Paris: Francois-Xavier Bellamy during a press conference

Européennes : un rapprochement entre LR et le groupe d’extrême droite ECR est-il envisageable au Parlement européen ?

Alors que le compromis est la règle en Europe, la tête de liste LR aux européennes assume de voter « très souvent » au Parlement européen avec des « collègues du groupe ECR », l’un des deux groupes d’extrême droite, où siège le parti de Giorgia Meloni. La première ministre italienne pourrait se retrouver au centre des discussions au lendemain du scrutin. Au sein des LR, la prudence reste de mise, mais certains, comme Julien Aubert, vice-président du parti, plaident pour « s’allier avec ECR ».
François Vignal

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A moins de deux semaines des européennes, les électeurs sont tournés vers les résultats du 9 juin dans leur pays. Mais un autre enjeu est déjà dans les têtes des partis politiques : la question des alliances au Parlement européen, où le compromis est la règle. L’extrême droite devrait globalement progresser. La majorité, ou du moins l’accord, qui s’était dessiné pour permettre à Ursula Von Der Leyen, membre du Parti populaire européen (PPE, groupe qui rassemble la droite européenne), d’être élue en 2019 présidente de la commission européenne, pourrait ne pas se reproduire.

Face à cette poussée de l’extrême droite, la construction de majorités risque d’être encore plus difficile. Dans ces conditions, un rapprochement du PPE avec l’extrême droite se pose pour certains. Les regards se tournent vers l’ECR, le groupe des conservateurs et réformistes européens, l’un des deux groupes d’extrême droite au Parlement européen, où siègent Fratelli d’Italia, le parti de la première ministre italienne, Giorgia Meloni, le PIS polonais, le parti d’extrême droite espagnol Vox ou encore Reconquête, la formation d’Eric Zemmour. Dans l’autre groupe d’extrême droite, Identité et démocratie (ID), on trouve le Rassemblement national (RN), le parti italien de la Ligue. Le parti d’extrême droite allemand AfD vient d’être exclu du groupe, après que sa tête de liste a notamment déclaré qu’un « SS n’était pas automatiquement un criminel ».

François-Xavier Bellamy n’a pas de difficulté à « travailler » avec des membres du groupe ECR, « au cas par cas »

Pour la tête de liste des LR aux européennes, François-Xavier Bellamy, une alliance avec ECR est-elle taboue ? Interrogé ce lundi matin sur France Inter, l’eurodéputé LR explique que dans les faits, il vote déjà avec des députés du groupe ECR.

« Au Parlement européen, il n’y a pas de coalition, c’est-à-dire que les majorités se font texte par texte, vote par vote, parfois amendement par amendement. Et au risque de vous surprendre, il m’est arrivé, très souvent, comme d’ailleurs à mes collègues macronistes, même à mes collègues socialistes, de voter des propositions qui venaient du groupe ECR », explique François-Xavier Bellamy, qui a eu « lui-même », dans sa commission de l’industrie, « l’occasion de travailler très régulièrement avec des collègues du groupe ECR ». Il ajoute :

 Je ne vois pas au nom de quoi on dirait aujourd’hui "Oh la la, c’est scandaleux, on ne parlera jamais avec eux". Ce serait complètement aberrant. 

François-Xavier Bellamy, tête de liste LR aux européennes.

Quant au groupe ID, où siège Jordan Bardella, « la question est plus vite résolue car en fait, ils ne travaillent pas, ils ne sont pas là, ne font pas de propositions, ils sont complètement absents. La question ne se pose même pas ». On note au passage que la tête de liste écarte donc une alliance avec l’ID en raison de leur manque de travail, pas en raison de leur positionnement à l’extrême droite.

« La culture parlementaire au Parlement européen n’est pas celle à laquelle on est habitués en France »

S’il n’est pas totalement clair, François-Xavier Bellamy ne semble pas écarter par principe toutes discussions ou rapprochement avec le groupe ECR, où siège une partie de l’extrême droite européenne, arguant que ces échanges ont de toute façon déjà lieu.

Au sein de son entourage, on explique qu’il n’y a rien d’étonnant dans ses propos. « C’est la mécanique du Parlement. Il y a des majorités au cas par cas au Parlement européen, texte par texte, avec des points de convergence à rechercher parfois vote par vote ». « La culture parlementaire au Parlement européen n’est pas celle à laquelle on est habitués en France. Pour trouver des majorités en commission parlementaire, il faut toujours travailler avec des députés d’autres groupes », fait valoir l’entourage de François-Xavier Bellamy, où on ajoute : « Le PPE sera demain la principale formation politique européenne, et pouvoir faire entendre la voix de la France au sein de son groupe politique au Parlement sera important. Ce n’est qu’au lendemain de l’élection que nous pourrons voir comment se structureront les rapports de force ».

« On a voté, c’est vrai, des amendements et des propositions qui ont été faites par l’ECR. C’est le principe même du fonctionnement du Parlement », souligne l’eurodéputée LR Anne Sander

Au point de voir des convergences ? L’eurodéputée LR sortante, Anne Sander, confirme cette situation de fait. « Nous sommes obligés sur chaque texte de construire des compromis. Donc on a voté, c’est vrai, des amendements et des propositions, qui ont été faites par l’ECR. C’est le principe même du fonctionnement du Parlement. Moi, par exemple, sur le texte restauration de la nature, en commission agriculture, c’est vrai que des amendements ont été portés par le groupe ECR et sont rentrés dans le compromis », illustre Anne Sander, à qui les LR n’ont pas réservé un sort favorable. Malgré son travail actif à Strasbourg, ils l’ont reléguée à une modeste dixième place sur la liste, sûrement non éligible…

L’eurodéputée LR constate que « durant les quatre premières années de la législature, la majorité a plutôt basculé à gauche. Et il y a eu en 2023 une prise de conscience et là, la majorité a davantage basculé à droite. C’est-à-dire que pour un même texte, vous avez des élus PPE, des élus du groupe ECR qui ont voté, une partie de Renew et parfois même des socialistes ».

La présidente de la Commission, Ursula Von Der Leyen, tend la main à Giorgia Meloni

Pour compliquer la lecture de la situation, Ursula Von Der Leyen, qui a été désignée en mars candidate du PPE pour la présidence de la commission, mais sans le soutien des LR, qui s’opposent à sa reconduction, lui reprochant sa politique et d’avoir été la candidate d’Emmanuel Macron en 2019, fait depuis des appels du pied à Giorgia Meloni. Elle semble aujourd’hui prête à franchir le Rubicon et à s’allier avec l’extrême droite, sûrement pour sauver sa tête.

Fin avril, Ursula von der Leyen a ainsi clairement ouvert la porte à une coopération avec ECR. « Cela dépendra des résultats des élections et de la composition de chaque groupe au Parlement européen », a affirmé l’Allemande, lors d’un débat entre les candidats à la présidence de la commission. Rebelote le 23 mai dernier. Si elle exclut une alliance avec le RN ou l’AfD, des « marionnettes de Poutine », elle tend la main à la première ministre italienne. « Elle est clairement pro-européenne, contre Poutine et elle est en faveur de l’Etat de droit. Si cela se confirme, alors nous proposerons de travailler ensemble », a assuré Ursula von der Leyen. Ce pas de deux est en gestation depuis plusieurs mois en réalité. La présidente de la commission a fait plusieurs déplacements avec Giorgia Meloni, notamment sur le thème de l’immigration.

« C’est plutôt à Ursula von der Leyen qu’il faut poser la question, car elle fait une alliance avec Meloni, pour asseoir son élection », souligne la sénatrice LR Valérie Boyer

La sénatrice LR Valérie Boyer, qui occupe la quatorzième place de la liste Bellamy, s’appuie justement sur ces sorties médiatiques de la présidente de la commission, quand on l’interroge sur l’éventualité d’un rapprochement entre PPE et ECR. « C’est plutôt à Ursula von der Leyen qu’il faut poser la question, car elle fait une alliance avec Meloni, pour asseoir son élection », lance la sénatrice LR des Bouches-du-Rhône, « elle vient quémander des voix auprès de Meloni, car elle est très contestée au sein du PPE ».

« Après, pour les textes, c’est vrai que l’Europe, c’est la culture du compromis. Ce n’est pas le fait majoritaire comme en France. Avec un scrutin proportionnel à un tour, on est obligés à des alliances », fait valoir Valérie Boyer, avant d’ajouter qu’« au Parlement européen, on discute avec tout le monde. Mais il y a une différence entre discuter et soutenir ».

Le rapprochement entre le PPE et ECR « paraît envisageable », selon l’universitaire Francisco Roa Bastos

Selon Francisco Roa Bastos, maître de conférences en science politique à Paris I Panthéon Sorbonne, et directeur du Master PEAP (Politiques européennes et Affaires publiques) de Science po Strasbourg, un rapprochement entre PPE et ECR est tout à fait de l’ordre du possible. « Cela paraît envisageable d’une part parce que les membres du PPE, dont le président du groupe, Manfred Weber, ont commencé à montrer qu’ils pouvaient s’entendre sur un certain nombre de sujets avec ECR, comme sur le texte restauration de la nature, voire avec ID, même s’il est évident qu’il y a de grosses oppositions et la plupart des députés du PPE ne voient pas d’un très bon œil l’alliance avec le RN ou la Lega italienne », avance Francisco Roa Bastos, interrogé par la journaliste de Public Sénat Audrey Vuetaz, dans le cadre de son podcast sur l’Europe, Trait d’Union.

« Il est probable que le groupe ECR ait voix au chapitre », ajoute l’universitaire, qui relève que « l’avantage de ECR, par rapport à ID, c’est qu’ils ont des partis de gouvernement. Giorgia Meloni évidemment en Italie, qui dirige par ailleurs ECR au niveau européen, est la figure centrale de ce groupe. C’est autour d’elle que se font les discussions pour savoir comment va se dessiner la future aile droite au Parlement européen à venir. Est-ce que ça va impliquer des changements massifs dans les groupes politiques et la constitution du Parlement ? Cela reste à voir. Mais des discussions plus poussées ont déjà lieu. Ursula von der Leyen elle-même compte beaucoup pour sa réélection sur le soutien du groupe ECR ». Francisco Roa Bastos ajoute :

 Il y aura, du point de vue de ECR, un vrai enjeu à exister plus et à constituer, peut-être pas le groupe pivot de la droite, mais un des deux piliers de la droite européenne avec le PPE. 

Francisco Roa Bastos, maître de conférences en science politique à Paris I Panthéon Sorbonne

« A partir du moment où Meloni risque de partir avec Le Pen, on aurait tout intérêt à récupérer au PPE certains partis qui sont aujourd’hui à ECR, ou même à fusionner », avance Julien Aubert

Si on sent encore une prudence du côté des LR, certains ont cependant moins de pudeur et affichent leur souhait d’une alliance avec ECR, à l’image de l’ex-député Julien Aubert. Surtout qu’après avoir pris ses distances, Marine Le Pen vient d’appeler dans le Corriere della Serra Giorgia Meloni à « s’unir ». « Je pense qu’elle et moi sommes d’accord sur l’essentiel, notamment sur la reprise en main de nos pays respectifs », avance Marine Le Pen, qui ajoute : « Si nous réussissons, nous pouvons devenir le deuxième groupe au Parlement européen [derrière la droite du PPE]. Je pense qu’il ne faut pas manquer une telle occasion »…

« A partir du moment où Meloni risque de partir avec Le Pen, on aurait tout intérêt à récupérer au PPE certains partis qui sont aujourd’hui à ECR, ou même à fusionner, pour avoir un groupe qui serait vraiment de droite », avance Julien Aubert, qui ajoute :

 On serait inspirés de s’allier avec ECR, ou à discuter avec les partis qui en font partie, si ECR explose. 

Julien Aubert, vice-président des LR.

Avec « Marine Le Pen qui a tendu la main à Giorgia Meloni, cela peut mettre Meloni en position d’arbitre », ajoute celui qui est l’un des vice-présidents des LR. « Certains LR sont un peu timorés, car ils sont très axés sur le modèle de l’ancien PPE. La charte du PPE renvoie à un modèle fédéraliste », regrette cependant Julien Aubert, qui défend un rapprochement avec ECR, qu’il juge pragmatique. « Tout dépend qui vous avez au sein de l’ECR. Si vous êtes d’accord sur 80 % des choses, pourquoi se séparer ? » demande-t-il, craignant que le « PPE soit poussé vers le centre ».

« Giorgia Meloni, c’est une drôle d’extrême droite. Qu’est-ce qu’elle fait d’extrême droite ? »

Quitte à accepter l’union avec l’extrême droite ? « Giorgia Meloni, c’est une drôle d’extrême droite. Qu’est-ce qu’elle fait d’extrême droite ? Si elle était d’extrême droite, Ursula von der Leyen ne proposerait pas une alliance avec elle », rétorque Julien Aubert, « si vous me demandez si ça me choque, ça ne me choque pas ». En revanche, « si Reconquête a des élus, vous ne pourrez pas fusionner PPE et ECR, car LR et Reconquête sont en contradiction. Mais s’il y a des délégations orphelines de l’ECR, on a intérêt à leur parler ».

Au lendemain du 9 juin, la recomposition du Parlement ne sera pas tout à fait terminée. « Tout dépendra qui sera dans l’ECR. Est-ce qu’il y aura Reconquête ? Le RN ? On ne va pas s’allier avec le RN, j’imagine que non. Après, au sein des LR, plus rien ne me surprend », lâche un membre du parti d’Eric Ciotti…

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