France New Caledonia Politics FLNKS
Protesters wave flags of the Socialist Kanak National Liberation Front (FLNKS) during a demonstration against the enlargement of the electorate for the forthcoming provincial elections in New Caledonia, in Noumea, on April 13, 2024. Nearly 32,000 independents (15,000) and non-independents (17,000) gather on April 13, 2024, according to the police, for the expansion of the electorate for the upcoming provincial elections in New Caledonia. The constitutional bill to open the electorate to people who have been resident in the territory for at least ten years is currently before Parliament and has reignited tensions between supporters of independence and its opponents.//JOBNICOLAS_sipa.07197/Credit:Nicolas Job/SIPA/2404131603

Émeutes en Nouvelle-Calédonie : quelle est l’influence de l’Azerbaïdjan ?

Alors que la Nouvelle-Calédonie est en proie à des émeutes meurtrières, Gérald Darmanin accuse l’Azerbaïdjan de souffler sur les braises. Depuis quelques mois, le pays prorusse affiche en effet son soutien aux mobilisations des indépendantistes, tout en rejetant « les accusations infondées » du ministre de l’Intérieur.
Rose-Amélie Bécel

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Depuis lundi 13 mai, la Nouvelle-Calédonie s’embrase. Les émeutes ont déjà fait cinq morts, dont deux gendarmes, et l’état d’urgence est entré en vigueur sur l’archipel ce jeudi 16 mai. Sans y voir un lien direct avec l’explosion des tensions, le ministre de l’Intérieur a à de nombreuses reprises évoqué la question de l’ingérence de l’Azerbaïdjan à Nouméa. « Je regrette qu’une partie des leaders indépendantistes calédoniens aient fait un deal avec l’Azerbaïdjan, c’est incontestable », a ainsi affirmé Gérald Darmanin, sur le plateau de France 2 ce 16 mai.

La proximité de l’archipel avec Bakou ne date pas des émeutes. L’accord mentionné par le ministre date en effet de la mi-avril. Au nom du président du Congrès calédonien, une élue indépendantiste s’était rendue en Azerbaïdjan pour signer un texte de coopération avec l’Assemblée nationale du pays, notamment en matière de culture et d’enseignement. Récemment, une enquête de la cellule investigation de Radio France a également mis au jour les images d’une manifestation indépendantiste à Nouméa, le 28 mars dernier, lors de laquelle des drapeaux azéris et une banderole « Poutine, bienvenue en Kanaky » étaient visibles.

« L’Azerbaïdjan s’appuie sur les indépendantistes dans tous les territoires d’outre-mer »

Le soutien inattendu du pays prorusse à la cause indépendantiste s’explique en réalité par une raison simple : le soutien français de l’Arménie, contre l’Azerbaïdjan, dans le conflit qui oppose les deux pays au Haut-Karabakh. « L’Azerbaïdjan essaye d’utiliser le dossier calédonien pour répondre à la défense des Arméniens et au massacre des Arméniens par la puissance azerbaïdjanaise », expliquait Gérald Darmanin devant la commission des lois de l’Assemblée nationale à la fin du mois d’avril.

Une stratégie de déstabilisation globale que confirme Georges Naturel, sénateur Les Républicains de l’archipel : « L’Azerbaïdjan cherche à déstabiliser la France et s’appuie sur les indépendantistes qui sont en recherche de soutiens dans tous les territoires d’outre-mer, c’est aussi le cas en Polynésie Française par exemple ». Les azéris ne sont d’ailleurs pas les premiers à s’intéresser à la Nouvelle-Calédonie. Dans les années 1980, autre période marquée par des tensions qui avaient atteint leur paroxysme avec la prise d’otage d’Ouvéa en 1988, « des jeunes kanakes étaient formés à l’insurrection armée en Libye », précise Georges Naturel.

Pour le sénateur, la situation actuelle avec l’Azerbaïdjan n’est toutefois pas comparable à celle des années 1980. « Nous ne sommes pas dans le même niveau d’ingérences, aujourd’hui c’est moins direct, les méthodes d’influence ont changé, elles sont plus diffuses », estime-t-il, ajoutant ne pas voir pour le moment de responsabilité directe de Bakou dans les émeutes actuelles. Une responsabilité que rejette aussi avec force l’Azerbaïdjan, qualifiant les accusations de Gérald Darmanin d’« infondées » et dénonçant « une campagne de calomnie ».

« C’est dans les fractures de la société que s’immisce l’ingérence »

S’il est clair que les ingérences de l’Azerbaïdjan s’inscrivent dans une stratégie globale, elles revêtent des enjeux particuliers en Nouvelle-Calédonie où les tensions entre indépendantistes et loyalistes sont particulièrement vives dans le contexte du projet de loi constitutionnelle élargissant le corps électoral.

« À partir du moment où ce texte n’a pas été travaillé de manière consensuelle, il peut entraîner des divisions et c’est à cette occasion que les influences étrangères trouvent un terreau propice. C’est dans les fractures de la société que s’immisce l’ingérence », estime le sénateur socialiste Rachid Temal, rapporteur de la commission d’enquête sur les influences étrangères. « De mon point de vue, la question du rôle de l’État français se pose », renchérit sa collègue socialiste Corinne Narassiguin, « cette situation d’ingérence se produit aussi parce que l’État s’est détourné de la Nouvelle-Calédonie, ce qui a alimenté un sentiment de mépris chez les indépendantistes ».

Sur place, les indépendantistes rejettent pourtant toute influence de Bakou. « Le ministre de l’Intérieur essaye de nous infantiliser en disant que nous sommes soumis à des ingérences extérieures. Mais le peuple kanak a toujours combattu pour son indépendance, que des puissances étrangères nous soutiennent, c’est le jeu du concert des nations », affirme Romuald Pidjot, secrétaire général de l’Union calédonienne et membre du bureau politique des indépendantistes du FLNKS. « La Nouvelle-Calédonie est un territoire autonome inscrit aux Nations unies. Dans ce cadre, le FLNKS participe à des organisations de l’ONU tel que le mouvement des non-alignés, dont l’Azerbaïdjan avait la présidence il y a deux ans », explique-t-il, précisant donc que ces relations « formalisées et normées » n’ont « rien à voir avec de l’ingérence ».

L’ombre de l’ingérence chinoise sur l’économie de l’archipel

Dans un territoire aux ressources convoitées, les ingérences viennent aussi de la Chine, qui cherche à exploiter les mines de nickel de l’archipel. Si la Nouvelle-Calédonie venait à devenir indépendante, le précieux métal, mais aussi les ressources maritimes de l’archipel, pourraient tomber dans la sphère d’influence chinoise qui s’étend dans le Pacifique.

À bas bruit, l’offensive de Pékin semble d’ailleurs avoir déjà commencé. Dans sa récente enquête, la cellule d’investigation de Radio France mentionnait ainsi les liens forts qui existent entre les deux territoires, notamment via l’association de l’amitié sino-calédonienne. « Au cours des dernières années, des collectivités locales de Nouvelle-Calédonie ont reçu plusieurs propositions chinoises pour des projets touristiques et économiques, dont un axé sur l’exploitation du nickel. Mais elles n’y ont pas donné suite », précisent les journalistes.

Pour prévenir ces situations d’ingérences, une proposition de loi est actuellement en discussion au Parlement. Votée à l’Assemblée en mars, elle sera discutée au Sénat le 22 mai prochain. Ses dispositions, notamment la création d’un répertoire pour recenser les représentants d’intérêts œuvrant en France pour une puissance étrangère, ne seront pas mises en place avant 2025. Mais pour Agnès Canayer, sénatrice Les Républicains et rapporteure de la proposition de loi, la situation en Nouvelle-Calédonie « révèle l’urgence d’adopter un tel texte » et précise que l’article 5 du texte « décline les dispositions de la proposition de loi en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française et à Wallis et Futuna ».

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris: Bruno Retailleau annonce candidature elections presidentielles 2027
6min

Politique

Référendum sur l’immigration, primauté du droit national : le projet de Bruno Retailleau est-il faisable ?

En annonçant sa candidature à la présidentielle, le patron des Républicains a promis de « renverser la table » en redonnant la parole aux Français par des référendums sur l’immigration et la justice ou encore en redonnant la primauté du droit national sur les normes internationales. Un programme qui nécessite de réviser la Constitution. Il y a quelques années, le sénateur de Vendée avait déposé une proposition de loi constitutionnelle en ce sens, avant de la retirer faute d'avoir pu réunir une majorité au Sénat.

Le

Présidentielle 2027 : chez LR, la tentation d’une primaire « plutôt ouverte » pour départager les candidats de la droite
7min

Politique

Présidentielle 2027 : chez LR, la tentation d’une primaire « plutôt ouverte » pour départager les candidats de la droite

La déclaration de candidature de Bruno Retailleau est loin de solder le problème complexe de la stratégie à adopter pour l’élection de 2027. Le groupe de travail sur le départage doit remettre ses travaux début mars. Plusieurs membres recommandent de ne pas se limiter à un processus de sélection trop resserré au seul parti LR.

Le

Émeutes en Nouvelle-Calédonie : quelle est l’influence de l’Azerbaïdjan ?
3min

Politique

Bruno Retailleau candidat à l'Elysée : « Il a été le ministre de l’immigration et de l’insécurité, maintenant il fait le beau et il parade », raille Laurent Jacobelli (RN)

Sur un positionnement très conservateur, la candidature de Bruno Retailleau à l’Elysée pourrait ramener dans le giron des LR les électeurs tentés par l’extrême droite. Le RN Laurent Jacobelli, invité de la matinale de Public Sénat, veut rappeler que le Vendéen a fait alliance avec les macronistes. Il épingle également son bilan sécuritaire et migratoire en tant que ministre de l’Intérieur.

Le

France Drugging Trial
3min

Politique

Condamnation de Joël Guerriau : Gérard Larcher a promis à Sandrine Josso de développer les formations à la lutte contre les violences sexuelles auprès des sénateurs

15 jours après la condamnation de l’ex-sénateur Joël Guerriau à quatre ans de prison, dont 18 mois ferme, pour avoir drogué en 2023 la députée Sandrine Josso en vue de la violer, Gérard Larcher a reçu l’élue mercredi soir pendant une heure. Le président du Sénat s’est engagé à développer les formations à la lutte contre les violences sexuelles auprès des sénateurs.

Le