Jeux vidéo : « Le harcèlement ne s’est arrêté que lorsqu’un homme a pris la parole » témoigne la streameuse Ultia

Alors que les femmes représentent aujourd’hui la moitié des joueurs de jeux vidéo, elles ne constituent qu’environ 10 % des streamers sur les grandes plateformes. Lors d’une table ronde organisée par la délégation aux droits des femmes, au Sénat, streameuses, journalistes et professionnelles du secteur ont dressé un constat sévère : le streaming, devenu un véritable espace de travail et de carrière, reste structuré par des violences sexistes, racistes et économiques qui freinent, voire brisent, les trajectoires des femmes.
Emma Bador-Fritche

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« Les femmes représentent aujourd’hui la moitié des joueurs de jeux vidéo. Pourtant, cette présence massive ne se traduit ni par la même visibilité, ni par la même reconnaissance, ni par les mêmes opportunités. » D’emblée, la sénatrice Dominique Vérien plante le décor. Le streaming, rappelle-t-elle, « est désormais un espace de travail, de notoriété et de carrière », mais un espace où les femmes ne représentent qu’environ 10 % des créateurs visibles. C’est pour partir des réalités vécues que la délégation aux droits des femmes a organisé cette table ronde intitulée Sexisme, streaming et jeux vidéo : la parole aux joueuses. « Nous souhaitons comprendre ce que signifie concrètement être une femme dans les espaces du jeu vidéo et du streaming », explique Dominique Vérien, évoquant « le harcèlement, les propos sexistes, les violences sexuelles » qui structurent encore les trajectoires féminines.

« Le streaming concentre toutes les tensions »

Longtemps considéré comme un simple loisir, le streaming est devenu un secteur économique à part entière. Il façonne des carrières, crée des rôles modèles et fait vivre une industrie qui représente plusieurs milliers d’emplois en France. Pourtant, ce métier demeure profondément dépendant des plateformes : règles de visibilité opaques, revenus instables, modération souvent jugée insuffisante. Pour les femmes, cette dépendance s’accompagne d’une exposition accrue aux violences. « Être multiplateforme n’est pas un choix, c’est une question de survie », résume Anna Bressan, référente événementiel de Women in Games France. Mais diversifier ses canaux de diffusion revient aussi à multiplier les espaces où les attaques peuvent survenir.

D’emblée, Anna Bressan insiste sur une distinction essentielle : « On confond souvent deux réalités sous le terme “streaming”, la vidéo à la demande et le direct. Or le live, avec son tchat en temps réel, implique une interaction permanente et donc une forte exposition. » Un média hybride, explique-t-elle, « qui construit des communautés, des carrières et des rôles modèles », mais dont la visibilité a un coût. « Le streaming concentre toutes les tensions : plus la visibilité est grande, plus le risque l’est aussi quand on est une femme. » Elle décrit ce phénomène comme un « tunnel de la parité » : « À l’entrée, le public est presque paritaire. Puis, au fil de la progression, les femmes disparaissent. » Les chiffres cités lors de l’audition confirment ce constat : les femmes ne représentent qu’environ 10 % des mille plus gros streamers sur Twitch. Et parmi elles, très peu parviennent à en vivre. « À peine 5 % atteignent un revenu équivalent au SMIC, et rarement grâce à la plateforme elle-même », précise Anna Bressan. « L’essentiel provient des partenariats commerciaux. »

« J’ai porté plainte parce que je ne savais plus quoi faire »

Ultia, streameuse professionnelle depuis 2020, incarne cette violence structurelle. En visioconférence, elle revient sur les quatre années de cyberharcèlement qu’elle subit depuis avoir dénoncé publiquement, des propos sexistes du youtubeur star Inoxtag, en 2021, lors du ZEvent, événement caritatif. « Il y a eu un tournant dans ma carrière. Après ça, j’ai subi un harcèlement quotidien, pendant plus d’un an », raconte-t-elle. « Je n’étais même pas dans une démarche de justice, au départ. J’ai porté plainte parce que je ne savais plus quoi faire », confie-t-elle. Une plainte « extrêmement lourde, longue, fatigante », qui n’a abouti qu’en 2025 à la condamnation de trois personnes, sur des centaines de harceleurs identifiés. « La police m’a dit très clairement : Twitch, c’est la plateforme avec laquelle il est le plus difficile de rentrer en contact. »

Même après une condamnation, le harcèlement peut reprendre. « Un de mes harceleurs a été condamné, avec interdiction de m’approcher. Quarante-cinq minutes après la sortie du tribunal, il recommençait sur les réseaux », dit-elle. « Et le seul moyen de réagir, c’est de retourner au commissariat, tout recommencer. C’est absurde. C’est épuisant. »

Quand la parole des femmes ne suffit pas

Un constat revient avec insistance : la parole des femmes, seule, ne suffit pas à faire cesser les violences. « Toutes les fois où mes vagues de harcèlement se sont calmées, c’est quand un homme est intervenu », affirme Ultia. Une réalité, qui révèle un déséquilibre profond de légitimité et de pouvoir au sein des communautés en ligne. « C’est dur à dire, mais aujourd’hui j’ai besoin que des hommes parlent pour moi. »

Mamapaprika, streameuse et animatrice sur les chaînes Twitch d’Arte et de Première Outre-mer, élargit encore le diagnostic. Femme noire, mère et créatrice de contenus indépendants, elle décrit une violence à l’intersection du sexisme et du racisme. « Je n’ai commencé à subir du sexisme qu’à partir du moment où je suis arrivée sur Twitch », raconte-t-elle. Insultes racistes, menaces, attaques ciblées : « On est attaquées chez nous, sur notre propre chaîne. » Elle décrit une misogynie raciale omniprésente : « Des “wesh négresse”, des “retourne dans ta case”, ce ne sont pas des cas isolés. » Elle évoque aussi des cas de sabotage, de piratage de comptes, de diffusion de contenus pornographiques, visant des créatrices ou des personnes non-binaires. « Les outils de modération existent, mais ils sont procéduraux, coûteux, et souvent inefficaces

Des lois, mais une impunité persistante

Si le cadre juridique s’est renforcé, avec notamment Pharos, la plateforme gouvernementale française de signalement des contenus et comportements illicites en ligne, ainsi que le Digital Services Act et la loi SREN sur la régulation de l’espace numérique, les intervenantes doutent néanmoins de l’efficacité concrète de ces dispositifs. « La modération n’est pas qu’un outil, c’est une politique industrielle », rappelle Anna Bressan. « Sa pertinence se mesure à la vitesse de traitement, à la prévention de la récidive et à la protection réelle des victimes. »

Pour Dominique Vérien, l’enjeu est sans ambiguïté : « Comment faire en sorte que, pour les femmes, jouer, streamer, être visibles et réussir à en vivre ne soit ni plus coûteux, ni plus risqué, ni plus épuisant que pour les hommes ? »

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