Radio France headquarters
Illustration of the Radio France headquarters in Paris, France, on december 8, 2025. Â' Stephane Lemouton/SIPA//LEMOUTONSTEPHANE_251208A009/Credit:Stephane Lemouton/SIPA/2512081905

L’audiovisuel public pris en étau entre rigueur budgétaire et hostilité

Les recettes consacrées à l’audiovisuel public diminuent, tandis que les critiques sur ses contenus et ses missions se multiplient. À moins de deux ans de l’élection présidentielle, la situation financière délicate de Radio France et de France Télévisions, se double d’offensives d’ampleur inédite, portées par l’extrême droite et relayée, de plus en plus ouvertement, par une partie de la droite traditionnelle. Pour le spécialiste des médias Alexis Lévrier il s’agit d’une véritable “croisade contre des médias publics”.
Emma Bador-Fritche

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Un financement devenu instable. Depuis la suppression de la redevance audiovisuelle en 2022, le financement de l’audiovisuel public repose sur une dotation annuelle de l’État, exposée aux aléas budgétaires et aux rapports de force politiques. En 2026, les subsides publics devraient être réduits de 71 millions d’euros, sur une enveloppe globale d’environ 4 milliards.

France Télévisions, qui perçoit 2,5 milliards d’euros de dotation publique, anticipe un déficit de 140 millions d’euros. Radio France doit, de son côté, dégager une quinzaine de millions d’euros d’économies. Dans un rapport publié à l’automne, la Cour des comptes a jugé la situation financière de France Télévisions « préoccupante » et appelé à une réforme « indispensable et urgente » de son organisation et de son cadre social. Ces conclusions ont suscité de vives réactions politiques. Le 24 septembre, au micro de Sonia Mabrouk, le député Rassemblement national du Nord Sébastien Chenu a qualifié la situation de « naufrage de l’audiovisuel public », parlant d’un « Titanic », et s’est interrogé sur le calendrier de publication du rapport : « Qui était au courant de ce rapport avant la reconduction de Madame Ernotte ? »

Ces tensions budgétaires s’inscrivent dans une crise plus large du secteur audiovisuel. L’effondrement du marché publicitaire, la concurrence des plateformes numériques et le vieillissement des audiences linéaires fragilisent l’ensemble des éditeurs. « Il y a une crise financière globale, liée à une mutation technologique profonde », souligne le sénateur Les Républicains Max Brisson. « Les éditeurs de télévision et de radio sont soumis à des règles strictes auxquelles les plateformes échappent totalement. Cette asymétrie pèse lourdement sur leurs recettes. » À cette crise structurelle s’ajoute, selon lui, « une politique du rabot », rendue plus brutale encore par l’absence de réformes anticipées.

« L’audiovisuel public doit rendre des comptes, c’est de l’argent public »

C’est dans ce contexte qu’a été lancée, à l’automne, une commission d’enquête à l’Assemblée nationale sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Pendant plusieurs mois, les dirigeantes de Radio France et de France Télévisions, ainsi que plusieurs journalistes et responsables éditoriaux, ont été auditionnées, parfois dans un climat tendu. L’attitude du rapporteur, Charles Alloncle (UDR), a par ailleurs été rappelée à l’ordre par la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. Les travaux de la commission doivent se poursuivre, les débats ont repris ce mardi.

Parallèlement, au Sénat, la présidente de France Télévisions a été auditionnée en octobre par la commission des affaires culturelles. À cette occasion, le sénateur Les Républicains Max Brisson a interrogé la conception du rôle du service public : « Devons-nous comprendre que l’audiovisuel public aurait pour mission de faire barrage à certains groupes privés ou d’orienter la manière de penser des Français ? » Il assume cette ligne de questionnement : « L’audiovisuel public doit rendre des comptes, car il est financé par de l’argent public. S’interroger sur ses missions relève d’un débat démocratique normal. »

Les critiques se sont renforcées après les propos de la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, qui a qualifié CNews de « chaîne d’extrême droite ». Marine Le Pen a dénoncé une dirigeante « militante très marquée à gauche », tandis que plusieurs responsables de droite et d’extrême droite ont appelé à un contrôle accru de l’Arcom à l’égard des médias publics.

« Les médias publics sont toujours désignés comme des ennemis intérieurs »

Au cœur de ces attaques se trouve un récit désormais bien installé. Pour l’historien des médias Alexis Lévrier, cette rhétorique est ancienne et structurante. « Dans l’histoire de l’extrême droite, les médias publics sont toujours désignés comme des ennemis intérieurs, détenus par la gauche ou par des forces qualifiées aujourd’hui de « woke ». »

Selon lui, le discours sur la privatisation relève davantage de l’affichage politique que d’un projet réel. « Une fois au pouvoir, l’extrême droite ne privatisera pas. Elle change de stratégie : elle conserve les médias publics et les met au pas. » L’exemple hongrois, où Viktor Orbán a maintenu un audiovisuel public étroitement contrôlé, sert de référence. « En France, une privatisation massive n’aurait aucun intérêt pour les grands groupes privés, déjà dominants sur le marché publicitaire. Le risque, ce sont des purges éditoriales et une transformation progressive des antennes en relais idéologiques. »

Max Brisson se démarque de cette lecture : « Il y a deux écueils à éviter, celui d’une gauche qui refuse toute réforme et celui d’une extrême droite qui veut tout privatiser. Le statu quo n’est pas tenable. » Pour lui, la crise actuelle impose de reposer des questions de fond : « Quelles missions ? Quel périmètre ? Combien de chaînes ? Si l’audiovisuel public n’existait pas, que se passerait-il ? » affirme-t-il, tout en se montrant très critique à l’égard de la gouvernance actuelle de France Télévisions, « la version Madame Ernotte-Cunci c’est non, non et non ».

« L’objectif n’est pas de faire exploser l’audiovisuel public »

À droite, cette ligne est également défendue par le sénateur sans étiquette rattaché au groupe LR Cédric Vial, rapporteur du budget de l’audiovisuel public. Il assume la baisse des crédits décidée en 2026, tout en récusant l’idée d’une sanction politique. « L’objectif n’est pas de faire exploser l’audiovisuel public, mais de l’obliger à se restructurer pour faire face aux enjeux du secteur. »

Selon lui, le problème est moins éditorial que structurel. « Si on continue à faire de la télévision en 2025 comme en 1995, on va vers de grandes déconvenues. Le modèle est fragilisé par la fuite des recettes vers les plateformes, qui n’ont ni les mêmes règles ni les mêmes obligations. » Il affirme vouloir veiller à ce que les économies ne se traduisent pas par un appauvrissement des programmes, tout en appelant à des réformes de gouvernance et de structure jugées trop longtemps différées.

Une tendance européenne

La situation française s’inscrit dans une dynamique plus large observée en Europe. Dans de nombreux pays, les médias publics sont fragilisés par la remise en cause ou l’affaiblissement de la redevance, tandis que les critiques politiques à leur égard se multiplient. En Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni n’a pas supprimé la RAI, mais en a progressivement modifié la gouvernance. En Allemagne, l’AFD cible régulièrement l’ARD et la ZDF. Au Royaume-Uni, la BBC a traversé plusieurs polémiques politiques, dont l’une a conduit à la démission de son directeur général. « On observe des évolutions comparables dans plusieurs pays européens : la fin de la redevance ou son affaiblissement rend les médias publics plus dépendants des arbitrages budgétaires et les expose davantage aux pressions politiques », analyse l’historien des médias Alexis Lévrier.

En France, Reporters sans frontières alerte depuis plusieurs années sur cette vulnérabilité structurelle. Dans un rapport publié en 2025, l’ONG souligne que « l’indépendance de l’audiovisuel public est fragilisée par l’absence de financement pérenne » et met en garde contre la montée des pressions politiques et commerciales.

Un enjeu démocratique central

Pour Alexis Lévrier, la simultanéité des contraintes budgétaires et des mises en cause politiques mérite une attention particulière. « On affaiblit financièrement un service public tout en l’accusant de tous les maux. C’est une stratégie classique de délégitimation. » Il y voit un danger démocratique majeur : « Ce que l’extrême droite ne supporte pas, c’est quand le service public s’adresse à l’intelligence du public. » Un constat partagé par une partie de la gauche, qui redoute un appauvrissement durable du débat public. « Sans audiovisuel public fort, il n’y a plus d’information contradictoire », alerte le sénateur communiste Pierre Ouzoulias. « Regardez les États-Unis ou l’Argentine : il suffit que le pouvoir contrôle quelques grands groupes pour que le pluralisme s’effondre. »

À droite, Max Brisson insiste et appelle à « sortir des postures ». Dans ce cadre, le groupe LR doit lancer un groupe de travail sur l’avenir de l’audiovisuel public, dès la fin de la semaine prochaine, afin de définir « des missions, des moyens et un périmètre ». « Nous voulons une position qui ne soit ni caricaturale ni hors-sol », affirme-t-il.

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