Europe : à Bruxelles, l’accord entre EELV et LFI fait parler chez les Verts européens

Europe : à Bruxelles, l’accord entre EELV et LFI fait parler chez les Verts européens

L’Europe était le principal point de désaccord entre le Pôle Ecologiste et LFI, qui ont trouvé un compromis dimanche dernier. Chez les Verts européens, et notamment au groupe écologiste du Parlement européen, l’accord avec une formation critique du fonctionnement de l’UE fait grincer des dents. Simple incompréhension ou vrai reniement des valeurs européennes d’EELV ?
Louis Mollier-Sabet

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Dès la conclusion de l’accord entre EELV et LFI dimanche soir, les éléments de langage ont commencé à tourner dans les cercles macronistes, et leur principale cible a tout de suite été le compromis sur l’Europe trouvé par les deux formations politiques. « Europe Ecologie – Les Verts » aurait ainsi renié son identité européenne, qui constitue pourtant le premier mot du nom même de son parti, en s’alliant au grand méchant loup de la bergerie européenne : Jean-Luc Mélenchon. Il est vrai que sur l’Europe, les deux partis ont des divergences de culture certaines, qui se traduisent par leur appartenance à deux groupes différents au Parlement européen : « European Greens » et « The Left. » EELV est ainsi un parti européen au sens idéologique du terme, et même fédéraliste, mais aussi dans son organisation partisane, puisque le Parti vert européen regroupe 32 partis écologistes nationaux.

La France Insoumise s’est construite – elle – sur un certain euroscepticisme, notamment lors de la campagne présidentielle de 2017, encore marquée par la crise des dettes souveraines des années 2010. Depuis, la crise sanitaire a brisé le carcan budgétaire européen et LFI a abandonné son plan A / plan B, qui consistait à agiter la menace d’une sortie de l’Union européenne pour renégocier les traités. En 2022, Jean-Luc Mélenchon a simplement défendu des mécanismes « d’opt-out », notamment sur les règles budgétaires et de concurrence, afin de pouvoir appliquer le programme de l’Union populaire. Dans l’accord conclu dimanche, ce sont bien les questions européennes qui sont détaillées avec le plus de précision, signe que c’est le point qui a polarisé les négociations. La Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale (NUPES) se dit « prête à désobéir à certaines règles européennes », pour « être en capacité d’appliquer [son] programme. »

« Il est écrit noir sur blanc que rien ne pourra se faire en dehors de l’Etat de droit »

Une formulation qui n’a pas manqué de faire réagir dans les instances européennes des Verts, et notamment dans le groupe Alliance Libre Européenne (ALE) au Parlement européen. Politico a rapporté les appréhensions des eurodéputés « Verts » hollandais, allemands ou belges, comme Bas Eickhout, Reinhard Bütikofer ou Philippe Lamberts, qui s’inquiètent d’une potentielle remise en cause de la primauté du droit européen. Les Verts français ont tout de suite essayé de dissiper les craintes de leurs collègues européens, comme la sénatrice Mélanie Vogel, membre de la direction du Parti Vert européen : « Il est écrit noir sur blanc [dans l’accord] que rien ne pourra se faire en dehors de l’Etat de droit. Pour nous c’était absolument nécessaire d’inscrire ça, tous les juristes savent que quand on respecte l’Etat de droit, on respecte la hiérarchie des normes, et donc la primauté du droit européen et la compétence de la Cour de Justice européenne (CJUE). » D’après la sénatrice représentant les Français établis hors de France, « ‘désobéissance’, ce n’est même pas un terme légal », et les exemples donnés dans l’accord, comme l’Espagne qui a négocié une dérogation sur les prix de l’énergie avec la Commission européenne, « ne sont pas des violations du droit européen. » Alors qu’à l’inverse, l’accord cite nommément la « désobéissance des gouvernements d’extrême droite hongrois et polonais » et affirme que la « NUPES » les « combattra » au niveau européen.

Karima Delli, eurodéputée écologiste, estime même qu’EELV « a plus fait bouger LFI qu’autre chose » sur la question européenne, en explicitant notamment le respect des avis de la CJUE et l’appartenance à l’euro. « Nous ne voulons pas d’une Europe à la carte où l’on s’assiérait sur l’Etat de droit, c’est explicitement dit dans l’accord. Je ne comprends pas le débat qu’on a maintenant, alors que tout est écrit noir sur blanc », ajoute l’eurodéputée. Force est de constater que « le retrait unilatéral de certains programmes », ou « opt-out », qui figurait dans « la stratégie en Europe » de l’Union populaire, n’apparaît plus dans l’accord entre EELV et LFI. « On s’est toujours battus contre les systèmes d’opt-out, qui fracturent l’Europe sur le long terme », affirme ainsi Mélanie Vogel. De même, vu de Belgique, l’accord ne choque pas l’eurodéputée écologiste Saskia Bricmont : « L’ADN des Verts c’est l’Europe, c’est bien précisé dans le texte de l’accord. Les mots sont importants, on est dans le respect de la CJUE et de l’Etat de droit, les choses sont très claires. » L’eurodéputée belge « comprend » le terme de « désobéissance » comme un moyen de mettre en œuvre certaines politiques écologistes, comme sur la question de la Politique agricole commune (PAC) : « On est en désaccord profond avec la PAC telle qu’adoptée. Or les Etats-membres ont une marge de manœuvre importante pour l’appliquer. La France peut faire le choix de désobéir aux lignes directrices européennes pour que la PAC serve à la transition écologique plutôt qu’à l’agriculture conventionnelle comme aujourd’hui. »

« Les macronistes sont bien au rendez-vous pour défendre certains intérêts nationaux bien précis »

Mais alors, comment expliquer l’inquiétude qui monte dans les rangs des Verts européens ? « L’inquiétude venait aussi de la manière dont c’est sorti dans la presse. Quand on lit ‘désobéir à certaines règles’sans avoir lu tout le texte, ça peut faire peur », analyse Mélanie Vogel, qui insiste sur une phase de dialogue dans un parti européen, où tout n’est pas nécessairement perçu de la même manière selon les traditions nationales : « On est vraiment une famille politique européenne, cela nous arrive régulièrement de devoir comprendre ce que font les autres. Ce n’est pas la première fois que ça nous arrive d’avoir des accords, qui peuvent être reçus d’une façon différente dans les autres pays. » Karima Delli rejoint la sénatrice écologiste, en rappelant que « cela pose toujours question quand les Verts font des alliances au niveau national, comme quand les Verts allemands l’ont fait avec le FDP [Freie Demokratische Partei, un parti libéral de centre-droit allemand ndlr]. » Mélanie Vogel y voit finalement une sorte d’incompréhension, parfois liée à une distance au contexte politique français : « Il y a en France une grande attente de l’électorat, ce n’est pas forcément ce qui était perçu dans les autres pays, parce qu’ils suivent ça de plus loin. »

C’est aussi le diagnostic de Saskia Bricmont, eurodéputée belge du parti « Ecolo » : « Les critiques qui sont émises, c’est aussi un manque de compréhension de la réalité politique française. Si on veut laisser le champ libre aux macronistes et à l’extrême droite, on ne fait rien. Dans la configuration politique existante, on n’a pas d’autre choix que de coaliser pour peser sur l’agenda politique à l’Assemblée. » D’après Saskia Bricmont, qui a « l’expérience belge en filigrane », ces incompréhensions sont aussi l’expression d’une culture de la coalition mal comprise en France : « Pour peser et faire avancer un agenda social et écologique, il faut le plus d’élus possibles, et donc des coalitions. Cela nécessite évidemment des compromis, mais chaque député pourra défendre sa politique à l’Assemblée ensuite. » Face aux critiques sur l’abandon des valeurs européennes par EELV, l’eurodéputée « invite chacun à venir voir l’activité du groupe des Verts au Parlement, où l’on défend un agenda profondément européen », alors que « les libéraux » et « les macronistes » sont « bien au rendez-vous pour défendre certains intérêts nationaux bien précis. »

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