Guerre d’Algérie: Macron reconnaît la mort sous la torture de Maurice Audin
Emmanuel Macron a franchi jeudi un nouveau pas dans le travail de mémoire sur la guerre d'Algérie en demandant pardon à la veuve de Maurice...

Guerre d’Algérie: Macron reconnaît la mort sous la torture de Maurice Audin

Emmanuel Macron a franchi jeudi un nouveau pas dans le travail de mémoire sur la guerre d'Algérie en demandant pardon à la veuve de Maurice...
Public Sénat

Par Laurence BENHAMOU

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Emmanuel Macron a franchi jeudi un nouveau pas dans le travail de mémoire sur la guerre d'Algérie en demandant pardon à la veuve de Maurice Audin, 61 ans après la mort sous la torture de ce militant communiste victime "du système institué alors en Algérie par la France".

Le chef de l'Etat s'est déplacé au domicile de Josette Audin, 87 ans, pour lui remettre publiquement une déclaration reconnaissant que la disparition à 25 ans de Maurice Audin, père de trois enfants, avait été "rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement".

Par ce document, le président "reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté, ou torturé à mort (...). Il reconnaît aussi que si sa mort est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué : le système +arrestation-détention+, mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période".

"C'est à moi de vous demander pardon", a dit le président à Mme Audin lorsque celle-ci a voulu le remercier pour cette déclaration faite dans son appartement de Bagnolet (Seine-Saint-Denis).

Emmanuel Macron, pour qui "la République ne saurait minimiser ni excuser les crimes et atrocités commis de part et d'autre" pendant la guerre d'Algérie(1954-1962), a également annoncé l'ouverture des archives sur le sujet des disparus civils et militaires, français et algériens.

Emmanuel Macron (D) aux côtés de Michèle Audin (G) la fille de Maurice Audin, en sortant du domicile de sa veuve Josette Audin à Bagnolet le 13 septembre 2018
Emmanuel Macron (D) aux côtés de Michèle Audin (G) la fille de Maurice Audin, en sortant du domicile de sa veuve Josette Audin à Bagnolet le 13 septembre 2018
AFP

Le ministre algérien des Moudjahidine (anciens combattants), Tayeb Zitouni,a déclaré à la télévision privée Ennahar TV que la décision du président Emmanuel "Macron concernant la reconnaissance par la France de l’assassinat de Maurice Audin est une avancée". Ces crimes "ne peuvent être niés que par un oublieux et un ignorant de l'Histoire", a encore estimé M. Zitouni, assurant que "le dossier de la mémoire entre la France et l'Algérie" serait "traité avec sagesse par les deux pays".

Le 11 juin 1957, en pleine bataille d'Alger, Maurice Audin, un assistant de mathématiques à la faculté d'Alger et membre du Parti communiste algérien, suspecté d'aider le FLN, était arrêté, probablement par des parachutistes du général Jacques Massu. Sa trace se perd dix jours plus tard.

L'explication officielle donnée à sa disparition -"évasion au cours d'un transfert"-, n'a jamais convaincu ses proches, qui devront attendre jusqu'en 2013 l'ouverture des archives de l'affaire.

- "Acte politique" -

Dans "La vérité sur la mort de Maurice Audin" paru en janvier 2014, le journaliste Jean-Charles Deniau concluait que Maurice Audin avait été tué par un sous-officier français sur ordre du général Massu.

Photo non datée de Maurice Audin, assistant de mathématiques à la faculté d'Alger et membre du parti communiste algérien disparu après son arrestation, effectuée probablement par des parachutistes du général Jacques Massu, le 11 juin 1957, pendant la
Photo non datée de Maurice Audin, assistant de mathématiques à la faculté d'Alger et membre du parti communiste algérien disparu après son arrestation, effectuée probablement par des parachutistes du général Jacques Massu, le 11 juin 1957, pendant la bataille d'Alger.
AFP/Archives

Pour l'historien Patrick Garcia, le geste d'Emmanuel Macron s'inscrit dans la "continuité" d'un processus ouvert en 1998 avec la reconnaissance, par son prédécesseur Jacques Chirac, des massacres de Sétif en mai 1945. François Hollande avait, de son côté, reconnu la répression de la manifestation d'octobre 1961 à Paris, et mentionné plusieurs fois la torture dans un discours devant le Parlement algérien en 2012.

Mais "un seuil est passé avec la reconnaissance de la torture à travers le cas emblématique de Maurice Audin", relève l'historien : "Emmanuel Macron est au plus près des travaux des historiens qui ont établi les choses depuis bien longtemps."

Ce seuil, Josette Audin pensait qu'elle ne le verrait pas franchir de son vivant, a-t-elle confié à la presse qui attendait avec elle l'arrivée du chef de l'Etat.

Le geste présidentiel, accompli à la veille de l'ouverture de la Fête de l'Humanité, et le jour de l'annonce du plan pauvreté, a été immédiatement salué à gauche, et au premier chef par le parti communiste, qui plaide depuis des décennies aux côtés de la famille. Son chef Pierre Laurent y voit "une victoire historique de la vérité et de la justice", se réjouissant que tombe "un mensonge d'État qui durait depuis 61 ans".

- Guerre des mémoires? -

La décision historique d'Emmanuel Macron risque-t-elle de raviver la guerre des mémoires, comme l'avait fait sa déclaration en février 2017, lorsque le candidat à la présidentielle avait qualifié la colonisation de l'Algérie de "crime contre l'humanité"?

"La France est grande quand elle affronte sereinement tout son passé", a estimé le député PS Boris Vallaud.

Mais pour le président du groupe LR au Sénat Bruno Retailleau, si "il ne faut jamais craindre la vérité, (...) il ne faut pas instrumentaliser l'histoire, ce qui est souvent un sport national français, pour se battre la coulpe à perpétuité."

"Macron commet un acte de division, en pensant flatter les communistes", s'est indignée pour sa part Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national (RN, ex FN), dont le père Jean-Marie, cofondateur du Front national, a déclaré en février qu'il aurait "sans doute" pratiqué la torture en Algérie si on le lui avait demandé.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris mouvement des avocats contre le projet de loi SURE
6min

Politique

Justice criminelle : devant le Sénat, les avocats, en colère, dénoncent « un problème démocratique » et demandent le « retrait du texte »

Plusieurs centaines d’avocats ont manifesté leur rejet du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, qui démarre son examen au Sénat lundi. Au premier rang des griefs du texte soulevés par la profession, l’instauration d’un plaider-coupable, une nouvelle procédure judiciaire plus rapide quand l’accusé reconnaît les faits.

Le

Paris: Examens projets de loi Senat
6min

Politique

Justice criminelle : que contient le projet de loi controversé en examen au Sénat ?

Le Sénat entame l’examen du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes. Le texte prévoit notamment la mise en place d’un plaider-coupable, une nouvelle procédure judiciaire plus rapide quand l’accusé reconnaît les faits. Une réforme qui divise les magistrats et est surtout contestée par de nombreux barreaux qui manifestent, ce lundi, devant la haute assemblée. Que prévoit le texte ?

Le

Guerre d’Algérie: Macron reconnaît la mort sous la torture de Maurice Audin
3min

Politique

Crise énergétique : Sébastien Lecornu annonce l’interdiction des chaudières à gaz dans les logements neufs

Quelques jours après le cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, Sébastien Lecornu a annoncé, ce vendredi, une série de mesures destinées à tirer les leçons » de la crise énergétique. Afin de dépendre moins des énergies fossiles, l’installation de chauffages au gaz serait interdite « dès la fin de cette année » dans les constructions neuves. Le gouvernement va aussi doubler son soutien à l’électrification des usages de 5,5 milliards à 10 milliards d’euros par an d’ici 2030.

Le