Entre idées nationalistes et mesures de gauche, le « en même temps » de Marine Le Pen

Entre idées nationalistes et mesures de gauche, le « en même temps » de Marine Le Pen

La candidate du Rassemblement National, dont l’écart avec Emmanuel Macron au deuxième tour de l’élection se resserre dans les sondages, multiplie les propositions sociales dans son programme de campagne. Mais les idées d’extrême droite restent centrales dans son projet politique.
Public Sénat

Par Pierre-Louis Boucé

Temps de lecture :

6 min

Publié le

À presque une semaine du premier tour, Marine Le Pen est donnée en deuxième position des sondages, avec 20 % des intentions de vote. D’après une étude CEVIPOF pour le Monde publiée le 28 mars, la candidate d’extrême droite recueillerait 21 % des voix des électeurs de Jean-Luc Mélenchon dans l’éventualité d’un second tour contre Emmanuel Macron. Cette porosité entre la gauche radicale et la droite nationaliste s’explique par la présence d’un certain nombre de mesures sociales et protectionnistes dans le programme de Marine Le Pen.

 

Un ciblage de l’électorat populaire

 

La candidate du Rassemblement National propose notamment la revalorisation d’un certain nombre d’aides sociales. Marine Le Pen entend réindexer les retraites sur l’inflation, revaloriser les petites pensions à un minimum de 1000 € mensuels et réinstaurer la demi-part des veufs et veuves. La candidate propose également une baisse de la TVA sur les produits énergétiques, des exonérations fiscales ou la gratuité des transports pour les jeunes actifs. « L’intérêt pour Marine Le Pen, c’est de se concentrer sur le pouvoir d’achat. 57 % des Français estiment que c’est ce qui va déterminer leur vote, c’est beaucoup plus que la sécurité ou tout autre thème de cette campagne », explique Stewart Chau, directeur des études politiques et opinion chez Viavoice.

La candidate du RN porte également des revendications habituellement attribuées aux écologistes. Son programme comporte sept propositions en faveur du bien-être animal, notamment la création d’une reconnaissance constitutionnelle et d’un nouveau statut civil pour les animaux ou le renforcement des peines sanctionnant les infractions commises envers ces derniers. Pour Stewart Chau, cela permet à Marine Le Pen d’adopter une « figure plus adoucie, celle d’une radicalisation apaisée, dans la poursuite de sa stratégie de dédiabolisation ».

Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS, a étudié la question du social dans le programme de Marine Le Pen. Selon le chercheur, « Les mesures de redistribution et de protection sociale représentent cette année deux tiers (66 %) des propositions économiques et sociales de la candidate du RN, la proportion la plus élevée depuis l’irruption du FN sur la scène politique française ». Cela suffira-t-il à conquérir un électorat de gauche ? « Ce qui est sûr, c’est qu’elle s’adresse à des catégories socioprofessionnelles précises, moins favorisées, qui ont tendance à s’abstenir ou à voter soit pour le RN, soit pour Jean-Luc Mélenchon », tempère Stewart Chau. « Cette stratégie est payante, puisqu’elle reste populaire sur cette tranche de population ».

Mais sous ce vernis rose-vert subsiste un projet incontestablement d’extrême-droite. La députée du Pas-de-Calais veut proposer par référendum pour « interdire toute forme de peuplement qui vise à altérer l’identité de la France » dans la Constitution. Une référence qui rappelle la théorie xénophobe du « grand remplacement », introduite par l’écrivain Renaud Camus en 2010 et selon laquelle une élite politique voudrait substituer la population européenne par des personnes d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Citée par Éric Zemmour et même Valérie Pécresse, cette théorie n’est officiellement pas du goût de Marine Le Pen, pour qui elle relève d’une « vision complotiste ». « Ce n’est pas notre cheval de bataille », avait-elle déclaré sur France 2 le 3 mars. Pour Jean-Yves Camus, codirecteur de l’Observatoire des radicalités politiques, l’ancienne finaliste de 2017 pose un « raisonnement flou » : « L’identité française mentionnée est très difficile à détailler concrètement ». Le but est d’atteindre une frange radicale des électeurs tout en contournant la théorie polémique.

 

En toile de fond, le nationalisme demeure

 

La candidate conserve sur l’immigration sa traditionnelle posture nationaliste. En se faisant le chantre de la « priorité nationale », elle reprend la « préférence » que son père Jean-Marie Le Pen appelait de ses vœux. Pour Jean-Yves Camus, cette notion a survécu à la dédiabolisation de l’ancien Front National, au même titre que les idées sur « la souveraineté, la loi et l’ordre ou le positionnement antisystème ». Sur le plan de l’immigration, elle veut également réduire drastiquement le regroupement familial, supprimer le droit du sol et la naturalisation par mariage. Enfin, elle affirme que les étrangers venus pour travailler en France devront rentrer chez eux au bout d’un an de chômage.

Cette posture ne se limite pas à la seule question migratoire. Début 2022, la fille du fondateur du FN s’était opposée à l’allongement à 14 semaines du délai de l’IVG. Elle milite également pour l’interdiction du port du voile dans « les lieux ouverts au public », dénonçant un « uniforme totalitaire ». Sur le plan mémoriel, la candidate refuse toute « repentance » liée à la guerre d’Algérie – à laquelle son père a participé – ou au génocide rwandais. Dans son rapport aux médias, elle s’en prend régulièrement au service public et veut d’ailleurs supprimer la redevance audiovisuelle. Enfin, elle revendique sa bonne entente avec d’autres forces d’extrême-droite en Europe, notamment le très conservateur Premier ministre hongrois, Viktor Orban.

Face à ce constat, difficile de comprendre comment un électeur de gauche pourrait se rabattre sur une candidate nationaliste. Concernant les conclusions de l’enquête du CEVIPOF, Jean-Yves Camus estime que le report de voix en faveur de Marine Le Pen ne peut émaner « que de ceux qui auraient voté Mélenchon par conviction antisystème ». « C’est d’autant plus clair quand vous écoutez le discours du meeting de Marseille », poursuit le spécialiste de l’extrême-droite. Le 27 mars, le candidat de l’Union Populaire louait « l’union entre les peuples » et en particulier le « voisinage méditerranéen […] avec qui nous sommes intimement liés par nos familles, nos espérances, nos poésies ». Pas vraiment les mots d’ordre de ce que Marine Le Pen appelle « le camp national ».

À 1 semaine du 1er tour et à côté d’un Éric Zemmour bien plus radical, c’est sur une image adoucie et moins perméable au front républicain que Marine Le Pen peut compter. « À partir du moment où quelqu’un utilise la notion de remigration [renvoi massif d’étrangers vers leur pays d’origine, ndlr] en face de vous, vous recentrez automatiquement votre position », analyse Jean-Yves Camus.

Dans la même thématique

Entre idées nationalistes et mesures de gauche, le « en même temps » de Marine Le Pen
3min

Politique

Crise agricole : « 80% des engagements sont tenus ou en passe d’être tenus », affirme Gabriel Attal

Interrogé par François Patriat, président du groupe RDPI (majorité présidentielle) au Sénat sur la crise agricole, le Premier Ministre a reconnu une situation difficile pour les agriculteurs français, déplorant « un malaise, une détresse, une exaspération qui vient de loin », tout en se réjouissant de la réponse apportée par le gouvernement à travers les 62 engagements promis lors de sa conférence de presse début février.

Le