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Inéligibilité de Marine Le Pen : la stratégie de victimisation du RN peut-elle tenir jusqu’en 2027 ?

Quelque 7 000 sympathisants RN étaient réunis à Paris, dimanche, place Vauban, pour soutenir Marine Le Pen condamnée à 5 ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics. En se présentant comme une victime d’un système judiciaire instrumentalisée à des fins politiques, selon elle, la députée renoue avec l’argumentaire du Front national de la fin des années 90.
Simon Barbarit

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« Ce n’est pas une décision de justice, c’est une décision politique », a martelé dimanche, place Vauban à Paris, Marine Le Pen devant ses sympathisants. 7 000 personnes étaient présentes selon la préfecture de police pour ce meeting de soutien à la désormais potentielle candidate à la présidentielle 2027. Pour le moment inéligible pendant 5 ans suite à sa condamnation pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires européens, l’avenir politique de Marine Le Pen s’inscrit en pointillé, suspendu à un procès en appel qui se tiendra dans un an et dont une issue favorable semble bien incertaine.

Mais pour la députée RN, sa condamnation à une peine de quatre ans de prison, dont deux sous bracelet électronique, 100 000 euros d’amende et surtout cinq ans d’inéligibilité immédiate, a « non seulement bafoué l’Etat de droit, mais aussi l’Etat de démocratie ».

« Marine Le Pen renoue avec les fondamentaux du Front national »

« Sur ce point, en se présentant comme une victime du système judiciaire, une voix du peuple que le système priverait de parole, Marine Le Pen renoue avec les fondamentaux du Front national, un populisme à l’ancienne. Et c’est en contradiction avec la stratégie adoptée ces dernières années, car le RN a tout fait pour ne plus apparaitre comme extérieur à ce système », observe le politologue Luc Rouban, directeur de recherches au Cevipof.

Difficile, en effet, de ne pas faire le parallèle entre les attaques des cadres du RN visant l’institution judiciaire, et celle de Jean-Marie Le Pen condamné lui aussi en 1998 à une peine d’inéligibilité pour avoir agressé une candidate socialiste aux législatives, Annette Peulvast-Bergeal. Lui aussi avait mobilisé ses militants. Devant le palais de justice de Versailles, Jean-Marie Le Pen avait mis en garde le gouvernement de l’époque. : « N’abusez pas des institutions. Il est dangereux de se servir de la justice illégalement et illégitimement contre le peuple ».

« Marine Le Pen joue la légitimité du peuple contre celle des institutions. Mais elle ne pouvait pas agir autrement. Attendre l’épuisement des voies recours pour réagir aurait été perçu comme une reconnaissance de culpabilité », relève également Jean-Yves Camus, codirecteur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès.

Ce tir groupé du parti envers l’institution judiciaire ne risque-t-il pas à terme de freiner l’élargissement son électorat, voire de le rétrécir ? « Ça peut jouer dans une frange de l’électorat populaire où subsiste une intransigeance sur le respect des règles et du droit. Quant à l’électorat en provenance de la droite que Jordan Bardella a su séduire en 2024, il pourrait être tenté de retourner chez LR. D’autant qu’à droite, Nicolas Sarkozy sert de victime expiatoire auquel les prétendants à la présidentielle peuvent se rattacher », analyse Luc Rouban.

« L’immense majorité des gens qui votent RN ne sont pas militants »

Le RN ne semble pas pour le moment affaibli par la condamnation de sa championne. Et Jean-Yves Camus relativise l’apparent échec de mobilisation de la place Vauban, qualifié de « gros flop » par le coordinateur de la France Insoumise, Manuel Bompard.

« Il faut quand même rappeler que du temps des manifestations du 1er mai organisées après des mois de préparation, le parti rassemblait, les belles années, 10 000 personnes. La question qu’il faut se poser c’est : comment un parti qui a rassemblé 10 millions de voix à la présidentielle n’est parvenu qu’à faire venir 7000 personnes dimanche ? Parce que l’immense majorité des gens qui votent RN ne sont pas militants ».

Quel crédit donner alors au chiffre de 20 000 adhésions enregistrées par le parti dans la foulée de la condamnation ? « C’est crédible comme un chiffre donné par un parti politique. Adhérer ça veut dire faire un virement et remplir un coupon. La vraie difficulté pour le RN et pour le FN avant lui, c’est de fidéliser ses militants, de les impliquer dans les élections locales. C’est ce qui a expliqué les erreurs de casting des dernières législatives. Dans certaines fédérations, le nombre de militants est extrêmement faible », souligne Jean-Yves Camus.

« Personne n’a intérêt au RN à ce que le duo Marine Le Pen, Jordan Bardella n’éclate »

Si l’on pousse la comparaison un plus loin entre la fille et le père, on relève que la condamnation à une peine d’inéligibilité de Jean-Marie Le Pen avait conduit à la scission du parti, suite au refus du président du RN de laisser son numéro 2 Bruno Mégret diriger la liste FN aux élections européennes de juin 1999.

« Personne n’a intérêt au RN à ce que le duo Marine Le Pen, Jordan Bardella n’éclate. Même si attendre le jugement du procès en appel pour lancer la campagne, ce n’est pas partir sur de très bonnes bases. Mais dans les études d’opinion, le président du RN fait jeu égal avec Marine Le Pen, cette candidature, c’est un fusil à deux coups pour le parti. Ce qu’il se passe en ce moment ce n’est pas la scission de 1999. Jordan Bardella n’a aucun intérêt à sortir du bois. Et n’oublions pas qu’au sommet du parti, vous avez des anciens mégrétistes comme Philippe Olivier, Bruno Bilde, Steeve Briois et ils ne veulent pas reproduire cette erreur », considère Jean-Yves Camus.

« Objectivement, Marine Le Pen risque de devenir un problème pour le parti », estime pour sa part Luc Rouban. « Jordan Bardella s’aligne sur Marine Le Pen pour l’instant. Le problème, c’est que tout le parti est organisé autour d’elle. Si l’on doit organiser une délepenisation du parti pour la présidentielle, il faudra revoir toute la structure, en faire en un parti normal et plus patrimonial. Sur le fond, ce sera compliqué pour Marine Le Pen de jouer les victimes alors qu’elle dénonce la corruption des partis depuis des années. Ça peut aussi lui causer des difficultés pour trouver des financements. Et enfin, dans le cas où Marine Le Pen est condamnée mais sans peine d’inéligibilité, comment pourra-t-elle sortir de chez elle pour faire campagne avec son bracelet électronique ? », s’interroge-t-il même si Marine Le Pen peut toujours espérer être relaxée en appel.

Néanmoins, une candidature FN/RN sans un membre de la famille Le Pen pour l’incarner ne semble plus une hypothèse farfelue. Ce serait une première et il y a une première à tout. Jordan Bardella a bien été le premier « non Le Pen » à prendre la présidence du parti.

 

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