En Russie, une violence institutionnalisée et peu réprimée
Les crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en Ukraine sont ils exceptionnels ou au contraire courants ? Ils semblent soutenus par le pouvoir en place et une partie de la population alimentant ainsi l’idée selon laquelle ces exactions sont la transcription d’une violence généralisée et bien ancrée dans la société russe.

En Russie, une violence institutionnalisée et peu réprimée

Les crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en Ukraine sont ils exceptionnels ou au contraire courants ? Ils semblent soutenus par le pouvoir en place et une partie de la population alimentant ainsi l’idée selon laquelle ces exactions sont la transcription d’une violence généralisée et bien ancrée dans la société russe.
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Par Louis Dubar

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A la question, la société russe est-elle violente ? Anne Le Huérou, maîtresse de conférences en études russes à l’université Paris Nanterre répond : « La société russe n’est pas par essence violente. Il faut tout d’abord éviter la stigmatisation. Ce discours tend à légitimer le discours, ‘ la Russie n’est pas prête pour la démocratie et elle a besoin d’un homme fort à sa tête.’ […] Toutefois, la violence existe et occupe une place centrale notamment dans les rouages de l’Etat. »

La violence institutionnelle, un rouage de l’Etat

Dans cette société post-soviétique russe, « l’Etat n’hésite pas à recourir à la violence et la laisse se développer dans certaines institutions directement sous son contrôle », souligne la spécialiste. Les guerres en Tchétchénie et d’Afghanistan ont versé dans la société russe, des hommes « endurcis » à la violence reproduisant certaines pratiques « expérimentées » sur place. La Tchétchénie et la guerre d’Afghanistan ont profondément impacté le développement des réseaux criminels dans la Russie post-soviétique. Pour Anne Le Huérou, les vétérans ont joué un rôle important dans le développement du crime organisé. Dans les années 90, « le niveau de violence infra-étatique a bondi au moment de la dislocation de l’appareil soviétique. Mal préparé et avec peu de moyens, le nouvel Etat n’a pas été en mesure d’assurer le ‘monopole de la violence légitime’. »

« Beaucoup d’agents de police ont été mobilisés pendant les deux guerres de Tchétchénie. » Engagés dans une guerre de partisans dans laquelle ils n’étaient pas préparés : « Quasiment livrés à eux-mêmes, ces policiers ordinaires ont commis au front des actions brutales et des ratissages de villages. » De retour en fédération de Russie, ces policiers ont reproduit ces ‘techniques’et ce ‘mode opératoire’. En décembre 2004 à Blagovechtchensk une ville proche de la frontière chinoise, les forces de l’ordre ont transformé une simple opération de lutte contre la délinquance de rue « en raid, à la façon d’une opération de ‘nettoyage’menée en Tchétchénie pendant le conflit. » Cette opération en théorie « banale » a mené à l’arrestation arbitraire de plusieurs centaines de personnes.

Dans l’armée certaines pratiques violentes sont « répétées et reproduites » avec l’accord tacite de l’Etat-Major. C’est notamment le cas de la dedovshchina, un ‘bizutage’violent instaurée du temps de l’Union. Ces rituels peuvent mener jusqu’au suicide et à la mort des jeunes conscrits.  « L’étymologie du mot de ‘dedovshchina’, provient du mot russe dedy signifiant grands-pères. » En 2009, d’après les statistiques du ministère de la Défense russe, 149 suicides de soldats avaient été enregistrés sur l’année.

Un système pénitentiaire d’un autre temps

La dislocation de l’URSS en 1991 n’a pas conduit à des réformes en profondeur des prisons et du système carcéral qui repose en grande partie sur l’héritage soviétique. « Le système n’a jamais été purgé comme dans les anciens pays du bloc de l’Est au moment la chute du mur. Aucune loi de lustration n’a été appliquée », explique Anne Le Huérou. Selon elle, « le système a perduré. » La situation est connue des autorités, il existe un « laisser faire » de la part de l’Etat.

Tabassage des détenus par les gardiens, privation de sommeil et séances de torture sont toujours largement repandues dans les prisons et colonies pénitentiaires. En octobre 2021, la diffusion sur internet de plusieurs vidéos de violences par le lanceur d’alerte, Vladimir Osstchkine ont « choqué » en Russie. Les images d’un détenu subissant un viol dans l’hôpital carcéral de Saratov « ont fait le tour de la Russie en quelques jours. C’est devenu viral. » Face au tollé provoqué par ces images, les parlementaires de la Douma se sont emparés de cette question pour réformer le Code pénal et définir comme infraction les faits de torture par les forces de l’ordre. « Ces moments d’indignation de l’opinion publique ne sont pas rares en Russie mais retombent très vite dans l’espace médiatique. »

La Russie poutinienne demeure un régime « hybride » où cohabitent l’Etat de droit et décisions arbitraires. « Le droit se manifeste. On ne met pas directement les gens dans une cave. Lors d’une arrestation, les forces de l’ordre suivent les procédures et utilisent les instruments juridiques à leur disposition, explique Anne Le Huérou. Au moment d’une arrestation, la police annonce aux personnes inculpées les faits qui leur sont reprochés. »

La Russie orange mécanique

Dans le système éducatif, la violence est également bien ancrée. En 2014, Human Rights Watch a présenté un rapport édifiant sur les nombreux cas de maltraitance et de négligence. Le système russe d’institutions publiques hébergeant les jeunes handicapés et orphelins est qualifié de « ségrégationniste » par l’ONG. Le rapport s’appuie sur plus de 200 entretiens de jeunes et de leurs parents. Certains enfants décrivent les traitements inhumains et dégradants appliqués dans ces institutions. « Le personnel […] a isolé de force des enfants, leur a refusé tout contact avec leurs proches et les a parfois forcés à subir une hospitalisation psychiatrique en guise de punition », décrit les auteurs du rapport, Human Rights Watch. En plus des obstacles à l’adoption, de nombreux orphelins ‘valides’restent dans ces institutions fermées jusqu’à leur majorité. « Ils sont ensuite intégrés dans des écoles militaires et l’armée constitue souvent pour ces adolescents la seule voie de sortie », souligne la maitresse de conférences Anne Le Huérou.

La problématique des violences conjugales demeure extrêmement préoccupante en fédération de Russie. Dans une étude publiée en 2017, Human Rights Watch estimait qu’en 2013, 36 000 femmes et 26 000 enfants étaient confrontés au quotidien à des actes de violence domestique. « La violence domestique ne constitue pas une infraction dans le code pénal. » Le phénomène n’est pas près de s’inverser. En 2017, le gouvernement russe avait décriminalisé les actes violents se déroulant dans l’intimité familiale. Toujours d’après l’ONG, au moins une femme sur cinq en Russie a subi des violences physiques de la part de son mari ou de son partenaire.

Face à ce phénomène, les services de l’Etat et les forces de l’ordre adoptent une attitude passive et culpabilisante. « La police et les tribunaux blâment régulièrement les victimes et conseillent aux femmes en quête de protection de se réconcilier avec leurs agresseurs ou d’éviter de les ‘provoquer’. »

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