« Vous êtes chez vous ». L’adresse vaut pour les dizaines de collégiens et lycéens qui se pressent dans la salle Médicis du Sénat. L’amphithéâtre accueille d’ordinaire les débats sénatoriaux en commission ou en réunion de groupe. Mais ce lundi 13 avril, la joute oppose les élèves de plusieurs établissements scolaires à l’invitation du sénateur de Seine-Saint-Denis Ahmed Laouedj (groupe RDSE). Pour la deuxième année d’affilée, il accueille le Concours d’éloquence de la jeunesse – après six premières éditions à l’Assemblée nationale.
Un écrin impressionnant pour les jeunes élèves, pour la plupart originaires, eux aussi, de Seine-Saint-Denis, d’Aubervilliers à Saint-Denis en passant par Gennevilliers. La thématique du jour donne aussi le vertige : « Quelles sont les limites de la liberté d’expression et comment peuvent-elles être justifiées ? » « Une question exigeante et profondément démocratique » qui invite à « penser la société dans le dialogue et la complexité », à l’image des travaux parlementaires, résume Ahmed Lahouedj.
« Vous allez affirmer votre place dans la société »
Les élèves, présents sur la base du volontariat, ont planché plusieurs mois sur leur prise de parole aux côtés de leurs professeurs et assistants d’éducation, au moins aussi stressés qu’eux. « Au-delà de vos mots, vous allez affirmer quelque chose de plus important, votre place dans la société », lance le sénateur en préambule. « La République a besoin de votre voix ».
L’initiative vise à développer les capacités orales, mais aussi à ouvrir des perspectives et des vocations qui se refusent à ces élèves, dont certains viennent de la filière Segpa, dédiée aux jeunes en difficulté d’apprentissage. La fondatrice de l’évènement, Madioula Aïdara Diaby, directrice de la Segpa auprès de l’académie de Créteil, l’affirmait à Public Sénat avant le concours : « Pour moi, le Sénat, c’est la République, des valeurs communes qui nous unissent. […] Les élèves vont donner le meilleur d’eux-mêmes dans ce beau cadre, devant 120 personnes ». Dans le public, quelques parents ont également fait le déplacement.
La « ministre qui vous aime »
« maîtriser la langue, ça vous donne de l’autonomie », abonde Sabrina Roubache, invitée d’honneur. La ministre chargée de l’enseignement, de la formation professionnelle et de l’apprentissage a fait une courte apparition dans l’après-midi, revenant sur son enfance dans un « quartier populaire de Marseille ». Une époque où « nous n’avions pas tous ces soutiens ». « Profitez-en et, surtout, soyez libres », lance-t-elle à son auditoire, avant d’assurer qu’elle sera « la ministre qui vous aime ». Dans son élan, la ministre rebaptise le Sénat « Maison du peuple ». Au premier rang, l’hôte des lieux, Ahmed Laouedj, acquiesce.
Place ensuite aux performances. Chaque groupe de quatre à huit élèves représente son établissement, les prises de parole s’enchaînent à un rythme effréné. Cinq minutes par groupe, pas plus, face à un jury composé d’élus, magistrats, et acteurs du monde de la culture. Parmi eux, Mohammed Debbouze, frère de Jamel et cofondateur du Marrakech du rire.
Égalité filles-garçons
Tous à leurs manières se livrent à un plaidoyer sans fard pour la liberté d’expression. Une « chance », qu’il faut savoir chérir. Et qu’on peut payer de sa vie, rappelle un collégien en référence à la mémoire de Samuel Paty. Une liberté qui ne va pas sans limites : « Tout dire et n’importe comment, quel bordel !», résume à sa façon un autre.
Pour l’occasion, chaque groupe devait choisir une figure féminine emblématique à leurs yeux de la liberté d’expression. Des femmes qui ont érigé la parole en arme politique, capable de bousculer la société. Ont notamment été choisies Simone Veil, Joséphine Baker, Gisèle Halimi et, icône de son temps, Aya Nakamura. « Parce qu’elle nous ressemble », clament les élèves venus d’Evreux. Et tant pis si « certains n’aiment pas son accent et ses manières ». L’occasion aussi, à l’évocation de ces figures féministes, de rappeler leur attachement à « l’égalité filles-garçons ».
A l’annonce des résultats, aux alentours de 17 heures, explosion de joie sur les bancs occupés par l’établissement Gustave Courbet, à Saint-Denis. « On l’a les gars ! », exultent les six collégiens vainqueurs du concours. Tous flanqués d’une robe d’avocat, ils ont séduit le jury par leur plaidoirie engagée et iconoclaste en faveur de la liberté d’expression, mobilisant tout à tour IAM, Diam’s et… Schopenhauer.
« C’est la première fois que je m’exprime devant des gens »
Leur « égérie du jour » ? Rokhaya Diallo, militante qui a usé de sa liberté de parole pour « dénoncer le racisme, le sexisme et les inégalités sociales » et « faire évoluer le débat public », autant qu’elle en a subi les excès, victime d’attaques racistes. Une illustration du potentiel émancipateur de la liberté d’expression et de ses dangers « si elle n’est pas réglementée par la loi ».
« C’est la première fois que je m’exprime devant des gens, et que je gagne ce genre de concours. C’est incroyable », confie après la cérémonie Jihane, en classe de 4e au collège Gustave Courbet. De quoi peut-être envisager le « métier de prof », avec l’ambition, à l’avenir, « de faire plus encore que ce que j’ai fait aujourd’hui », conclut la lauréate.