Le Sénat adopte la loi d’amélioration de l’accès aux soins, contre laquelle les médecins sont vent debout
Le Sénat a adopté la proposition de loi d’amélioration de l’accès aux soins portée par la majorité présidentielle. Malgré des modifications substantielles, les sénateurs ne se sont pas montrés enthousiastes, même s’ils ont voté une loi dont l’objectif restait « consensuel. » La majorité sénatoriale a tout de même ajouté au texte une indemnisation des médecins en cas de rendez-vous non-honorés par un patient, qui pourra être à sa charge.

Le Sénat adopte la loi d’amélioration de l’accès aux soins, contre laquelle les médecins sont vent debout

Le Sénat a adopté la proposition de loi d’amélioration de l’accès aux soins portée par la majorité présidentielle. Malgré des modifications substantielles, les sénateurs ne se sont pas montrés enthousiastes, même s’ils ont voté une loi dont l’objectif restait « consensuel. » La majorité sénatoriale a tout de même ajouté au texte une indemnisation des médecins en cas de rendez-vous non-honorés par un patient, qui pourra être à sa charge.
Louis Mollier-Sabet

Temps de lecture :

9 min

Publié le

« Pas satisfaisant », « il ne faut pas se bercer de chimères », « un petit oui », « un problème de méthode » … Le moins que l’on puisse dire c’est que la loi d’amélioration de l’accès aux soins – dite « Rist » du nom de la rapporteure à l’Assemblée nationale, la députée Renaissance Stéphanie Rist – a été loin d’enthousiasmer le Sénat. Même la rapporteure LR au Sénat, dont le travail a été unanimement salué, a tenté de défendre un texte remanié par la commission des Affaires sociales du Sénat malgré les « effets délétères » de la méthode du gouvernement sur ce texte.

« Le texte a opposé les professions entre elles ces dernières semaines. Très attendu des paramédicaux dont il valorise les compétences, il a suscité à l’inverse l’inquiétude de nombreux médecins », a précisé la rapporteure, qui a relayé des inquiétudes des médecins généralistes sur « la qualité de la prise en charge » et des « risques de perte de chance », alors que les médecins manifestaient au même moment devant le Palais du Luxembourg. De nombreux sénateurs ont à cet égard dénoncé l’empressement du gouvernement dans la procédure législative, alors que les négociations conventionnelles entre les syndicats de la médecine libérale et la Sécurité sociale ne sont pas encore terminées.

« Cette loi est un leurre, ne bradons pas la médecine »

En cause, notamment, l’élargissement des compétences d’autres professions paramédicales, et notamment les infirmières et infirmiers « en pratique avancée » (IPA), qui pourront réaliser certains actes techniques sans avoir à passer par un médecin. Mis en place à la rentrée 2018, le grade d’infirmier en pratique avancée est décerné à l’issue d’une formation universitaire de deux ans. Ces professionnels peuvent notamment prescrire des examens complémentaires, ou encore renouveler des prescriptions médicales, l’objectif étant d’améliorer le suivi des pathologies chroniques tout en libérant du temps médical aux médecins.

Si l’objectif de cette loi est « consensuel » d’après les mots de la présidente de la commission des Affaires sociales, Catherine Deroche, et les différentes interventions venues de l’ensemble des bancs, cet élargissement des compétences des « infirmiers en pratique avancée » (IPA), tel que proposé par le gouvernement, fait polémique. Il avait notamment fait dire le 17 janvier auprès de franceinfo à Julien Sibour, généraliste et porte-parole du collectif qui s’était formé à l’automne sur Facebook, « Médecins pour demain », : « Le président décrète qu’un renouvellement d’ordonnance pour un diabète, voire un patient polypathologique, c’est simple. Dans ce cas-là, n’importe quel troufion avec trois mois de formation pourra les renouveler. » Des collectifs d’infirmiers, qui ont peu goûté le trait d’esprit ont en réponse lancé le hashtag « #infirmierspastroufions. »

Chantal Deseyne, sénatrice LR, a défendu un amendement de suppression de l’article qui élargissait les compétences de ces professionnels de santé : « Le médecin doit rester celui qui pose le diagnostic et définit la stratégie thérapeutique, après 9 ans d’études, bientôt 10 ans. Comment un IPA, formé au soin, n’y voyez aucune défiance, pourrait avoir la même compétence en 5 ans seulement ? C’est une perte de temps, éventuelle une perte de chance e un risque d’une médecine à deux vitesses. Quand vous avez besoin pour vous-même ou pour vos proches ? A qui vous adressez-vous ? À un médecin, je souhaite la même chose pour tous les Français. Cette loi est un leurre, un emplâtre sur une jambe de bois. […] Ne bradons pas la médecine. »

« Ce n’est pas un emplâtre sur une jambe de bois »

7Corinne Imbert a défendu les améliorations apportées par le Sénat en « encadrant » le dispositif par un décret en Conseil d’Etat après avis de l’Académie de médecine, de la Haute Autorité de Santé et des organisations professionnelles concernées. François Braun, le ministre de la Santé, a même défendu le texte de la majorité présidentielle : « Les IPA sont des infirmières qui ont trois ans de formation, quatre ans d’exercice et deux ans de formation complémentaire, ce qui est loin d’être négligeable. Pour autant, elles ne remplaceront jamais le médecin généraliste. Les IPA ne sont pas là pour remplacer, mais donner une solution complémentaire dans l’organisation de notre système de soin. Par contre ce n’est pas un emplâtre sur une jambe de bois, je suis désolé. »

Si le Sénat n’a donc pas supprimé l’article premier, il a tout de même demandé des garanties au ministre. Alain Milon, notamment, a demandé à deux reprises à François Braun s’il comptait soutenir la version du Sénat ou de l’Assemblée nationale, trop imprécise sur la notion « d’IPA praticiens », comme l’a souligné le sénateur socialiste Bernard Jomier en séance. Corinne Imbert avait d’ailleurs fait supprimer cette distinction entre « IPA spécialisés » et « IPA praticiens » en commission. « Pour voter ce texte dès demain il faut quand même prendre son élan. Je vais le voter, mais c’est un petit oui et un grand mais », s’est par exemple interrogé le sénateur centriste Olivier Henno. Le ministre de la Santé a annoncé qu’il « s’en remettrait à la CMP [commission mixte paritaire, ndlr] sur le choix qui sera fait », tout en laissant entendre que le texte avait été « amélioré » au cours de la discussion parlementaire, et que la version du Sénat paraissait donc aboutie.

Taxe « lapin » : une « stigmatisation » des patients ?

Les sénateurs ont ajouté en commission un mécanisme prévoyant que la convention médicale négociée entre médecins libéraux et assurance maladie puisse fixer les conditions d’indemnisation du médecin en cas de rendez-vous non honoré. Celui-ci pourrait rester à la charge du patient, via un prélèvement de l’Assurance maladie sur des remboursements ultérieurs, l’objectif étant de mettre en place un mécanisme dissuasif alors que chaque année 28 millions de rendez-vous médicaux ne seraient pas honorés, selon les chiffres des syndicats. Un phénomène problématique, de l’avis général à la chambre haute, mais « une réponse stigmatisante » apportée par la majorité sénatoriale pour la sénatrice socialiste Émilienne Poumirol et la gauche du Sénat. « C’est un phénomène réel (entre 6 et 10 % des rendez-vous selon les estimations), mais la réponse n’est pas la bonne », a aussi estimé Laurence Cohen.

Même le sénateur Les Indépendants, Daniel Chasseing, médecin de profession, a rejoint ses collègues de la gauche sénatoriale qui alertaient sur la difficulté de juger si un rendez-vous a été manqué pour des raisons « légitimes » ou non. La sénatrice RDSE, Véronique Guillotin, elle aussi médecin de profession, a abondé : « Je comprends la teneur de cet article, il faut mettre fin à ces pratiques. Mais je vais voter les amendements de suppression [de la gauche et de Daniel Chasseing]. Le problème n’est pas mûr pour trouver une solution, il y aura des recours possibles, je ne vois pas la forme que ça va prendre. » Le ministre de la Santé aussi a alerté sur un « phénomène probablement plus complexe qu’on ne l’imagine », en appelant à « continuer à faire le diagnostic et l’analyse de la situation. » Le sénateur socialiste Bernard Jomier a notamment proposé le prochain budget de la Sécurité sociale pour arrêter une solution.

Rendez-vous non-honorés : « On a toujours de bons arguments pour repousser la responsabilisation dans ce pays »

Mais la majorité sénatoriale n’en a pas démordu. « Il ne s’agit pas de stigmatiser tel ou tel patient, mais de mettre sur la table un sujet, qui vise à responsabiliser les patients aux comportements non-vertueux et pas à les pénaliser. L’article tel qu’il est rédigé ne fait que dire qu’il permet cette discussion entre l’assurance maladie et les syndicats de médecins. Ils s’en saisiront ou pas, mais ça permet d’aborder le sujet », s’est notamment défendu la rapporteure LR du texte Corinne Imbert.

Elisabeth Doisneau, rapporteure générale du budget de la Sécu a rappelé « l’exaspération » des professionnels de santé, tandis que son collègue du groupe centriste, Olivier Henno a assumé : « Quelqu’un qui s’excuse, il n’y aura jamais de sujet. Mais un rendez-vous chez un médecin n’est pas un produit de consommation comme un autre. On a toujours de bons arguments pour repousser la régularisation et la responsabilisation dans ce pays. »

La majorité sénatoriale a demandé un scrutin public et les amendements de suppression ont été rejetés, en l’état actuel du texte, les syndicats de médecin et l’assurance-maladie pourront définir d’éventuelles pénalités lors des prochaines négociations conventionnelles. Pour ce faire, majorité présidentielle et sénatoriale devront tout de même se mettre d’accord en commission mixte paritaire, étant donné que le gouvernement n’était pas favorable à la mesure.

Partager cet article

Dans la même thématique

Le Sénat adopte la loi d’amélioration de l’accès aux soins, contre laquelle les médecins sont vent debout
4min

Politique

Nos villes en 2050 : « Nous y vivons déjà, à 90 % le travail consiste à adapter l’existant » affirme cet urbaniste

Après un été caniculaire en France, la question de l’adaptation de la ville au réchauffement climatique se pose avec urgence particulière. Comment rendre la ville plus respirable et plus vivable ? Comment adapter le bâti ? Faut-il tout détruire pour reconstruire ? Comment végétaliser nos rues et nos bâtiments afin de faire baisser les températures ? Marie Drucker et ses invités imaginent la ville du futur dans Agenda 2050, l’émission qui se projette dans le monde de demain.

Le

image (5)
2min

Politique

Agenda 2050 : Les villes du futur, enfer ou paradis, d’où viennent nos chiffres ?

Vous avez regardé l’émission « Agenda 2050 : Villes du futur : enfer ou paradis ?», présentée par Marie Drucker ? Retrouvez l’ensemble des sources sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour réaliser cette émission consacrée au visage de la ville d'aujourd'hui et aux adaptations de l'espace à l'horizon 2050.

Le

Le Sénat adopte la loi d’amélioration de l’accès aux soins, contre laquelle les médecins sont vent debout
3min

Politique

« La température est montée jusqu’à 50 degrés sur la façade de l’immeuble » rappelle cette jeune mère de famille de Pantin.

Confiné pour cause de canicule dans un appartement du centre de Pantin en Seine-Saint-Denis, épuisé par les vagues de chaleur à répétition, soucieux de l’état de santé d’un jeune bébé, Marion raconte, dans ce nouvel épisode de Dialogue Citoyen, comment elle et sa famille ont décidé de quitter la région parisienne quelques jours pour s’extraire de la fournaise dans laquelle ils vivaient depuis des semaines.

Le

Le Sénat adopte la loi d’amélioration de l’accès aux soins, contre laquelle les médecins sont vent debout
3min

Politique

L’impatience des sinistrés des incendies de l’été « Il faut accélérer les procédures » de reconstruction

L’été caniculaire a été, à bien des égards, particulièrement violent. Cinquante-trois jours de vagues de chaleur ont entraîné sécheresses, incendies et températures insupportables. Florence Van Overmeire a perdu sa maison lors des terribles incendies qui ont frappé la Gironde. Sur le plateau de Dialogue citoyen, face aux sénateurs, cette habitante de la commune du Porge a accepté de revenir sur cette épreuve et appelle à l’accélération des procédures de reconstruction.

Le