Sophia Chikirou and Jean Luc Melenchon in a meeting for the municipal elections at Mutualite in Paris
Crédit : Stephane Lemouton/SIPA

« L’arbitre de la compétition » : aux municipales, LFI veut se rendre indispensable à gauche malgré son isolement

Avec ses centaines de listes indépendantes, La France insoumise (LFI) veut passer un cap à l’échelon local et assume de faire du scrutin des 15 et 22 mars le « premier tour » de l'élection présidentielle. De quoi espérer remporter plusieurs municipalités de banlieue et se mêler à la bataille du second tour dans les grandes villes, où socialistes et écologistes ne pourront se passer des voix insoumises pour l’emporter.
Christian Mouly

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Les ambitions sont tout autres. Six ans après des municipales qui ont vu La France insoumise (LFI) n’obtenir que trois mairies – Faches-Thumesnil (Nord), 18 000 habitants, étant la plus importante, le mouvement change de stratégie en 2026. Plus question d’enjamber le scrutin, « cette fois-ci, nous avons décidé de nous déployer de façon massive », expose Paul Vannier, chargé des élections à LFI.

Une ardeur qui se traduit dans les chiffres : plus de 500 listes étiquetées LFI font campagne pour ces élections municipales sur l’ensemble du territoire et toutes les villes de plus de 100 000 habitants sont couvertes. De quoi mieux accorder son ancrage local, très réduit jusque-là, à son statut de poids lourds national.

« Une première étape » pour 2027

« C’est une première étape vers l’élection présidentielle et nous sommes déjà entrés dans la campagne, assume Paul Vannier. Les électeurs vont nous adresser un message politique à caractère national. » Objectif : faire de l’échelon municipal un poste avancé de la « gauche de rupture », capable de paver la voie à Jean-Luc Mélenchon pour 2027. Le leader insoumis s’est personnellement investi dans cette campagne, au contraire de beaucoup de chefs de partis. Quitter à enflammer le débat et le détourner des municipales.

Pour exister, LFI a fait le choix de partir seule dans 27 des 30 plus grandes villes du pays. Des listes souvent menées par des poids lourds du mouvement, membres de son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale. C’est le cas de Marie Mesmeur à Rennes, d’Anaïs Belouassa-Cherifi à Lyon, de Sébastien Delogu à Marseille, d’Aly Diouara à La Courneuve, d’Ugo Bernalicis à Villeneuve d’Ascq, ou encore de David Guiraud à Roubaix, désormais favori pour conquérir cette ville emblématique de la désindustrialisation.

Il fallait au moins ça face à l’impopularité ambiante. D’après la nouvelle enquête électorale d’Ipsos du lundi 9 mars, 71 % des Français considèrent désormais LFI comme « dangereuse pour la démocratie ». Un chiffre en progression de 7 points par rapport à octobre 2025 et de 20 points par rapport à septembre 2020. Le lynchage à mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, qui a conduit à la mise en examen d’un collaborateur parlementaire du député insoumis Raphaël Arnault, n’a rien arrangé.

La Seine-Saint-Denis, terre promise

Dans ce contexte, LFI mise sur ses bastions nationaux pour arracher quelques mairies. Les regards se tournent vers la Seine-Saint-Denis, où le mouvement a raflé sept sièges de député sur douze en 2024. Un accord y a été conclu avec les communistes, notamment à Saint-Denis face au maire PS, pour soutenir les « maires rouges » sortants en échange d’investitures LFI dans plusieurs villes détenues par la droite, comme Aubervilliers ou Aulnay-sous-Bois. Car malgré des résultats nationaux spectaculaires, jamais atteints depuis les grandes heures de la domination communiste sur la « ceinture rouge », LFI est plombée par la forte abstention de son électorat lors des scrutins locaux. Même défi dans les banlieues populaires de Lyon, à Vénissieux et Vaulx-en-Velin, et de la métropole de Lille, à Roubaix et Villeneuve d’Ascq.

« La participation peut jouer un rôle important dans leur résultat, notamment parmi leur électorat de moins de 35 ans et originaire des quartiers populaires, confirme Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques et président de l’institut d’opinion Cluster17. Dans nos sondages, nous faisons l’hypothèse d’une abstention située autour de 50 %, comme aux européennes de 2024, mais c’est compliqué à prédire. »

Un enjeu bien identifié par le mouvement, comme à Toulouse. « Nous sommes les seuls à avoir mené une campagne d’inscription sur les listes électorales auprès des jeunes et des quartiers populaires, avec 14 000 nouvelles inscriptions depuis décembre », revendique Inès Djelida, coordinatrice de la liste Demain Toulouse, menée par le député LFI François Piquemal. Ce dernier est donné à 23 % dans un sondage Cluster17, à quelques encablures du candidat PS François Briancon (30 %) et du maire sortant soutenu par la droite et le centre Jean-Luc Moudenc (33 %). L’une des rares grandes villes, avec Lille, où LFI semble avoir une chance de devancer la liste d’union de la gauche.

« Plus il y aura de votes insoumis, plus les autres seront obligés de céder »

A Paris, Marseille, Bordeaux ou Lyon, le but sera de franchir la barre des 10 % pour se mêler à la bataille du second tour. « C’est fondamental pour eux car cela leur offre une position d’arbitre de la compétition, explique Jean-Yves Dormagen. Ils ont les moyens de provoquer la défaite de la gauche en maintenant leurs listes ».

Et donc de forcer la main des socialistes et des écologistes, réticents à l’idée de négocier avec leur ancien allié devenu trop encombrant. « Plus il y aura de votes insoumis, plus les autres seront obligés de céder », a averti Jean-Luc Mélenchon, mardi, lors de son meeting parisien. La semaine dernière, le bureau national du PS a exclu toute alliance au second tour avec LFI, sans dissiper les ambiguïtés quant à la possibilité d’accords locaux. A Paris, la tête de liste de la gauche unie, Emmanuel Grégoire, assure qu’il refusera de fusionner avec la liste de Sophia Chikirou si elle accède au second tour.

L’entrée au Sénat en ligne de mire

LFI propose des « fusions techniques » à ses ex-partenaires de gauche dans les villes où la droite et l’extrême droite pourraient profiter de la désunion. C’est-à-dire des fusions sans accord sur le programme ni obligation de gouverner ensemble la municipalité. « Nous y appellerons là où nous serons en tête, mais les socialistes refusent toute perspective d’accord. Ils appellent au désistement de nos listes si nous sommes au second tour. C’est le risque d’une grande démobilisation des électeurs de gauche », dénonce Paul Vannier.

Quoi qu’il en soit, LFI espère densifier son bataillon de 2 000 conseillers municipaux sur tout le territoire. Une donnée essentielle à quelques mois du renouvellement de moitié du Sénat. Le scrutin est dominé par le poids des conseillers municipaux, qui représentent 95 % des grands électeurs. L’occasion de faire enfin son entrée au Palais du Luxembourg, après avoir échoué il y a trois ans.

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