En Martinique, les fractures du covid
Longtemps épargnée par l’épidémie de covid19, la Martinique a été balayée cet été par une 4ème vague meurtrière. Dans cette île de 320 000 habitants, aucune famille n’est épargnée par le deuil. Et pourtant, la campagne de vaccination a du mal à décoller. Alimentée par des fake news, la défiance vaccinale se nourrit aussi d’un fort ressentiment vis-à-vis de la métropole. Dans le reportage « Martinique, les fractures du covid », Fabien Recker et Jonathan Dupriez dressent un constat inquiétant de la situation en Martinique, alors qu’une cinquième vague menace.

En Martinique, les fractures du covid

Longtemps épargnée par l’épidémie de covid19, la Martinique a été balayée cet été par une 4ème vague meurtrière. Dans cette île de 320 000 habitants, aucune famille n’est épargnée par le deuil. Et pourtant, la campagne de vaccination a du mal à décoller. Alimentée par des fake news, la défiance vaccinale se nourrit aussi d’un fort ressentiment vis-à-vis de la métropole. Dans le reportage « Martinique, les fractures du covid », Fabien Recker et Jonathan Dupriez dressent un constat inquiétant de la situation en Martinique, alors qu’une cinquième vague menace.
Public Sénat

Par Fabien Recker

Temps de lecture :

4 min

Publié le

« Pendant deux mois, nous avons été dans une situation de catastrophe quotidienne » témoigne, les traits tirés, le professeur André Cabié. Le chef du service des maladies infectieuses du CHU de Fort-de-France est encore sous le choc de la violence de la 4ème vague. « Tous les jours, nous avions environ 200 personnes qui auraient dû être en réanimation, en train d’étouffer dans les autres services de médecine, sous 15 litres d’oxygène. C’est un traumatisme extrêmement violent pour les soignants et les familles ».

Une situation dramatique qui a incité Bernard Jomier, président de la mission d’information sénatoriale sur le covid19, à faire le déplacement à Fort-de-France. « De la capacité du CHU à faire face, dépend celle du service de soins en Martinique à faire face », explique le sénateur (apparenté socialiste) de Paris. En ce mardi d’octobre, pendant qu’il recueille le témoignage des médecins, la situation se tend sous les fenêtres du directeur de l’hôpital. Depuis des jours, les soignants manifestent contre l’obligation vaccinale, censée entrer en vigueur fin octobre en Martinique, mais sans cesse repoussée depuis.

Fake news

« Les soignants vont contraints et forcés vers une vaccination obligatoire qu’on nous vend comme salutaire, alors même que l’état des connaissances scientifiques ne nous permet pas de connaître les effets secondaires du vaccin », s’indigne Liza Agathine, secrétaire générale du syndicat Convergence infirmiers. L’obligation vaccinale « est une violence faite au corps des soignants, un viol », affirme même cet autre salarié de l’hôpital, qui travaille au service de radiologie.

A l’image des soignants qui rejettent l’obligation vaccinale, c’est toute la campagne de vaccination qui patine en Martinique. Avec moins de 50 % de primo vaccinés, l’île est loin derrière le taux de vaccination de la métropole.

En cause notamment, « les fake news à propos du vaccin » à en croire la sénatrice de Martinique Catherine Conconne. « Le premier vecteur de communication sur l’Île, c’est WhatsApp. Il suffit de mettre une phrase, une photo, et ça fait le tour de la Martinique en quelques heures ».

« Il faut déminer la tête des gens »

Pour contrer ces intox qui incitent notamment à privilégier la pharmacopée locale au détriment du vaccin, Catherine Conconne a été la première élue à dire publiquement qu’elle se faisait vacciner, convoquant même presse locale. Au prix d’insultes et de menaces. « On m’a dit que c’était du faux vaccin, qu’on m’avait injecté du sérum physiologique », s’amuse la sénatrice.

Un climat qui n’incite pas les élus locaux à promouvoir le vaccin auprès de la population. Christian Rapha, maire de Saint-Pierre, est l’un des rares à mouiller le maillot. A bord de sa voiture sono, il sillonne les rues de sa ville pour inciter les habitants à se rendre dans le centre de vaccination éphémère qu’il a ouvert à l’entrée de sa commune. « Il faut déminer la tête des gens un par un » explique l’élu.

» Lire aussi : covid-19 : le Sénat s’interroge sur les raisons de la réticence vaccinale dans certains territoires d’Outre-mer

Le précédent du Chlordécone

Comment expliquer une telle méfiance à l’égard du vaccin, alors même qu’aucune famille en Martinique n’a été épargnée par le passage de la quatrième vague ? En guise de réponse, l’écrivain martiniquais André Lucrèce convoque l’histoire, et en particulier le passé douloureux du territoire. « Il y a d’abord le scandale du chlordécone », rappelle André Lucrèce.

Ce pesticide longtemps répandu sur les bananeraies aux Antilles est la cause de cancers, et d’une pollution durable des sols et des cours d’eau. Sa dangerosité a d’abord été niée par les autorités sanitaires. De quoi abîmer durablement la confiance des Martiniquais envers les consignes de l’Etat. Mais André Lucrèce rappelle aussi que « dans une société qui a connu l’esclavage, l’intégrité du corps est quelque chose de très important. Dans l’esprit des Martiniquais, tout ce qui touche à cette intégrité peut être vécu comme une violence, même dans le cas d’un vaccin censé vous protéger ».

« Sénat en action » est rediffusé mardi 16 novembre à 17h30

Partager cet article

Dans la même thématique

NANTES :  Electoral posters for municipal elections.
6min

Politique

« Les partis ne parlent plus aux gens » : pourquoi de nombreux candidats aux municipales masquent leur appartenance partisane

Si les listes « sans étiquette » ont toujours été nombreuses dans les petites communes, de nombreux candidats affiliés à un parti affichent également une neutralité de façade dans les grandes villes. Une façon de se tenir à distance du chaos politique national. A l’exception notable du Rassemblement national et de La France insoumise, qui assument de nationaliser ce scrutin pour en faire un tremplin vers les présidentielles de 2027.

Le

Mairie illustration
5min

Politique

Municipales 2026 : la France insoumise « dangereuse pour la démocratie » et les idées de droite en hausse, selon une enquête d’Ipsos

Inquiétudes sur la sécurité, devoir d’exemplarité des maires, désaffection à l’égard de plusieurs partis de gauche… L’institut de sondage Ipsos BVA-CESI Ecole d’ingénieurs a publié une nouvelle étude pour Le Monde, le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès. Les Français y dressent un paysage politique qui se droitise à quelques jours du premier tour des élections municipales.

Le

Paris: Pierre-Yves Bournazel Municipal Elections Campaign
5min

Politique

Municipales : pour Horizons, la formation d’Edouard Philippe, un scrutin déterminant   

La formation d’Edouard Philippe a beaucoup à perdre aux prochaines élections municipales. L’ancien Premier ministre, qui a fait de sa réélection aux Havre l’une des conditions de sa candidature à la présidentielle, n’est pas au mieux dans les sondages, tout comme le vice-président du parti, Christian Estrosi à Nice. Et à Paris, le positionnement de Pierre-Yves Bournazel sera scruté de près entre les deux tours. 

Le