Crise politique : les socialistes demandent Matignon… mais planchent sur tous les scénarios

Au lendemain de la chute du gouvernement Bayrou, députés et sénateur PS se sont réunis pour réfléchir à toutes les options possibles, tout en continuant à marteler leur demande d’un premier ministre de gauche. Ils profitent au passage d’une unité retrouvée, dans une séquence qui les replace, pour un temps, au centre du jeu.
François Vignal

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Comme un symbole. Au moment où les socialistes paraissent revenir au centre du jeu, du moins en partie, ils ont littéralement pris toute la place, ce mardi matin, dans une partie des sous-sols du Sénat. D’un côté, les sénateurs socialistes, qui se sont réunis dans leur traditionnelle salle Clemenceau. Et quelques mètres plus loin, des députés PS, un peu perdus dans les couloirs. « On repère le lieu pour dans quelques années, quand on aura réussi notre vie ! Pour le moment, on censure le gouvernement », sourit l’un d’eux. Ils atterrissent salle Médicis. C’est là que se réunissent habituellement les sénateurs LR, là où Bruno Retailleau a dirigé le groupe, pendant des années.

Ce mardi, pas de réunion des sénateurs de droite. A la place, les députés PS s’installent là, autour du numéro 1 du Parti socialiste, Olivier Faure, avant de rejoindre les sénateurs pour une réunion commune de tous les parlementaires socialistes. Celui qui demande depuis dix jours un premier ministre de gauche, et tant qu’à faire socialiste, tire avec son flegme habituel sur sa cigarette électronique.

« La meilleure solution, aujourd’hui, c’est la cohabitation », soutient Olivier Faure

Au lendemain du vote qui a vu chuter le gouvernement Bayou, les socialistes n’ont pas changé leur ligne. Ils répètent à l’envi que c’est leur tour, comme ils le font depuis leur université d’été, fin août, à Blois. Ils n’ont pas oublié que la gauche était arrivée en tête des législatives 2024. « Ce que je crois profondément, c’est que la meilleure solution, aujourd’hui, c’est la cohabitation. Ça correspond à une solution démocratique, ce que les Français ont voulu il y a un an, et au double échec de Michel Barnier et de François Bayrou. Donc il est temps de passer à autre chose », lance Olivier Faure à Public Sénat, avant de rejoindre les sénateurs. L’occasion de « faire un point avec tout le monde dans un moment charnière » (voir la vidéo de Clémentine Louise).

Comme ses camarades, il refuse – pour l’heure – de se placer dans l’hypothèse, pourtant probable, d’un nouveau premier ministre issu du bloc central, qui négocierait avec le PS. « Je ne me place pas dans cette situation », assure devant la caméra le député de Seine-et-Marne, « pour l’instant, le meilleur geste qu’il puisse faire dans un pays qui attend le changement, c’est d’accepter la cohabitation qu’il a refusée il y a un an ». Et si les socialistes se retrouvent dans l’opposition et sont appelés à négocier ? « On répondra aux questions les unes après les autres », élude Olivier Faure, qui ne veut pas dire non plus si les socialistes censureraient un gouvernement Lecornu, nom qui revient avec insistance : « Nous n’en sommes pas là ».

Pour l’heure, le numéro 1 socialiste peut en réalité profiter de ce moment. Entre des Insoumis qui ont coupé les ponts et un gouvernement Bayrou qui a coulé, le capitaine faisant mine de garder le contrôle jusqu’au bout, les socialistes se retrouvent à jouer leur carte, se rappelant au bon souvenir d’Emmanuel Macron. Pour la blague, on demande à Olivier Faure s’il n’a pas manqué un appel du chef de l’Etat depuis ce matin. Il regarde son téléphone. « Ah merde, il a appelé ! Je le rappelle et je vous dis », lance dans un sourire le patron du PS, visiblement d’humeur badine.

« Les socialistes sont à la disposition du président de la République », assure Patrick Kanner

Le message est relayé par chacun. « Les socialistes sont à la disposition du président de la République. Nous avons vocation, car nous sommes légitimes, à occuper des postes de responsabilité », avance pour sa part le président du groupe PS du Sénat, Patrick Kanner. L’ancien ministre rappelle que le PS s’est engagé à ne pas utiliser le 49.3, ce qui appelle forcément à « chercher le dialogue », « texte par texte ». En ouvrant la réunion commune, devant la presse, il demande de « garder le cap d’une gauche utile pour la France ». Regardez :

Boris Vallaud, président du groupe des députés PS, appelle de nouveau à « un changement de politique, un changement de méthode. Nous avons essayé la droite, avec Monsieur Barnier, nous avons essayé le centre, avec Monsieur Bayrou. Maintenant, il est temps de confier la responsabilité à la gauche », lance le député des Landes. Bref, le changement c’est maintenant ? « Je connais ce slogan », qui était celui de la campagne présidentielle de 2012, sourit Boris Vallaud.

François Hollande fait justement son arrivée, sans un commentaire. Il les a réservés le week-end dernier à La Tribune Dimanche. S’il va plus loin et estime qu’« un accord de non-censure doit être le seul objectif », quel que soit le premier ministre nommé, il donne aussi le point à Olivier Faure. « Comme premier dirigeant d’un parti du gouvernement, il a vocation à revendiquer le pouvoir », explique François Hollande, selon qui les socialistes détiennent la « clé de la stabilité ».

« Grâce à l’unité du parti, on est en train de gagner des points »

En réalité, la séquence, depuis Blois, a l’avantage de ressouder des socialistes, en proie facilement à la division. « La réunion, c’était l’unité, le partage d’éléments de langage trans-courants, c’était top. On en ressort avec enthousiasme et détermination », confie à la sortie un sénateur PS, « tout le monde retient qu’on est plus efficace, grâce à l’unité du parti, on est en train de gagner des points, on progresse, on gagne en autonomie. Ça a été dit par toutes les sensibilités », note un fauriste.

Preuve de l’unité retrouvée, selon ce sénateur : « On a tous mangé ensemble. Il y a une belle unité derrière le premier secrétaire, même ceux qui étaient parfois difficiles à gérer. On a été surpris sur la réunion. On s’attendait à un autre climat ».

« On a mis sur la table toutes les pistes, avec les risques, les conséquences, les opportunités »

Cette réunion de groupe commune a surtout permis de se préparer à tous les scénarios : « Celui où on est nommé à Matignon, et celui où c’est un macroniste qui est encore nommé, et aussi la dissolution, la destitution. On a analysé toutes les séquences possibles, que tout le monde prenne conscience de ce qui est devant nous. On a mis sur la table toutes les pistes, avec les risques, les conséquences, les opportunités. L’idée, c’est step by step », confie un participant.

Reste à voir l’attitude des socialistes, face à un premier ministre du bloc central. Car sous couvert d’anonymat, plusieurs parlementaires reconnaissent qu’ils n’imaginent pas sérieusement Emmanuel Macron nommer un socialiste. Faudra-t-il négocier dans ce cas ? « Après, on rentre dans des scénarios qu’on étudiera au cas par cas, en fonction des personnalités, des propositions politiques », avance le sénateur Jérôme Durain, qui vient d’être élu président de la région Bourgogne Franche Comté. Mais « on ne peut pas accepter n’importe quoi pour le pays », prévient-il. « Les socialistes sont prêts à discuter dès lors que les trois sujets majeurs pour nous, justice fiscale, relance du pouvoir d’achat, investissement, sont pris en compte dans le projet de budget », ajoute la sénatrice PS Laurence Rossignol. Un autre sénateur socialiste ajoute évidemment la question des grandes fortunes et celle d’un étalement de l’effort de réduction du déficit public. Ça tombe bien, Gabriel Attal, patron de Renaissance, s’est dit prêt, dans Le Parisien, à accepter de ralentir un peu l’effort, si cela permet d’adopter un budget…

« La dernière fois qu’on a négocié, on s’est fait arnaquer »

Mais certains sont échaudés à l’idée de négocier. « La discussion se fait sur nos propositions, sinon il n’y a pas de discussion. On est un peu usés sur cette question. La dernière fois qu’on a négocié, on s’est fait arnaquer », met en garde un sénateur socialiste. Ou alors il faudra « de gros ajustements ». Autrement dit, une non-censure se paiera cher. Le même ajoute : « C’est un peu un jeu d’échecs. Le Président voit qu’il a deux ou trois coups devant lui, sauf qu’il est encerclé et en fonction des coups, il peut basculer en échec et mat. Ce n’est pas à nous d’entrer dans son jeu. Soit il tourne la tête vers la gauche, soit ça risque d’être très compliqué. Et si on ouvre d’autres scénarios, le scénario qu’on a martelé, Olivier Faure premier ministre, sera effacé ». Donc pour l’heure, « on tient la ligne ». La politique est parfois un mélange d’échec… et de poker.

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