L’ambassadeur de Turquie s’explique face aux sénateurs : une audition sous haute tension
L’ambassadeur de Turquie en France, Ismaïl Hakki Musa, était auditionné ce mercredi par la commission des Affaires étrangères du Sénat. Interrogé par les sénateurs sur les tensions grandissantes entre la France et la Turquie, notamment en Libye, les échanges ont été particulièrement musclés.

L’ambassadeur de Turquie s’explique face aux sénateurs : une audition sous haute tension

L’ambassadeur de Turquie en France, Ismaïl Hakki Musa, était auditionné ce mercredi par la commission des Affaires étrangères du Sénat. Interrogé par les sénateurs sur les tensions grandissantes entre la France et la Turquie, notamment en Libye, les échanges ont été particulièrement musclés.
Mathilde Nutarelli

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La situation libyenne, instable depuis la mort de Mouammar Kadhafi en octobre 2011, continue de se dégrader. Le pays est le théâtre d’une guerre civile qui ne passe pas, dans laquelle des puissances étrangères prennent une part active. Le gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par l’ONU et soutenu par la Turquie, y est opposé aux forces du maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis et la France, entre autres. Un sommet s’est tenu à Berlin à la fin du mois de janvier, afin d’arriver à un apaisement des tensions. Il a débouché sur une déclaration appelant à un cessez-le-feu, à une relance du « processus politique » et à un embargo sur la vente d’armes.

Ces derniers jours, les tensions entre la France et la Turquie sur le dossier libyen se sont intensifiées, notamment suite aux propos d’Emmanuel Macron. Il accusait la Turquie d’avoir une « responsabilité historique et criminelle » en Libye. L’audition de ce mercredi matin s’annonçait donc explosive.

« Quand on vous fait une queue de poisson, vous êtes plutôt énervé, et cela risque de provoquer un incident »

Premier point de tension de l’audition : l’incident qui s’est déroulé au large de la Libye le 10 juin. Une frégate française participant à une opération de l’OTAN chargée de faire respecter l’embargo sur la vente d’armes, le Courbet, a fait l’objet de trois illuminations radar de la part d’une frégate turque, l’Oruçreis. Dans le monde de la marine, cela équivaut à un marquage de cible. Cet acte a immédiatement été qualifié « d’extrêmement agressif » par Florence Parly, la ministre des Armées. Le Courbet surveillait un navire tanzanien censé transporter des marchandises humanitaires, mais soupçonné d’être chargé d’armes. Il était escorté par « trois navires de guerre turcs assez lourdement armés », selon le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, Christian Cambon.

Lors de l’audition, ce dernier a demandé à l’ambassadeur turc des explications sur cet incident. « Le navire Oruçreis n’a pas éclairé le Courbet, il l’a seulement désigné pour surveiller les manœuvres », explique Ismaïl Hakki Musa. Dans la version du gouvernement turc, la frégate française aurait mené des « manœuvres agressives », à « une vitesse extrêmement élevée », faisant une « queue de poisson » à Oruçreis. « Quand on vous fait une queue de poisson, vous êtes plutôt énervé, et cela risque de provoquer un incident », affirme-t-il pour justifier les signaux lumineux de la frégate turque.

Les échanges se tendent encore un peu plus concernant la cargaison tanzanienne. D’après Ismaïl Hakki Musa, le bateau aurait été interrogé trois fois en moins de 24h par des navires grec, italien et français, faisant partie de l’opération de l’OTAN. « Ils considèrent cela comme une anomalie et font appel aux forces maritimes pour ne pas avoir de difficultés », explique-t-il. « C’est peut-être parce qu’on a un doute sur ce qu’il y a dans le bateau », répond Christian Cambon. Les versions divergent, les deux points de vue sont irréconciliables, chacun s’appuyant sur un avis ou une expertise de l’OTAN.

La situation reste bloquée. Quelques heures après l’audition, le ministère des Armées annonce le retrait temporaire de la France de l’opération de sécurité maritime de l’OTAN, dans le cadre de laquelle l’incident du Courbet a eu lieu. Il indique attendre « l'obtention de réponses à des demandes » concernant les tensions avec Ankara.

« Quand certains pays soutiennent Haftar, autrefois terroriste […] ils ne jouent pas un jeu dangereux ? »

Pour l'ambassadeur de Turquie : Haftar est un "ancien terroriste" qui commet des "atrocités"
01:51

Malgré ce premier échange tendu, tous les sujets explosifs n’ont pas été abordés. Lors de son propos liminaire, Ismaïl Hakki Musa revient sur l’échange par médias interposés qui a eu lieu quelques jours auparavant entre Emmanuel Macron et le ministre turc des Affaires étrangères. Le 22 juin, le président français avait en effet déclaré que la Turquie jouait à un « jeu dangereux » en soutenant militairement le GNA. Le lendemain, le ministère turc des Affaires étrangères rétorquait qu’en réalité, c’était la France qui jouait à un « jeu dangereux », en soutenant des « acteurs illégitimes », faisant ici référence aux forces du maréchal Khalifa Haftar.

C’est la même rhétorique qui est employée par l’ambassadeur de Turquie devant les sénateurs. « Quand certains pays soutiennent Haftar, autrefois terroriste […] on ne joue pas un jeu dangereux, mais quand on soutient le gouvernement légitime, là on joue un jeu dangereux ? », demande-t-il. Il ne mentionne pas directement la France, mais l’accusation est aisément comprise par les membres de la commission.

Ismaïl Hakki Musa dénonce ensuite le comportement de la France dans la situation libyenne sans mâcher ses mots. « Atrocités », « fosses communes », sa description des actes des forces du maréchal Haftar sont sans équivoque. « J’aimerais bien voir la presse française en faire état. […] Haftar, ce n’est pas un ange », regrette-t-il.
Il fait ici référence aux huit « charniers » découverts dans la ville de Tarhouna après le départ des forces d’Haftar, le 5 juin. Cette découverte a horrifié l’ONU et la communauté internationale. Elle fait actuellement l’objet d’enquêtes, afin de déterminer l’origine de ces « fosses communes ».

D’une durée de deux heures, cette audition sous haute tension a été l’occasion d’aborder d’autres sujets brûlants, comme les frictions entre la Grèce et la Turquie au sujet de Chypre et les attaques envers les populations kurdes.

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