« La société russe est dans son ensemble apolitique et très attentiste »
Contrairement à l’Ukraine, la Russie ne porte pas les stigmates visibles de la guerre. Pourtant le conflit avec Kiev a profondément impacté la société russe : instauration d’un « rideau de fer numérique », fuite des cerveaux et censure. Le régime de Vladimir Poutine durcit le ton en interne selon Vera Ageeva, professeure associée de la Haute école des études économiques (HSE) de Saint-Pétersbourg.

« La société russe est dans son ensemble apolitique et très attentiste »

Contrairement à l’Ukraine, la Russie ne porte pas les stigmates visibles de la guerre. Pourtant le conflit avec Kiev a profondément impacté la société russe : instauration d’un « rideau de fer numérique », fuite des cerveaux et censure. Le régime de Vladimir Poutine durcit le ton en interne selon Vera Ageeva, professeure associée de la Haute école des études économiques (HSE) de Saint-Pétersbourg.
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Par Louis Dubar

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Vladimir Poutine a bien changé. En 2000 lors de sa prise de pouvoir, l’ancien agent du KGB était présenté par la presse internationale comme le grand réformateur, celui capable de résoudre les problèmes socio-économiques apportés par la décennie trouble des années 1990 et de mener la Russie vers le progrès. 22 ans plus tard, Vladimir Poutine en a décidé autrement en précipitant son pays dans une guerre avec son voisin ukrainien. En interne, le chef du Kremlin agit en véritable autocrate, renforçant encore un peu plus son emprise sur la société russe.

 

Comment a réagi la société russe à l’invasion ukrainienne, on se souvient qu’au lendemain de l’annexion de la Crimée en 2014, les rangs de l’opposition s’étaient vidés et la cote de popularité de Vladimir Poutine avait grimpé en flèche. Cette fois-ci, Vladimir Poutine peut-il compter sur un soutien populaire ?

Il faut tout d’abord rappeler que la Russie est un régime autoritaire électoral qui se rapproche aujourd’hui, dangereusement d’une forme d’Etat totalitaire. La société est dans son ensemble, apolitique et très attentiste. Il est difficile dans ces conditions d’avoir des données sociologiques fiables sur la cote de popularité de Vladimir Poutine. Les gens parlent peu publiquement et craignent même les questions des enquêteurs des instituts de sondage. La phrase, « je suis en dehors de la politique » est une expression très repandue dans le pays. Les Russes sont habitués à ne pas s’exprimer politiquement. Le militantisme ou l’engagement politique font peser des risques importants pour la réussite professionnelle ou la vie personnelle.

Vladimir Poutine ne souffre d’aucune opposition de taille. L’opposition politique et la société civile ont été progressivement démantelées. Les manifestations de contestation des élections de 2011 organisées à l’époque par l’opposition et notamment par Boris Nemtsov (assassiné en pleine rue à Moscou, le 27 février 2015, ndlr) ont marqué Vladimir Poutine qui s’est ensuite employé à démanteler cette force politique. Aujourd’hui, l’opposition est mal organisée et a pratiquement entièrement disparu. Navalny est en prison. Moratov, lauréat du Nobel de la Paix est une figure, mais pas un leader politique. Les partis politiques indépendants sont rapidement interdits, comme ce fut le cas avec « Russie ouverte » (parti interdit en 2021, ndlr).

Toutefois, dans ce régime très vertical, des initiatives spontanées ont émergé à la suite de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe le 24 février. Une pétition publiée sur le site Change.org a récolté près de 1,2 million de signatures de citoyens russes. Enfin plusieurs lettres ouvertes, de différentes professions, des écrivains, des syndicats et d’économistes se sont multipliées. En décalage avec le reste de la société, de nombreux intellectuels russes condamnent la guerre. Plusieurs personnalités ont ouvertement pris position en faveur de l’Ukraine comme le réalisateur Andreï Zviaguintsev, le romancier Boris Akounine ou l’actrice Chulpan Khamatova.

On observe depuis le début du conflit, un exode des jeunes russes souvent qualifiés et diplômés vers l’étranger, a-t-on idée du nombre d’émigrés depuis le début de la guerre ? Quelles sont les raisons qui poussent ces jeunes à partir ?

La guerre a creusé un véritable fossé générationnel entre une jeunesse mondialisée et urbaine qui s’oppose avec vigueur à la guerre et les personnes les plus âgées qui sont, soit dans le déni ou soit soutiennent l’initiative militaire de Vladimir Poutine. Même si cette jeunesse critique l’Occident, ils apprécient leur IPhone, écoutent les mêmes artistes que les jeunes de Berlin, Londres ou Paris et regardent leurs séries sur Netflix. Cette jeunesse urbaine et mondialisée craint pour ses perspectives d’avenir et préfère choisir l’exode que de rester dans une Russie isolée. C’est la situation économique tendue qui pousse ces jeunes au départ.

Nous n’avons pas de données exactes sur le nombre de Russes qui ont fui le pays. Ce chiffre varie entre 500 000 et un million. Cet exode concerne plus particulièrement certaines filières professionnelles notamment dans l’informatique et les entreprises high-tech. Des dizaines de milliers ont émigré vers l’étranger et les pays voisins. Le phénomène est tellement important que Yandex, le Google russe, a ouvert une filiale à Erevan en Arménie pour accueillir ces salariés émigrés. On assiste à une véritable fuite des cerveaux.

Plusieurs réseaux sociaux ont été bloqués depuis le début du conflit, certains médias étrangers également, assiste-t-on à l’instauration en Russie d’un « rideau de fer numérique » ?

Il existe en Russie une reprise en main des derniers îlots de liberté d’expression. Le gouvernement a adopté début mars un amendement prévoyant jusqu’à quinze ans de prison pour une personne publiant de « fausses informations à l’encontre de l’armée Russe. » Les médias indépendants ont fermé les uns après les autres. Les sites de la Deutsche Welle et de France 24 ont été fermés. Novaïa Gazeta, le journal de Dmitri Mouratov a quant à lui annoncé suspendre sa publication jusqu’à la fin du conflit. Au total, une trentaine de sites ont été bloqués par le régulateur des médias le Roskomnadzor (équivalent russe de l’Arcom, ndlr) comme l’édition russophone de la BBC ou de Radio Free Europe.

Concernant les réseaux sociaux, Instagram et Facebook ont été définis comme des « organisations extrémistes » par un tribunal moscovite qui a acté de l’interdiction de toute activité commerciale du groupe américain, Meta en Russie. Wikipédia est également dans le viseur des autorités, l’article sur l’invasion de l’Ukraine est au cœur d’une bataille d’édition.

La majorité des Russes vivent dans une bulle informationnelle entretenue par les médias officiels. 47 % d’entre eux s’informent uniquement grâce à la télévision. Les principales idées véhiculées par les médias pro-gouvernementaux sont les suivantes : Les Ukrainiens sont financés par l’Occident et bombardent les civils dans le Donbass et la russophobie se développe grâce à la complicité et le soutien des Occidentaux. Les Russes bénéficient de moyens alternatifs d’accès à l’information comme YouTube ou les fils d’information Telegram. Cette messagerie cryptée est devenue une importante source d’information en Russie entre auteurs indépendants et ceux financés par le gouvernement.

L’hypothèse d’un putsch ou d’une révolution de palais est souvent évoquée en Occident, cette éventualité est-elle crédible ?

C’est une hypothèse crédible et peut-être probable, mais uniquement sur le long terme. Isolé à l’échelle internationale, Vladimir Poutine peut compter sur la loyauté de son entourage. Pour le moment, cette élite politique conserve son calme et ne croit pas à une extension du conflit. Ils considèrent comme le chef du Kremlin, que l’Occident est faible et ne va pas s’engager sur la voie de la troisième guerre mondiale ou d’une confrontation directe avec la fédération de Russie.

Toutefois, un changement d’attitude serait possible si deux conditions se réalisaient. Tout d’abord, l’armée russe est mise en déroute et la situation militaire se dégrade considérablement en Ukraine. Ensuite, au niveau économique, la situation pourrait devenir critique du fait des sanctions économiques imposées par la communauté internationale et provoquer une grogne populaire à cause des pénuries, d’un chômage de masse et l’arrêt des chaînes de production. Cette élite sentirait la menace d’une révolte populaire et prendrait les devants. Une révolution de palais ne signifie pas pour autant un changement politique radical par rapport à Vladimir Poutine, une personne issue du milieu des renseignements ou de l’armée pourrait prendre la relève.

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