Pourquoi le Vatican s’intéresse-t-il aujourd’hui autant à l’intelligence artificielle ?
Premièrement, cet intérêt qui semble soudain est en réalité ancien. Cela fait plus d’une dizaine d’années qu’il existe un dialogue discret entre les acteurs de l’IA et ceux du Saint-Siège. En général, cela se fait directement. Cette encyclique n’apparaît donc pas par hasard, même si Léon XIV est particulièrement sensible au sujet : son prédécesseur avait déjà pris la parole sur cette question.
Cela s’inscrit dans un mouvement historique. Léon XIII avait publié, le 15 mai 1891, une encyclique sur la condition ouvrière et la naissance de la révolution industrielle. Comme Léon XIII fut le pape de la révolution industrielle, Léon XIV veut être celui de l’intelligence artificielle.
Il y a aussi un ancrage plus fondamental : l’Église est l’un des plus grands acteurs mondiaux de la santé et de l’éducation à travers ses dispensaires, ses écoles et ses institutions. Les questions liées à la technologie, à la santé et à l’humain sont donc centrales pour elle.
Quel est, selon vous, le message central de ce texte ?
Le titre, Magnifica Humanitas (« magnifique humanité ») est déjà très révélateur. C’est intéressant de voir que, pour parler de l’IA, le pape choisit d’abord de parler de la beauté de l’humanité. Le message est clair : l’IA doit être faite pour l’humain, et non l’humain pour la technologie. L’humanité ne doit pas devenir un marchepied vers un transhumanisme qui voudrait dépasser ou corriger l’être humain par la machine.
Le texte met en garde contre la culture de la performance et de l’optimisation permanente. Il alerte aussi contre l’uniformisation, en évoquant notamment la Tour de Babel. Ce sont les logiques algorithmiques qui sont ici pointées du doigt. L’humanité et la dignité humaine doivent rester au centre. Elles ne doivent jamais être corrélées à la performance.
Enfin, le pape termine sur l’usage de l’IA dans les conflits, dans un monde de plus en plus violent. Il plaide contre les armes létales autonomes et pour une résolution pacifique des conflits. Cela s’inscrit dans la position traditionnelle de l’Église en faveur du dialogue et de la paix. Cette vision correspond aussi à la personnalité de Léon XIV : un pape très technophile, mais qui a passé vingt ans au Pérou comme missionnaire auprès des plus démunis, et qui conserve une proximité très forte avec les plus fragiles.
En quoi ce texte marque-t-il une étape importante dans la doctrine sociale de l’Église ?
La doctrine sociale de l’Église a été réunie et compilée en 2008. Ce qui est intéressant ici, c’est que le texte reprend les grandes valeurs déjà présentes, comme le bien commun, le partage, la gouvernance ou la dignité humaine, mais en les actualisant face aux défis technologiques contemporains.
Il était important pour le Saint-Siège de partager ses réflexions et les convictions du pape à ce moment précis. Cette encyclique constitue une forme d’aggiornamento, un nouveau chapitre de la doctrine sociale de l’Église. C’est aussi une réflexion menée en dialogue avec les acteurs de la tech. Le Vatican ne voulait pas produire une réflexion purement théorique ou déconnectée du réel.
Pour la conférence de presse, le Vatican a invité Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, l’entreprise à l’origine du logiciel Claude. Quels sont les liens entre l’Église et les entreprises de la Silicon Valley ?
La présence d’un des cofondateurs d’Anthropic a pu donner l’impression d’un lien privilégié avec une entreprise en particulier, mais ce n’est pas le cas. Ces échanges existent avec l’ensemble des acteurs du secteur. Les liens reposent sur un dialogue mutuellement fructueux. L’Église a besoin d’entendre ce que les acteurs de la tech ont à dire, car elle ne peut pas mener une réflexion de principe totalement déconnectée des réalités technologiques.
Mais, inversement, les acteurs de la Silicon Valley sont très intéressés par une parole libre comme celle du pape. Le Vatican n’a pas d’intérêts économiques à défendre. Le Saint-Père est à la fois chef d’État et leader spirituel : il n’a pas d’investissements à protéger ni de marchés à conquérir. Cela lui donne une liberté de ton assez rare, et ses messages sont souvent très bien reçus dans la tech.
Ces acteurs cherchent aussi auprès du pape une anthropologie vieille de deux mille ans : une réflexion profonde sur l’humain, l’éthique et la relation entre l’homme et ses créations. Ils y trouvent un regard différent, décentré, qui vient parfois challenger leurs propres visions philosophiques et sociales.
Est-ce que, d’une certaine manière, l’Eglise ne craint pas une forme de concurrence, l’IA remettant en cause la place de Dieu ou de la spiritualité dans notre société ?
Au contraire. Avec une lecture superficielle, certains peuvent voir dans l’IA une sorte de « dieu de poche ». Mais on voit bien qu’elle n’a ni expérience réelle, ni empathie véritable. D’ailleurs, plus les gens sont hyperconnectés, plus on voit aussi réapparaître le besoin de simplicité, de contact humain, parfois même du papier et du crayon.
L’idée d’une concurrence avec Dieu n’existe pas vraiment dans la pensée du pape. Certains interprètent le récit de la Tour de Babel comme une tentative humaine de remplacer Dieu, mais ici ce n’est pas du tout la logique. Il n’y a pas de concurrence spirituelle avec la machine. Comme le disait Einstein : « Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science en rapproche. »
Quel impact aura selon vous ce texte sur les décisions politiques à venir ?
Je suis persuadé que ce texte aura un impact. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certains responsables politiques, notamment hors Union européenne, ont réagi rapidement : ils sentent bien que ce texte pourrait remettre en cause certaines orientations actuelles. L’encyclique de Léon XIII sur la condition ouvrière, à la fin du XIXe siècle, avait lentement infusé dans la société. Elle avait influencé les syndicats, le patronat chrétien et une partie des responsables politiques de la démocratie chrétienne.
Léon XIV ne fait pas de politique au sens partisan du terme. Cette encyclique n’est pas une feuille de route politique. Mais elle nourrit les débats et les réflexions collectives. Il faut laisser le temps au texte d’infuser.