Le protectionnisme américain, un irritant au cœur de la visite d’Emmanuel Macron aux Etats-Unis

Le protectionnisme américain, un irritant au cœur de la visite d’Emmanuel Macron aux Etats-Unis

Emmanuel Macron entame mardi 29 novembre une visite d’Etat de quatre jours aux Etats-Unis. L’occasion de resserrer les liens avec un partenaire historique, après les frictions de l’année 2021 autour de la rupture du contrat franco-australien sur la vente de sous-marins. D’autant que d’autres sujets de tensions ont vu le jour dans la relation entre Paris et Washington, notamment sur la politique commerciale et industrielle protectionniste déployée par les Etats-Unis.
Romain David

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Les petits plats dans les grands. Emmanuel Macron se rend à Washington à partir de mardi 29 novembre pour une visite d’Etat de quatre jours, la seconde effectuée par le président français sur le sol américain, mais la première organisée par Joe Biden depuis son investiture. Au programme : dîner à la Maison Blanche, soirée de gala, entretien entre les deux chefs d’Etat, conférence de presse commune, rencontre avec des élus du Congrès sur le thème de la biodiversité et déplacement en Louisiane. Des annonces autour d’un fonds pour le développement de la francophonie sont notamment attendues. Mais derrière la pompe et les flonflons, le véritable enjeu de cette visite tournera autour de la politique économique et commerciale des Etats-Unis, et la ligne protectionniste défendue par Joe Biden. Le sujet soulève de vives inquiétudes de l’autre côté de l’Atlantique, près de deux ans après le départ de Donald Trump.

Au cœur des préoccupations : l’« Inflation Reduction Act » (IRA), un plan de réduction de l’inflation adopté en août, qui passe par des investissements massifs, à hauteur de 370 millions de dollars, en faveur de l’indépendance énergétique des Etats-Unis et du développement d’énergies propres. Mais derrière ce qui semble marquer une nette rupture avec le désintérêt de l’administration précédente pour l’urgence climatique, se trouve aussi une série de dispositions très protectionnistes, destinées à favoriser la réindustrialisation du pays. Si elles s’inscrivent dans le cadre du bras de fer commercial auquel se livrent les Etats-Unis et la Chine, elles risquent également d’impacter les partenaires historiques. Parmi les points les plus décriés : les crédits d’impôt accordés aux acheteurs de véhicules électriques fabriqués sur le sol américain, et les aides massives pour les entreprises qui font le choix de rapatrier aux Etats-Unis leurs chaînes de production. Aux yeux de Bruxelles, ces mesures vont à l’encontre des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et menacent de capter tout un secteur.

L’inquiétude des Européens

« J’ai tiré la sonnette d’alarme parce que je vois l’impact de ce fameux IRA, qui a été mis sur la table par les Américains, 367 milliards de dollars de subventions proposées dans des proportions gigantesques », a vivement réagi Thierry Breton, le commissaire européen au Marché intérieur, au micro de BFM Business début novembre, dénonçant une « distorsion de concurrence ». « Ou bien les Américains vont régler [les points de désaccord avec l’Union européenne] et on l’espère, ou bien il faudra aller devant l’OMC et on envisagera alors des mesures de rétorsions », a-t-il encore menacé. Mais sur cet épineux dossier, la fenêtre de tir d’Emmanuel Macron semble bien mince, même si la France peut s’appuyer sur les concessions faites par Washington sur les automobiles produites au Mexique et au Canada. La difficulté qu’a eue Joe Biden à faire ratifier l’IRA par le Sénat américain en fait d’ores et déjà un emblème de son mandat, doublé d’une forte dimension politique ; certains Etats clefs devraient largement bénéficier de ces mesures, comme le Michigan, terre d’industrie automobile, qui a envoyé une majorité d’élus démocrates à la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat.

« Joe Biden a beaucoup misé sur ce texte », relève auprès de Public Sénat le sénateur Antoine Lefèvre (LR), président du groupe France-Etats-Unis à la Chambre Haute, qui fait partie de la délégation qui accompagne le président de la République. « Les mesures ‘America first’de Donald Trump ont eu un fort écho sur les couches populaires, auxquels les démocrates ont toujours du mal à parler. Ils sont extrêmement attentifs sur ce sujet, et on peut s’interroger sur la marge de manœuvre réelle qu’aura Emmanuel Macron pour négocier », pointe-t-il. « Des exemptions pourraient être accordées, mais je ne pense pas qu’il faille s’attendre à des résultats immédiats, au mieux quelques déclarations sur la volonté de travailler ensemble », relève Jean-Claude Beaujour, avocat international, spécialiste des Etats-Unis. « En tout cas, ni l’Europe ni les Etats-Unis n’ont intérêt à se livrer une guerre commerciale au regard du contexte international ».

Oublier l’affront « Aukus »

L’honneur accordé à Emmanuel Macron d’une seconde visite d’Etat – un fait inédit pour un président français - témoigne toutefois de la volonté de réchauffer les relations avec l’Hexagone, mises à mal quelques mois seulement après l’élection de Joe Biden par la mise en place de l’alliance « Aukus » entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Cet accord a fait perdre à Paris le supercontrat à 34 milliards d’euros conclu avec Cambera pour la construction de 12 sous-marins, et donné l’impression que la France était un acteur secondaire sur la scène indo-pacifique. À l’époque, la diplomatie française avait dénoncé un « coup dans le dos », et Emmanuel Macron fait rappeler l’ambassadeur français.

On n’avait plus vu un tel refroidissement dans les relations entre les deux pays depuis le refus de la France de soutenir l’invasion de l’Irak en 2003. « Cet épisode reste dans les esprits, il a secoué une relation historique », admet Antoine Lefèvre. « Mais à présent, le climat est beaucoup plus serein, à l’apaisement, le contact avec l’administration Biden au beau fixe. Sans doute y a-t-il aussi de la part d’Emmanuel Macron une volonté de tisser une relation d’homme à homme avec son homologue, ce qu’il avait aussi tenté de faire avec Donald Trump. »

Faire front commun face à la guerre en Ukraine

La guerre en Ukraine a également contribué à changer la donne, le rôle joué par l’Otan et le soutien accordé par Washington (18,3 milliards annoncés depuis le déclenchement du conflit) ont restauré des échanges nourris, qui ne devraient pas manquer de se poursuivre durant la visite d’Emmanuel Macron. La France défend le maintien du dialogue avec Vladimir Poutine, en parallèle des aides accordées à Kiev. Une position d’équilibre parfois critiqué dans l’UE, mais qui fait aussi écho au souci américain de ménager au sein de l’Otan la Russie, première puissance nucléaire mondiale. « Les commentateurs étrangers ont eu du mal à voir où voulait en venir la France, alors que Joe Biden a été très clair en qualifiant dès le début Vladimir Poutine de ‘boucher’ », nuance toutefois le sénateur Lefèvre. « Ces dernières semaines, on a vu la position américaine évoluer dans le sens français, notamment lorsqu’il y a eu l’accident de missile en Pologne. Les Etats-Unis ont tout de suite privilégié la désescalade », note Jean-Claude Beaujour.

« L’un des enjeux des discussions entre Joe Biden et Emmanuel Macron sera certainement de déterminer et d’harmoniser une stratégie commune sur l’Ukraine », poursuit ce fin connaisseur des Etats-Unis. Paris, qui organise le 13 décembre une conférence pour la reconstruction de l’Ukraine, pourrait aussi chercher à obtenir de nouveaux engagements de la part de Washington : « On ne peut pas être les seuls à payer », relève Antoine Lefèvre. En parallèle, la Maison Blanche a tout intérêt à ménager la France, qui apparaît comme un interlocuteur de plus en plus privilégié pour s’adresser à l’Europe.  « Angela Merkel entretenait une très bonne relation avec les Etats-Unis, où elle se rendait chaque année. Son successeur Olaf Scholz n’a pas le même poids ni la même personnalité. Aujourd’hui, Emmanuel Macron est le plus ancien dans le grade, et le mieux placé pour leur permettre d’entretenir un dialogue qui n’est pas toujours facile avec Bruxelles », conclut Antoine Lefèvre. À plus forte raison depuis la promulgation de l’« Inflation Reduction Act ».

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