les actes, mais il y a urgence. Et l’urgence, ce pourrait bien être l’alternance », conclut Sébastien Chenu.

« Depuis plusieurs jours, il y a ceux qui sont extrêmement dignes, nos élus locaux et nos maires, qui appellent au calme, car ils sont en première ligne », a souligné la présidente du groupe Renaissance de l’Assemblée, Aurore Bergé, qui était présente aux côtés du maire de L’Haÿ-les-Roses cet après-midi. A l’inverse, elle accuse « cette petite minorité qui a refusé d’appeler au calme et qui fait un lien entre un événement sur lequel la justice va se prononcer, (…) et les émeutes, les violences. Rien ne peut justifier, rien ne peut excuser ». Et de regretter que « la présidente du groupe LFI ait préféré partir pour théâtraliser cet événement ».

« Il n’est pas possible d’imaginer que ce pacte républicain puisse fonctionner que sur une seule jambe, celui de la sanction » pour le socialiste Patrick Kanner

Pour le reste de la gauche, qui est resté jusqu’au bout, la situation soulève de nombreuses questions. « Est-ce que notre pacte républicain continue à fonctionner aujourd’hui dans notre pays ? On peut légitimement s’interroger », souligne Patrick Kanner, à la tête du groupe PS du Sénat. « Nous avons attiré l’attention sur la situation d’un certain nombre de quartiers, dis notre attachement à la politique de la ville, l’éducation », ajoute à ses côtés Boris Vallaud, président du groupe PS de l’Assemblée, pour qui le sujet des « relations entre police et population devait pouvoir être discuté ».

Pour Patrick Kanner, ancien ministre de la Ville de François Hollande, les réponses doivent être équilibrées. « Nous voulons que les réponses fortes sur l’ordre, la police, les sanctions, soient contrebalancées le plus vite possible par des politiques de prévention. Il n’est pas possible d’imaginer que ce pacte républicain puisse fonctionner que sur une seule jambe, celui de la sanction, de la répression ». Le sénateur PS du Nord ajoute : « Rappelez-vous nos propos au moment de la réforme des retraites, nous disions que cette crise sociale majeure, aboutira à une crise démocratique. Nous y sommes ».

Un équilibre dans les réponses qu’appelle aussi de ses vœux André Chassaigne, président du groupe Gauche démocrate et républicaine (communiste) de l’Assemblée. « La seule solution ne peut être la matraque. Il faut un accompagnement de long terme », soutient le député communiste, qui dénonce « les raccourcis, comme cela a été dit par certains, du type « on a déversé des milliards sur les banlieues, ça ne sert à rien ». C’est inacceptable qu’on puisse tenir ces propos ».

« On a l’impression qu’on a un gouvernement qui reste les bras ballants, qui ne sait pas quoi faire »

« Tout ça pour ça », a lancé pour sa part la présidente du groupe écologiste du Palais Bourbon, Cyrielle Chatelain, qui regrette qu’il n’y ait « aucune proposition » et « aucune proposition sur la police, comme si c’était un drame individuel, pas de réflexion sur la loi de 2017 et l’utilisation des armes face au refus d’obtempérer ».

« On a l’impression qu’on a un gouvernement qui reste les bras ballants, qui ne sait pas quoi faire. Alors on répond par les réseaux sociaux, où on va être un peu plus dur, on va taper un peu plus sur les parents et on espère, on croise les doigts, que cette séquence passe et qu’on passe à autre chose. C’est l’impression qu’on a eue en écoutant Elisabeth Borne. Ce n’est pas rassurant », pense Guillaume Gontard, président du groupe écologiste du Sénat. « On parle de l’absence des parents. Je pense que c’est l’absence de l’ensemble des adultes, des humains, des services publics », qui pose problème, « il faut faire deux fois plus, trois fois plus dans ces territoires », défend le sénateur de l’Isère.

Après tous les présidents de groupe, Elisabeth Borne a pris rapidement la parole à son tour. Excepté le « comportement assez singulier » de Mathilde Panot, la cheffe de gouvernement a « noté qu’il y avait une très large convergence, d’abord pour rendre hommage aux policiers, gendarmes, pompiers » et « aux élus locaux ». Tout comme « une très large convergence pour dire que la priorité, c’est d’assurer le retour à l’ordre républicain ». Le reste, « soulève de très nombreuses questions. Mais nous aurons l’occasion de nous revoir ». Car pour les réponses, on est très loin de la concorde nationale.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Emeutes : à Matignon, les présidents de groupe (presque) unis sur le retour à l’ordre, pas sur les solutions
4min

Politique

Déserts médicaux : « Il existe des différences d’espérance de vie entre les départements » alerte Karine Daniel sénatrice socialiste de Loire-Atlantique

Au Clos-Toreau, quartier populaire du sud de Nantes, les habitants se battent depuis deux ans pour obtenir l’ouverture d’un centre de santé. A l’approche des élections municipales, la question des déserts médicaux s’impose dans la campagne comme un sujet de préoccupation récurrent, comme en témoigne cet habitant de Nantes dans l’émission Dialogue citoyen.

Le

Paris: Bruno Retailleau annonce candidature elections presidentielles 2027
6min

Politique

Référendum sur l’immigration, primauté du droit national : le projet de Bruno Retailleau est-il faisable ?

En annonçant sa candidature à la présidentielle, le patron des Républicains a promis de « renverser la table » en redonnant la parole aux Français par des référendums sur l’immigration et la justice ou encore en redonnant la primauté du droit national sur les normes internationales. Un programme qui nécessite de réviser la Constitution. Il y a quelques années, le sénateur de Vendée avait déposé une proposition de loi constitutionnelle en ce sens, avant de la retirer faute d'avoir pu réunir une majorité au Sénat.

Le

Présidentielle 2027 : chez LR, la tentation d’une primaire « plutôt ouverte » pour départager les candidats de la droite
7min

Politique

Présidentielle 2027 : chez LR, la tentation d’une primaire « plutôt ouverte » pour départager les candidats de la droite

La déclaration de candidature de Bruno Retailleau est loin de solder le problème complexe de la stratégie à adopter pour l’élection de 2027. Le groupe de travail sur le départage doit remettre ses travaux début mars. Plusieurs membres recommandent de ne pas se limiter à un processus de sélection trop resserré au seul parti LR.

Le

Emeutes : à Matignon, les présidents de groupe (presque) unis sur le retour à l’ordre, pas sur les solutions
3min

Politique

Bruno Retailleau candidat à l'Elysée : « Il a été le ministre de l’immigration et de l’insécurité, maintenant il fait le beau et il parade », raille Laurent Jacobelli (RN)

Sur un positionnement très conservateur, la candidature de Bruno Retailleau à l’Elysée pourrait ramener dans le giron des LR les électeurs tentés par l’extrême droite. Le RN Laurent Jacobelli, invité de la matinale de Public Sénat, veut rappeler que le Vendéen a fait alliance avec les macronistes. Il épingle également son bilan sécuritaire et migratoire en tant que ministre de l’Intérieur.

Le