États-Unis : loin d’être un « acte isolé », l’opération au Venezuela s’inscrit dans une « stratégie d’influence » globale de Donald Trump en Amérique latine

La capture du président vénézuélien Nicolas Maduro, par les États-Unis début janvier, a semblé réactualiser la doctrine Monroe. Auditionné au Sénat, le chercheur Gaspard Estrada revient sur les velléités de Donald Trump sur l’ensemble des Amériques, et leurs répercussions sur la politique intérieure.
Aglaée Marchand

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Une vieille doctrine remise au goût du jour, au bon vouloir de Donald Trump. En 1823, son prédécesseur James Monroe proclamait que les Amériques n’étaient plus ouvertes à la colonisation des puissances européennes, et que toute intervention sur le continent serait perçue comme une menace à la paix. Deux siècles plus tard, place à la version « Donroe ». L’enlèvement de Nicolas Maduro est « un marqueur mais illustre également une tendance de fond » du déplacement des regards internationaux vers l’Amérique latine, rapporte le directeur de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (OPALC) à Sciences Po, Gaspard Estrada, auditionné par la commission des Affaires étrangères du Sénat ce mercredi.

Washington face à Pékin et à Bruxelles

Le 2 décembre dernier, le gouvernement américain a dévoilé sa stratégie de sécurité nationale (NSS). L’occasion pour Donald Trump de présenter son corollaire à la doctrine Monroe : « Dans le cadre de notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question », indiquait-il. Cette publication, un mois avant l’opération au Venezuela, « montrait la volonté des États-Unis d’intervenir de manière beaucoup plus forte, y compris en niant le droit international », explique Gaspard Estrada.

Dans le document officiel, la Maison Blanche précise que les États-Unis chercheront à accéder aux ressources et emplacements stratégiques en Amérique latine, et veiller à ce que les gouvernements régionaux soient « suffisamment stables et bien gouvernés pour prévenir et décourager les migrations massives vers les États-Unis ». Washington a affirmé aussi son refus de laisser les « concurrents non hémisphériques […] positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou de contrôler des actifs stratégiques ». Une allusion à peine voilée à la Chine, principal acheteur du pétrole vénézuélien.

Le chercheur de l’OPALC évoque un autre « facteur capital » dans l’intervention américaine : la parution, une semaine après la NSS, de la troisième version du livre blanc de la Chine, en matière de stratégie politique étrangère vis-à-vis de l’Amérique latine. Une version « beaucoup plus détaillée et ambitieuse », alors que la présence de Pékin dans la région s’accroît. Au-delà du volet économique, elle se positionne aussi dans les domaines de la technologie, de la coopération culturelle, de la défense ou encore du spatial, énumère Gaspard Estrada.

Plus récemment, la signature du traité entre l’Union européenne et le Mercosur, ambitionne de développer les échanges économiques entre ces deux zones du globe. S’il entre en vigueur, cet accord pourrait, à son tour, influencer les dynamiques à l’œuvre en Amérique latine.

Ingérences américaines dans les élections

Si l’opération américaine au Venezuela, est le « début d’une nouvelle séquence », elle n’est pas à interpréter « comme un acte isolé », souligne le directeur de l’OPALC. Il en tient pour preuves les tentatives américaines d’interférer dans plusieurs processus électoraux, présidentiels et législatifs, depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. « Les États-Unis ont été extrêmement actifs, en prenant position en faveur de tel ou tel candidat », explique Gaspard Estrada. Au Honduras d’abord, où le nouveau président élu, Nasry Asfura, « a reçu le soutien explicite de Donald Trump ». Le chef d’Etat américain a notamment publié plusieurs tweets, à l’intention des Honduriens, leur expliquant que s’ils ne votaient pas pour Nasry Asdura, « la coopération bilatérale entre le Honduras et les États-Unis serait impactée négativement ». Or, « plus de 20 % du PIB correspond aux transferts d’argent des migrants honduriens qui habitent aux États-Unis. Donc, dans la perspective d’un électeur hondurien moyen, c’est un effet catastrophique pour l’économie de ce pays », déroule le chercheur. Le candidat « a fini par l’emporter de peu ».

Second exemple : l’Argentine. « Quelques semaines avant les élections législatives de mi-mandat, le département du Trésor américain a annoncé un prêt exceptionnel de 20 milliards de dollars à l’Argentine, à condition que les Argentins votent en faveur des candidats soutenus par le président Javier Milei. Faute de quoi, le prêt pourrait être révoqué », poursuit Gaspard Estrada. Alors que les sondages donnaient la coalition de Javier Milei « à la traîne », quelques semaines avant le scrutin, les résultats ont finalement été « très positifs » pour le chef d’État en place.

« Il faut rester prudent dans l’analyse », temporise toutefois le directeur de l’OPALC, « ce n’est pas uniquement Donald Trump qui a inversé les résultats. Il est un facteur parmi d’autres, mais ce phénomène illustre la volonté très claire des États-Unis d’agir dans la région ». L’expert mentionne notamment la tendance de l’alternance à l’œuvre en Amérique latine, qui explique aussi de tels revirements électoraux. Reste que ces résultats « sont lus à Washington comme une validation des opérations entreprises par les États-Unis ».

Des répercussions sur la politique intérieure

De la même manière, la joie d’une large partie de la diaspora vénézuélienne à la capture de Nicolas Maduro, constitue « un facteur de succès » pour la Maison Blanche. Mais « c’est un leurre », estime Gaspard Estrada, « parce qu’on n’a pas vu de changement de régime, et la situation dans le pays est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît ». Washington subit notamment les effets de la « diminution des relations » avec Caracas. Ces épisodes géopolitiques démontrent que les États-Unis ne développent pas « une politique étrangère » mais plutôt « une stratégie de coups d’éclat, […] à courts termes ».

La situation à Cuba pourrait aussi bien constituer « un problème de politique intérieure immédiat » pour Donald Trump, en cas de blocage total de l’île. « Ce qui va se passer, en premier lieu, ce sera une crise migratoire […] parce que le gouvernement [cubain] va ouvrir les vannes ». Un phénomène qui serait « assez contre-productif » pour le locataire de la Maison Blanche, « parce que le cœur de son discours, c’est la lutte contre le trafic de drogues et les migrants illégaux », analyse le directeur de l’OPALC.

Par ailleurs, le chercheur met en avant les différents « rapports de force dans l’administration américaine », à l’origine de certains « changements de positions ». Deux hommes y jouent un rôle central : Richard Grenell, l’envoyé du président pour les missions spéciales et « très proche du lobby pétrolier », et Marco Rubio, secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale, un cubano-américain. Alors que se tiendront en novembre les élections de mi-mandat, « la question des suites à donner à l’opération au Venezuela va occuper les débats électoraux », anticipe Gaspard Estrada. Le week-end dernier, les Républicains ont perdu un siège au Sénat texan. En décembre, une démocrate a été élue maire de Miami, une première depuis 28 ans. « Ce sont des signaux assez fort vis-à-vis des Républicains, en ce qui concerne la lisibilité de la stratégie de Trump vis-à-vis de l’Amérique latine », conclut-il.

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