Haine en ligne : « Le simple fait d’être une femme et d’exister en ligne expose à des violences », indique Laure Salmona

Auditionnées au Sénat dans le cadre d’une mission d’information sur le masculinisme, avocates, militantes et associations ont décrit, jeudi 30 avril, l’ampleur des violences numériques visant les femmes. Toutes dénoncent un système nourri par les plateformes, encore insuffisamment combattu par la justice et les pouvoirs publics.
Emma Bador-Fritche

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« 84 % des victimes de violences en ligne sont des femmes ». Derrière ce chiffre, une réalité brutale, le cyberharcèlement est loin d’être que virtuel, il marque les corps, bouleverse les trajectoires de vie et pousse au silence. C’est le constat dressé par les intervenantes auditionnées jeudi 30 avril devant la délégation aux droits des femmes du Sénat, lors d’une table ronde consacrée à « la protection des victimes de cyberharcèlement et la lutte contre la haine en ligne ». Depuis plusieurs mois, la délégation sénatoriale conduit une mission d’information sur le masculinisme, ces mouvances réactionnaires qui se développent sur les réseaux sociaux en ciblant les femmes, les féministes et les minorités. « Les espaces numériques ne sont pas seulement des lieux de diffusion de ces discours : ils en sont aussi les accélérateurs, les amplificateurs et parfois même les outils d’organisation », a souligné la sénatrice Dominique Vérien, présidente de la délégation. Autour de la table se sont réunies avocates, associations spécialisées, représentantes institutionnelles ainsi que victimes de cyberharcèlement de masse. Toutes ont décrit un phénomène systémique et profondément politique, où la haine en ligne sert avant tout à écarter certaines voix du débat public.

« C’est un problème d’hommes »

Victime de campagnes coordonnées de harcèlement, l’autrice, comédienne et militante féministe Typhaine D. a raconté les conséquences psychiques et physiques des violences subies : « Insomnies », « migraines vomitives », « hypervigilance », « stress post-traumatique ». « J’ai été reconnue dans la rue par des hommes qui m’ont insultée », explique-t-elle. « Pendant les pires vagues, j’ai dû quitter Paris pour me cacher chez des amies ». Même ses spectacles ont été affectés, des spectatrices renonçaient à venir « par peur d’être tuées », après des menaces de féminicides de masse publiée en ligne. Le cyberharcèlement déborde constamment du numérique vers le réel. « Ce n’est pas seulement virtuel », insiste la sénatrice centriste Dominique Vérien. « Il met en péril notre modèle de société ». Typhaine D. décrit aussi le profil des auteurs poursuivis : un ingénieur, un chef d’entreprise, un commerçant, souvent insérés socialement. « Ce n’est pas une poignée d’hommes marginaux », souligne-t-elle. « C’est un problème d’hommes ». Circonstance eux ont finalement été condamnés, dont plusieurs avec circonstance aggravante, une décision qualifiée « d’inédite » par ses avocates.

« Le cyberharcèlement vise à l’effacement de l’autre »

Les intervenantes décrivent des mécanismes désormais bien identifiés : « Raids numériques », diffusion d’images intimes sans consentement, menaces de viol ou de mort, campagnes coordonnées sur des groupes masculinistes. Pour Laure Salmona, cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement, ces violences répondent à « un projet politique réactionnaire ». « Le simple fait d’être une femme et d’exister en ligne expose à des violences », affirme-t-elle. Les chiffres avancés sont alarmants : 84 % des victimes de cyberviolences sont des femmes ; 56 % des victimes de violences sexistes et sexuelles en ligne sont mineures ; 76 % des femmes victimes déclarent s’autocensurer sur les réseaux sociaux. « Le but est simple : faire mesurer aux femmes le coût de leur présence dans l’espace numérique », résume Laure Salmona. Les personnes LGBTQ +, les minorités religieuses ou racisées sont également particulièrement exposées. « Le cyberharcèlement vise à l’effacement de l’autre », analyse l’avocate Rachel-Flore Pardo. « Faire taire quelqu’un par la peur. »

Une justice encore débordée

Sur le plan juridique, les outils existent, rappellent les avocates auditionnées. L’article 222-33-2 du Code pénal permet déjà de poursuivre le harcèlement en ligne, y compris lorsqu’un seul message est envoyé par une multitude d’utilisateurs sans coordination explicite. Mais dans les faits, la réponse judiciaire demeure insuffisante. Violaine de Filippis-Abate, avocate de Typhaine D., pointe le manque criant de moyens du pôle national de lutte contre la haine en ligne : « Deux magistrats, deux juristes assistants, un greffier et un stagiaire élève-avocat » pour traiter les dossiers complexes à l’échelle nationale. Les plaintes aboutissent rarement. Laure Salmona rappelle que « moins de 3 % des cyberviolences donnent lieu à des poursuites judiciaires ». Dans 67 % des cas, ajoute-t-elle, les victimes se voient encore refuser le dépôt de plainte. Même lorsque les auteurs sont condamnés, les peines restent souvent limitées : amendes modestes et stages de sensibilisation. « Je doute que cela permette une véritable remise en question », observe Violaine de Filippis-Abate.

Les plateformes dans le viseur

Au fil des auditions, les critiques envers les grandes plateformes numériques se sont multipliées. Toutes les intervenantes dénoncent des politiques de modération insuffisantes, opaques et dictées par des logiques économiques favorisant les contenus les plus polarisants. « Les plateformes ne se contentent pas de diffuser les contenus, elles organisent leur visibilité », souligne Shani Benoualid, conseillère numérique à la DILCRAH. Selon Laure Salmona, directrice de Féministes contre le cyberharcèlement « il suffit d’une vingtaine de minutes pour qu’un compte identifié comme adolescent se voie proposer des contenus masculinistes ». La réduction des équipes de modération sur X depuis son rachat par Elon Musk a également été largement critiquée. Plusieurs intervenantes alertent sur l’impact de l’intelligence artificielle, utilisée pour produire de faux contenus pornographiques ou sexualisés à partir de simples photos publiques. « Quand un algorithme permet de déshabiller des femmes, ce n’est pas une dérive, c’est un choix de conception », estime Alejandra Mariscal Lopez, directrice de l’association Point de Contact. Son association, devenue « signaleur de confiance » au titre du règlement européen sur les services numériques (DSA), a reçu plus de 122 000 signalements en 2025. Parmi eux, les contenus haineux visant les femmes progressent fortement.

« Une urgence démocratique »

Au-delà de la répression, les participantes ont insisté sur la nécessité d’une politique globale : campagnes nationales de sensibilisation, éducation au numérique et à l’égalité dès le plus jeune âge, formation des magistrats et enquêteurs, soutien massif aux associations. « Nous avons su faire des campagnes efficaces pour la sécurité routière », rappelle Typhaine D. « Il faut la même volonté politique contre le cyberharcèlement ». Plusieurs propositions émergent : création d’une plateforme nationale d’accompagnement des victimes, taxation des grandes plateformes sur le principe du « pollueur-payeur », développement d’outils d’intelligence artificielle pour détecter les campagnes de haine. Pour les intervenantes, l’enjeu dépasse largement les seules victimes. « Lorsqu’une femme renonce à parler parce qu’elle sait qu’elle sera harcelée, ce n’est pas seulement une atteinte individuelle », souligne Shani Benoualid. « C’est une atteinte à notre espace démocratique ». En clôture des échanges, Dominique Vérien a résumé l’inquiétude partagée au Sénat : « L’espace numérique est un espace public. Et lorsqu’il devient un lieu de violence, c’est toute notre société qui est fragilisée. »

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