Emmanuel Macron-Elisabeth Borne : friture sur la ligne au sein de l’exécutif ou « stratégie good cop, bad cop » ?
En tenant des propos apaisants à l’égard des syndicats, Elisabeth Borne a vu sa position saluée par le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, mais a été recadrée depuis la Chine par Emmanuel Macron. Le couple exécutif est-il en crise ?

Emmanuel Macron-Elisabeth Borne : friture sur la ligne au sein de l’exécutif ou « stratégie good cop, bad cop » ?

En tenant des propos apaisants à l’égard des syndicats, Elisabeth Borne a vu sa position saluée par le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, mais a été recadrée depuis la Chine par Emmanuel Macron. Le couple exécutif est-il en crise ?
Caroline Deschamps

Par Tam Tran Huy

Temps de lecture :

6 min

Publié le

8000 km entre les deux têtes de l’exécutif et des propos à des années lumières concernant la crise soulevée par la réforme des retraites et les relations avec les syndicats. Emmanuel Macron droit dans bottes en Chine. Elisabeth Borne bien plus conciliante à Paris. Les propos apaisants de la Première ministre envers les syndicats montrent-ils qu’il y a de l’eau dans le gaz dans le couple exécutif ? Deux politologues, deux points de vue.

Un exécutif à deux voix

Un président de la République n’est pas censé s’exprimer à l’étranger sur la situation intérieure de son pays, ce n’est pas l’usage. Pourtant, depuis la Chine, l’entourage d’Emmanuel Macron a livré toute son analyse, à la suite de l’échec de la réunion mercredi entre Elisabeth Borne et les syndicats. Le Président de la République assume plus que jamais le report de l’âge légal. « Si les gens voulaient la retraite à 60 ans, ce n’était pas moi qu’il fallait élire comme président de la République ». Et à Laurent Berger qui a jugé que la France était dans une « crise démocratique », la réponse a été tout aussi directe : « Qu’un président élu cherche à porter un projet sur lequel il a été élu, ça ne s’appelle pas une crise démocratique. » Pas de quoi réchauffer les relations déjà glaciales avec les syndicats.

Et voilà qu’Elisabeth Borne, dans un entretien au Monde appelle, au contraire, « à respecter une période de convalescence » afin d’éviter que les syndicats sortent « humiliés. « Nous devons être extrêmement attentifs à ne pas brusquer les choses, il faut laisser reposer. Le pays a besoin d’apaisement. » Et alors qu’Emmanuel Macron lui a donné pour mission d’élargir la majorité, la Première ministre se fixe sa propre méthode de travail : « Avant d’aller chercher des alliés pour voter les textes, c’est important que l’on dise où l’on veut aller. Il faut redonner du sens et du souffle à l’action. Je ne suis pas simplement là pour administrer le pays. »

La satisfaction de la CFDT, le recadrage de l’Elysée

Il n’en a pas fallu plus pour que la locataire de Matignon obtienne la satisfaction du patron de la CFDT. Laurent Berger, ce vendredi matin sur BFM, a salué le message d’Elisabeth Borne. « Je suis d’accord sur le fait qu’il faut de l’apaisement, c’étaient mes mots il y a quelques heures, il faut du respect dans la période de conflictualité que nous connaissons. »

Et il n’en a pas fallu plus pour susciter un recadrage très clair d’Emmanuel Macron : « Le Président de la République coordonne avec la Première ministre. Le cap a été donné par le Président de la République lors de son interview au 13h sur France 2 et TF1. » a expliqué son entourage à l’AFP. Comprendre, c’est moi le chef. Et la Premier ministre, aujourd’hui en déplacement à Rodez, a enfin expliqué que le Président de la République et elle-même partageaient « la même analyse » et étaient parfaitement « alignés ». Passez votre chemin, il n’y a rien à voir.

De l’eau dans le gaz dans le couple exécutif ?

Mais le mal est fait, la crise s’est étalée le temps de quelques heures, et les médias, depuis, s’interrogent sur la crise du couple exécutif. Comment la qualifier ? Pour le politologue et constitutionnaliste Benjamin Morel, la crise (du couple) est grave. « C’est une forme de critique soft, mais sur le fond extrêmement dure de la position d’Emmanuel Macron. Elisabeth Borne critique quasiment toute la stratégie de la majorité depuis le 49.3. » C’est aussi une façon de souligner que le problème avec les syndicats, « ce n’est pas elle, c’est lui ». Une manière aussi de préparer la suite, qu’elle reste à Matignon, et elle pourra alors davantage faire porter sa propre voix ; ou qu’elle doive démissionner, et elle n’aura pas alors à endosser toute la responsabilité de cette réforme.

Le politologue Bruno Cautrès, lui, se veut très prudent au contraire. « On n’a pas assez d’éléments pour dire qu’il y a de l’eau dans le gaz dans le couple exécutif. » Pour lui, la position plus conciliante d’Elisabeth Borne n’est pas une surprise et correspond à son parcours, comme patronne de la RATP puis comme ministre du Travail, bref une femme qui a eu à faire toute sa vie aux négociations avec les partenaires sociaux… contrairement à Emmanuel Macron. Et de relativiser : « Qu’il y ait des flottements dans une telle période de crise, rien de plus normal ».

Emmanuel Macron plus impopulaire qu’Elisabeth Borne dans la crise

Depuis le début de la crise liée à la réforme des retraites, la cote de popularité du couple est au plus bas. D’après un sondage Elabe publié hier, Emmanuel Macron comme Elisabeth Borne atteignent des niveaux records d’impopularité. Seuls 22 % des Français lui « font confiance », un score à peine plus élevé pour le Président de la République qui, avec 25 %, perd 7 points en un mois. Mais pour Benjamin Morel, c’est bien le Président de la République qui est vu comme le responsable de la crise dans les manifestations : « Ce n’est pas elle, mais Emmanuel Macron qui est visé dans les manifestations. Elisabeth Borne tombe dans les sondages de façon additionnelle. » Et c’est aussi à cette lumière qu’il faut comprendre son attitude. Si Elisabeth Borne doit démissionner dans un avenir proche, « elle montre qu’elle avait le bon diagnostic et avait porté la contradiction. »

Une hypothèse dans laquelle Bruno Cautrès ne croit pas. Pour lui, il y a un « un peu d’emballement médiatique ». « J’exclus totalement que la Première ministre ait utilisé un répertoire de mots pour se démarquer du chef de l’Etat. Pourquoi voudrait-elle publiciser un désaccord à une semaine d’une décision aussi importante que celle du Conseil Constitutionnel (le 14 avril) ? En termes de stratégie de communication, elle a voulu reprendre la main, échapper à l’image de la technocrate froide. » Le politologue fait même l’hypothèse d’une forme de jeu de rôles « good cop, bad cop » où le Président de la République joue les gros bras tandis que la cheffe de l’exécutif emploie, elle, le ton de la diplomatie. Bref deux voix qui ne chantent pas tout à fait la même partition. Attention à la cacophonie.

» Lire aussi : Retraites : 70 % des Français pensent qu’Emmanuel Macron est un mauvais président, selon notre baromètre Odoxa

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