François Bayrou à Matignon : « Il ne semble pas disposé à être un Premier ministre collaborateur »

Emmanuel Macron vient de nommer François Bayrou Premier ministre. Le président du MoDem devient ainsi le premier centriste de la Vème République à accéder à Matignon, il doit désormais composer son gouvernement et se protéger du risque de censure. Allié fidèle mais critique d’Emmanuel Macron, il devra réussir à parler aussi bien aux socialistes qu’à la droite. Analyse sur le plateau de Public Sénat.
Rose-Amélie Bécel

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Après dix jours d’attente, le président de la République a choisi de nommer un proche à Matignon : François Bayrou. Une consécration pour le président du MoDem, trois fois candidat à l’élection présidentielle et qui avait retiré sa candidature au profit de celle d’Emmanuel Macron en 2017.

Maire de Pau et Haut-commissaire au plan, il doit désormais s’atteler à la formation d’un gouvernement et rallier derrière lui un maximum de forces politiques, pour éviter de connaître le même sort que Michel Barnier. Une tâche aussi urgente qu’explosive, puisque son exécutif aussitôt formé devra immédiatement entamer de nouvelles discussions avec le Parlement pour doter la France d’un budget en 2025.

« Le premier Premier ministre centriste de la Vème République »

François Bayrou est-il l’homme de la situation, capable de trouver la voie du compromis face à une Assemblée tripolarisée ? « Il a été le premier à demander que les hommes de droite, de gauche et du centre travaillent ensemble. Il y a une certaine cohérence à le voir arriver aujourd’hui, si on veut gouverner en évitant la motion de censure », souligne l’historien Jean Garrigues.

Il est même « le premier Premier ministre centriste de la Vème République », note Pascal Perrineau. Pour le politologue, cette nouvelle nomination, après celle de Michel Barnier à la fin de l’été, acte bel et bien un « retour vers des valeurs sûres ». « Il y a quelques mois, Emmanuel Macron se tournait vers Les Républicains et un homme de 73 ans. Aujourd’hui, il se tourne vers un héritier de la démocratie chrétienne de 73 ans. Il y a quelque chose qui signe l’échec de ce que les macroniens aiment appeler la nouvelle politique », analyse-t-il.

Pour la communicante politique Emilie Zapalski, avec l’installation d’une figure centriste à sa tête, ce nouveau gouvernement pourrait au contraire courir à sa propre perte. « C’est comme si on purgeait ce fantasme du « ni gauche ni droite », qu’on allait jusqu’au bout. Emmanuel Macron a échoué et envoie à Matignon l’un des premiers initiateurs du dépassement de ce clivage », observe-t-elle. Une situation qui pourrait conduire, à terme, à la montée des extrêmes, craint Emilie Zapalski : « J’ai peur qu’on termine cette période de « ni gauche ni droite », qui n’a pas donné grand-chose, et qu’ensuite on se prenne le mur de personnalités beaucoup plus radicales. »

« Il a une identité politique qui n’est pas du tout celle d’Emmanuel Macron »

En nommant François Bayrou à Matignon, Emmanuel Macron ne fait toutefois pas exactement le choix du maintien de sa ligne politique. Très proche du chef de l’État, le nouveau Premier ministre n’en est pas moins critique. « Il ne semble pas disposé à être un Premier ministre collaborateur », estime Jean Garrigues, « il a une identité politique historique, celle du christianisme social, qui n’est pas du tout celle d’Emmanuel Macron. Ils ont convergé, mais toujours dans la critique. »

François Bayrou s’est ainsi montré très frileux sur de nombreuses réformes marquantes de ce second quinquennat. Sans s’opposer fermement au recul de l’âge de départ à la retraite, il affirmait ainsi qu’ « une autre réforme était possible ». Il s’était également opposé à l’adoption de la loi immigration, jugeant que « ce n’était pas le bon moment ». En février dernier, il avait même refusé d’entrer dans le gouvernement de Gabriel Attal.

« C’est peut-être d’ailleurs ce qui explique les difficultés à négocier ce matin avec Emmanuel Macron », note Jean Garrigues. Selon les informations du Monde, François Bayrou semblerait en effet ne pas être le premier choix du président. Reçu à l’Élysée en début de matinée, on lui aurait d’abord proposé « d’être le numéro 2 d’un gouvernement dirigé par Roland Lescure », macroniste de la première heure, autrement plus aligné avec les convictions d’Emmanuel Macron. « Devant le refus de François Bayrou et ses menaces de quitter la coalition, le chef de l’Etat s’est par la suite manifestement ravisé », précise Le Monde.

« Le Parti socialiste prend un poids d’arbitre qu’avait le Rassemblement national auparavant »

Alors que le président du MoDem a toujours veillé à garder son indépendance idéologique, sur quel socle va-t-il désormais se reposer pour gouverner ? « Le projet de François Bayrou a toujours été de faire travailler ensemble des personnes d’identité politique différente, sans que chacun ne perde son identité, en essayant de les faire converger. C’est peut-être utopique, mais en tout cas ce n’est pas du tout ce qui s’est réalisé avec Emmanuel Macron, qui a aspiré tout le monde derrière lui », analyse Jean Garrigues.

Pour le moment, seule La France insoumise affirme d’ores et déjà qu’elle votera la censure du gouvernement Bayrou. Tout en refusant d’entrer dans ce gouvernement, les socialistes se montrent plus prudents. Dans un courrier adressé au nouveau Premier ministre, le PS lui demande de renoncer au 49.3 et de garantir que son gouvernement « ne se placera en aucune manière sous la dépendance du Rassemblement national », pour éviter une censure. De son côté, Jordan Bardella a affirmé qu’il « n’y aura pas de censure a priori » du prochain gouvernement. Les Républicains, avec qui François Bayrou entretient une relation assez conflictuelle, doivent encore arrêter leur position lors d’une réunion prévue cet après-midi.

Pour s’assurer un maximum de soutiens, c’est en direction de la gauche que le nouveau Premier ministre doit se tourner, estime Emilie Zapalski : « Emmanuel Macron a décidé de mettre le Rassemblement national hors-jeu dans les négociations, ce qui veut dire que François Bayrou ne peut compter que sur la gauche. C’est pour cela que le Parti socialiste prend un poids d’arbitre que le RN avait auparavant. » Il ne faudra pas patienter longtemps avant de voir si ces gestes en direction des socialistes se confirment. Dans le cadre de l’examen du budget 2025 à l’Assemblée nationale, les députés MoDem avaient accueilli favorablement plusieurs mesures de justice fiscale, poussant notamment une plus forte imposition des « superdividendes ». Ces mesures seront-elles reprises dans le cadre d’un nouveau projet de loi de finances ? François Bayrou prendrait alors le risque de s’attirer les foudres des élus macronistes et d’une partie des Républicains. Pour l’heure, l’équation ne semble pas résolue.

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