Franco-German government meeting
Kay Nietfeld/DPA/SIPA

« Foutage de gueule », « insulte » : la nomination de Lecornu passe mal à gauche, mais au PS, on est prêt à « aller chercher un max de concessions »

« Emmanuel Macron s’obstine dans une voie à laquelle aucun socialiste ne participera », dénonce le numéro 1 du PS, Olivier Faure. Patrick Kanner, à la tête des sénateurs PS, se dit cependant prêt à « écouter » Sébastien Lecornu, tout en mettant « la barre très haut ». « C’est une provocation qui est dangereuse », dénonce l’écologiste Guillaume Gontard. La communiste Cécile Cukierman alerte sur « la crise politique profonde » dans laquelle s’enfonce le pays.
François Vignal

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Petite douche froide pour la gauche et les socialistes. Ce n’est pas l’un des leurs, comme les parlementaires PS le réclamaient encore ce matin dans les murs du Sénat, mais Sébastien Lecornu, l’un des proches d’Emmanuel Macron, un fidèle transfuge de la droite, qui atterrit à Matignon, après la chute du gouvernement Bayrou. Mais y ont-ils vraiment cru ? Hors micro, certains reconnaissaient qu’ils n’imaginaient pas le chef de l’Etat nommer une personnalité de gauche.

« Emmanuel Macron est déconnecté ou il est sadique »

Ce mardi soir, dans un communiqué, le Parti socialiste n’a pu que « prendre acte » de la décision du Président. « Avec la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon, Emmanuel Macron s’obstine dans une voie à laquelle aucun socialiste ne participera. Sans justice sociale, fiscale et écologique, sans mesure pour le pouvoir d’achat, les mêmes causes provoqueront les mêmes effets », a réagi sur X Olivier Faure, premier secrétaire du PS, reprenant les mots du communiqué. Une formulation habile, qui ne ferme cependant pas la porte à d’éventuelles négociations. Si le nouveau premier ministre veut durer et surtout adopter un budget, il devra prendre en compte les demandes des socialistes, qui auront un rôle clef, encore une fois, pour une éventuelle non-censure.

Pour Patrick Kanner, patron des sénateurs socialistes, le choix présidentiel ne peut être qu’être condamné. « Emmanuel Macron est déconnecté ou il est sadique et irrespectueux des Français », dénonce le sénateur PS du Nord. S’« il est allé très vite », reconnaît-il, le sénateur s’étonne du timing : « Très honnêtement, faire une passation entre François Bayrou et Sébastien Lecornu demain, en pleine journée de colère des Français, honnêtement, c’est plus qu’osé. C’est quasiment du foutage de gueule, et je ne suis pas sûr que ça rende service à Sébastien Lecornu dans pareille occasion », lance Patrick Kanner.

« Nous prendrons nos responsabilités. Mais si on sent qu’on est baladés, on ne va pas refaire une Bayrou bis, on ira à la censure », prévient Patrick Kanner

En revanche, Patrick Kanner ouvre clairement la porte aux discussions, pour ne pas dire aux négociations, avec le nouveau gouvernement, si ce dernier est prêt à des vraies évolutions. Il entend « aller chercher un maximum de concessions pour permettre aux Français de vivre un peu mieux qu’ils ne vivent aujourd’hui, et être une gauche utile. Bien sûr, nous prendrons nos responsabilités. Mais si on sent qu’on est baladés… On ne va pas refaire une Bayrou bis, on ira à la censure », prévient le président de groupe. Il ajoute : « Lecornu doit savoir qu’on n’aura pas la main tremblante. Il faudra qu’il nous donne beaucoup d’assurances » pour avoir « de vrais gains ».

« Est-ce qu’il est prêt à aller chercher des recettes nouvelles ? On mettra la barre très haut », ajoute le socialiste. Mais Patrick Kanner tempère. « On ne parle pas de non-censure à ce stade, on va l’écouter sur ses priorités », ajoute l’élu du Nord. Bref, il attend de voir. « Est-ce que Lecornu aura les marges de manœuvre qui lui permettent de faire une inflexion qui nous parle, en termes de justice fiscale, justice sociale, plan de relance, bifurcation écologique ? Ou continuera-t-il la politique menée ? » interroge Patrick Kanner.

Mais certains socialistes, comme le député Philippe Brun, semblent pour le moins échaudés et moins enclins à discuter. Il voit cette nomination comme « une gifle pour le Parlement, qui a sanctionné à deux reprises les gouvernements macronistes, une gifle pour les électeurs, […] une gifle pour le mouvement social de demain », a-t-il dénoncé sur BFM TV. Pour lui, c’est « un triste jour pour la démocratie française ». Dans ces conditions, Philippe Brun estime qu’aller parler avec le nouveau premier ministre « paraît assez improbable », avec « un Président incapable d’ouvrir le jeu politique au Parlement, comment serait-il capable demain d’accepter des concessions que nous demandons ? »

« Une provocation scandaleuse et irresponsable » pour Guillaume Gontard

Chez les écologistes, on ne s’attendait pas à un miracle. « C’est hélas un peu téléphoné et attendu », réagit le président du groupe écologiste du Sénat, Guillaume Gontard. « Mais ça reste pour nous une provocation scandaleuse et irresponsable. Je ne sais pas si Emmanuel Macron se rend compte de ce qu’il fait. Car à travers la nomination de Sébastien Lecornu, il dit en substance je continue ma politique coûte que coûte, celle qui nous a mis dans le mur. Il dit je tends la main au RN, car on connaît les accointances que peut avoir Lecornu et les appels du pied qu’il a pu faire, et surtout, c’est dire je n’entends pas et ne réponds à la colère sociale », dénonce le sénateur écologiste de l’Isère. Il ajoute : « C’est une provocation qui est dangereuse. En plus, il la fait la veille d’une mobilisation qui s’annonce forte. C’est une colère, une colère sociale. Donc avec cette nomination, c’est quasiment une insulte qu’il fait aux Français ».

S’il se confirme que les groupes parlementaires sont appelés à discuter, comme l’a demandé l’Elysée dans le communiqué d’annonce, « évidemment on ira discuter, on est républicain », répond Guillaume Gontard. Mais « on ira sans s’attendre à rien. Le choix a été fait de continuer, de poursuivre cette politique en écoutant personne. On a eu les gouvernements Attal, Barnier, Bayrou, on a Lecornu, qui tombera aussi de la même manière, il n’y a pas de raison ».

« Une fois de plus, Emmanuel Macron fait comme s’il n’y avait pas eu les élections législatives de 2024 » dénonce Cécile Cukierman

Du côté du Parti communiste, même dénonciation. « Une fois de plus, Emmanuel Macron fait comme s’il n’y avait pas eu les élections législatives de 2024 et nomme quelqu’un de son entourage, faisant fi du vote des Français. Donc la crise politique n’est pas réglée ce soir », soutient Cécile Cukierman, présidente du groupe CRCE (communiste) du Sénat. « Quand en démocratie, on ne respecte pas le rapport de force issu des urnes, la crise politique est profonde. Dans n’importe quel autre pays on n’appelle pas le troisième d’une élection », ajoute la sénatrice de la Loire.

Elle s’étonne au passage de la tonalité du communiqué de l’Elysée, qui charge le premier ministre de trouver les « accords », par des consultations, pour adopter un budget. « Ce n’est pas au Président de s’occuper du rapport entre le gouvernement et le législatif. Il s’en mêle une fois de plus, donc ça ne va pas marcher », pense la sénatrice PCF, qui ajoute : « Si la discussion est comme précédemment, qu’on ne peut pas toucher aux retraites, qu’on ne peut pas revoir la répartition de l’impôt dans notre pays, il n’y a pas de discussion ».

« Il faut que le mouvement du 10 septembre prenne une tout autre ampleur » demande Mathilde Panot

Quant à Mathilde Panot, la présidente du groupe LFI de l’Assemblée nationale, elle ne voit dans la nomination de Sébastien Lecornu qu’une « provocation ». « Il a choisi son premier et dernier soutien », affirme à la presse la députée du Val-de-Marne, « il a choisi aussi celui qui dîne secrètement avec Marine Le Pen » ou qui « lors du mariage pour tous, disait qu’il était exaspéré par le communautarisme gay ». Sans surprise, elle prévient que LFI « n’ira absolument rien négocier avec la macronie ». Appelant encore à « une présidentielle anticipée, avec soit une destitution du Président, soit sa démission », Mathilde Panot lance, dans l’immédiat, un appel pour ce mercredi : « Il faut que le mouvement du 10 septembre prenne une tout autre ampleur ». Le niveau de mobilisation reste un élément d’incertitude. Un de plus, avec la possibilité pour le nouveau premier ministre de faire adopter un budget sans tomber.

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