Iran Israel Usa : U.S. and Israeli Forces Strike Tehran as Part of Major Military Offensive
Le 1er mars, Israël et les États-Unis ont ciblé des zones clés de Téhéran par des frappes de missiles.

Iran : « Les institutions iraniennes peuvent continuer de fonctionner quand bien même leurs dirigeants seraient éliminés »

Après la confirmation de la mort du guide suprême ce dimanche 1er mars, l’Iran rentre dans l’après-Khamenei. Que prévoient les institutions iraniennes pour remplacer le guide suprême ? Le régime peut-il tenir après avoir perdu son chef ? Qui pourrait émerger pour le remplacer ? La chercheuse Amélie M. Chelly, auteure de Iran : autopsie du chiisme politique (Ed. du Cerf), répond à nos questions.
Louis Mollier-Sabet

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Publié le

Après la mort de Khamenei, quelles sont les règles de la succession dans les institutions iraniennes ?

D’un point de vue constitutionnel, le successeur éventuel doit faire partie du clergé, et être un grand ayatollah qui a rédigé des textes religieux importants. Il est désigné par des hauts dignitaires religieux. La seule occurrence de changement à sa tête que le régime ait connu, c’est 1 989. Ali Khamenei avait été choisi parce qu’il était président et membre du clergé. Il n’était pas grand ayatollah, mais avait trouvé l’énergie pour vite le devenir. C’était surtout un choix commode parce que c’était une personne stable, lettrée, qui n’avait pas le même charisme que Khomeyni.

Le contexte de la guerre change-t-il les choses ?

La situation actuelle est un peu différente. Pendant la guerre des douze jours [de juin 2025], l’option de la mort du guide suprême avait déjà été envisagée. Ali Khamenei avait établi une liste de trois potentiels successeurs dont on ne connaît pas la teneur. On sait simplement que son fils, Mojtaba Khamenei, n’y figurait pas. Par le passé, son nom était revenu quand les observateurs discutaient d’un éventuel successeur, mais le régime ne voulait pas mettre en avant un caractère héréditaire du pouvoir qui ressemblerait trop au régime précédent [du Chah, dont le fils est évoqué comme recours par les diasporas iraniennes occidentales, ndlr].

Un triumvirat [composé du président iranien Massoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire, Gholam-Hossein Mohseni Ejei et de l’ayatollah Alireza Arafi] est chargé de prendre les décisions en urgence avant qu’un successeur puisse être nommé. Mais si un nom est déjà dans les rouages, il serait contreproductif pour le régime de le sortir tout de suite, parce que ça serait fournir une cible supplémentaire. Ce qui est sûr c’est qu’on est dans une militarisation plus intense du pouvoir. On n’a plus ce caractère bicéphale entre militaires d’un côté et politiques de l’autre, on est dans une volonté de confondre les deux. Les militaires n’ont notamment plus à obtenir systématiquement l’aval de certaines institutions pour prendre certaines décisions.

Quelles sont les réactions dans l’opinion publique iranienne ?

Les Iraniens sont soulagés. Au-delà de la mort de Khamenei, on a coupé des têtes de personnes qui avaient pris la lumière dans la République islamique, comme l’ancien président de la république islamique d’Iran, Mahmoud Ahmadinejad, dont la mort est hautement symbolique. La majorité du peuple n’est vraisemblablement pas convaincue par une intervention étrangère, mais voir certaines têtes tomber leur fait plaisir.

Sur le spectre politique, il y a deux petits groupes aux extrémités : l’un soutient le régime, l’autre le déteste au point de vouloir une ingérence israélienne dans la politique iranienne. Au milieu, une grosse partie de la population déteste le régime, mais ne voit pas d’un bon œil cette ingérence étrangère. C’est le cas depuis longtemps et ça n’a pas vraiment changé récemment.

Ce qui est étonnant par rapport à la guerre des douze jours, c’est que la population semble avoir moins peur, alors que les attaques sont plus violentes. Il faut aussi noter que la coupure internet est moins forte et que – même si c’est difficile – c’est quand même plus facile pour les Iraniens de communiquer avec l’extérieur. Ils se sentent moins isolés.

Les observateurs étrangers se demandent si le régime tombera avec Khamenei, mais est-il si dépendant de son guide suprême ?

Il ne faut pas penser que le système iranien est pyramidal. Il y a certes un sommet mais en dessous, il y a une énorme base avec cinq ou six institutions qui ont toutes une puissance importante et indépendante des autres. Les gardiens de la Constitution, la sécurité intérieure, le Conseil de la coordination du renseignement par exemple, peuvent tout à fait continuer de fonctionner quand bien même leurs dirigeants seraient éliminés. L’Iran est un gros producteur d’ingénieurs et de stratèges et ne manque pas de réserves pour ce genre de postes.

Y a-t-il des factions différentes au sein du régime ?

Depuis que la République islamique est en place, il y a trois façons de faire de la politique en Iran. Il y a les conservateurs, qui ont une lecture littéraliste de l’idéologie du régime et de son application au sein des institutions. Il y a les modérés, qui ont une lecture ouverte de l’idéologie du régime et de son interprétation. Enfin, il y a les réformateurs, qui acceptent la République islamique mais veulent en modifier des contours institutionnels. Les opposants n’aiment pas les réformateurs non plus, parce que pour eux, c’est un moyen de pérenniser le régime, en lui donnant un petit peu de souffle après une période trop conservatrice.

Laquelle de ces forces pourrait-elle s’imposer dans le chaos actuel ? Les médias internationaux évoquent Mojtaba Khamenei, le fils du guide suprême, mais aussi Gholam-Hossein Mohseni Ejei et le réformiste Hassan Khomeyni, petit-fils de l’ayatollah Khomeyni.

Il y a encore trop de fumée autour de cette question, sachant qu’il y a aussi des règlements de compte en interne. Des successeurs potentiels pourraient s’imposer et faire figure d’alternative, mais tout aussi rapidement se faire tuer. Ces attaques n’auraient pas pu avoir lieu sans infiltration du régime, et le régime est évidemment au courant de ce fait. C’était encore plus évident au début de la guerre des douze jours, où les frappes de drones étaient physiquement parties du territoire iranien, qui comptait donc des personnes qui avaient fait alliance avec l’ennemi.

Cette menace intérieure va servir la République islamique si elle se maintient, parce que ça va donner une justification à la chasse aux sorcières tous azimuts, qui s’abattra sur tous les opposants. Cela casserait toute possibilité de structuration d’une opposition. D’ailleurs actuellement, le seul visage un peu médiatisé qui est en mesure de proposer quelque chose en dehors du régime, c’est Reza Pahlavi, précisément parce qu’il est à l’extérieur. Mais il est loin de faire l’unanimité. Une partie de la population qui pourrait entendre qu’une transition par le fils du Chah serait toujours moins cruelle que le régime actuel, mais il y a cette idée que Pahlavi ne connaît pas la réalité du pays et n’a pas vécu la répression.

Quelles sont les perspectives politiques pour les Iraniens ?

Pour le moment, ils sont suspendus à l’attitude des Etats-Unis, qui sont vus comme faisant la pluie et le beau temps. Donc la première question est : est-ce que Trump va négocier des accords avec le régime qui lui permettrait de se maintenir ? C’est le scénario catastrophe. Ensuite vient la question des fameuses trois propositions alternatives de Trump pour la transition.

Les Iraniens ont peur que les moudjahidines du peuple iranien fassent partie de ces propositions. Cela effraie la population, parce que s’ils prenaient le pouvoir ça serait la même chose que la République islamique en pire. Ce sont aussi des religieux, mais ils ont été les alliés de l’Irak lors de la guerre Iran- Irak (1980-1988). Dans ce cadre, ils ont toujours été soutenus par les Etats-Unis pour déstabiliser l’Iran.

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