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Législatives 2024 : « Se faire discret, mais régner quand même », la stratégie ambiguë de Jean-Luc Mélenchon

Lors des négociations pour unir la gauche, Jean-Luc Mélenchon a marqué par sa discrétion, ne souhaitant pas s’imposer comme potentiel Premier ministre. Avec la « purge » de cinq députés sortants frondeurs, la stratégie du chef de file de La France insoumise marque un tournant.
Rose Amélie Becel

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« On me fait payer le crime de lèse-Mélenchon. » Dans la soirée du 14 juin, quelques heures après l’annonce du programme commun du Nouveau Front populaire, Raquel Garrido découvre qu’elle n’est pas réinvestie par La France insoumise dans sa circonscription de Seine-Saint-Denis. Même surprise pour Alexis Corbière dans le même département, pour Danielle Simonnet à Paris, pour Frédéric Mathieu à Rennes et pour Hendrik Davi à Marseille.

Immédiatement, sur Twitter, le député sortant François Ruffin dénonce « une mauvaise farce », suivi par sa collègue Clémentine Autain qui qualifie la décision de la direction des insoumis de « purge ».

Un début de campagne marqué par l’attitude conciliante de Jean-Luc Mélenchon

Les cinq élus payent manifestement leurs désaccords avec la stratégie de Jean-Luc Mélenchon et de son bras droit Manuel Bompard sur plusieurs points, notamment détaillés par Hendrik Davi dans un entretien à Mediapart. Les députés sortants ont en effet pour point commun d’avoir questionné le « rapport au féminisme au sein du mouvement » marqué par l’affaire Quatennens, pointé des « problèmes de démocratie » dans le parti, milité pour une « stratégie de rassemblement politique avec la Nupes » lors de la réforme des retraites, dénoncé la « stratégie de communication du bruit et de la fureur » du groupe à l’Assemblée et « qualifié très tôt de “terroristes” les actes du Hamas le 7 octobre ».

Autre source de divorce avec les frondeurs insoumis, l’investiture d’Adrien Quatennens dans le Nord, condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. Face aux désaccords de militants, notamment féministes, Adrien Quatennens a finalement décidé de se retirer au profit du responsable national des jeunes insoumis Aurélien Le Coq.

Pourtant, l’ancien candidat à la présidentielle avait marqué ce début de campagne par sa mise en retrait et son attitude conciliante, cédant plus de 100 circonscriptions au reste des partis de gauche par rapport à l’alliance conclue en 2022 au sein de la Nupes. « Si vous pensez que je ne dois pas être Premier ministre, je ne le serai pas », a-t-il répété sur le plateau de France 3 ce 16 juin. « C’est toute l’ambiguïté de la stratégie de Jean-Luc Mélenchon : se faire discret, mais régner quand même. La France insoumise est un mouvement très vertical, structuré autour d’une figure imposante et charismatique, ce n’est pas un mouvement qui se construit autour de plusieurs courants comme cela peut par exemple être le cas au Parti socialiste », observe la politologue Virginie Martin.

Une « purge » symptomatique de la transformation des rapports de force à gauche

Pour le politologue Olivier Rouquan, ce brusque changement de stratégie par rapport au début de la campagne s’explique par la transformation en cours des rapports de force politiques à gauche. « Un rééquilibrage est en cours depuis l’annonce du résultat des élections européennes, il est encore trop tôt pour dire si les socio-démocrates et les écologistes sont redevenus le pôle central de la gauche, mais les législatives seront une étape déterminante pour en juger », estime-t-il.

Défendant une ligne plus modérée, les frondeurs de La France insoumise auraient-il été écartés en raison d’une certaine fébrilité du parti ? C’est aussi l’hypothèse que formule le député sortant Hendrik Davi, dans son interview à Mediapart : « Évidemment, l’enjeu est de renforcer le pôle mélenchoniste dans le prochain Parlement à un moment où le reste de la gauche peut revenir en nombre plus important qu’avant le 9 juin. Autrement dit, l’enjeu est d’éviter l’hétérogénéité au sein du groupe LFI dans un moment plus compliqué pour les Insoumis. »

Derrière la « purge », « un changement sociologique et politique dans la stratégie de La France insoumise »

De son côté, face au tôlé suscité par cette « purge », Jean-Luc Mélenchon s’est justifié ce week-end dans une interview à 20 Minutes. « Nous tenons la promesse d’élargir les candidatures aux militants syndicaux et associatifs. (…) Les investitures à vie n’existent pas », s’est-il défendu. Signe de cette ouverture du Nouveau Front populaire à la société civile, on retrouve la figure de la CGT Céline Verzeletti investie à la place de Danielle Simonnet, la médecin urgentiste Sabrina Ali Benali en remplacement d’Alexis Corbière et le président du mouvement « La Seine-Saint-Denis au Cœur » Aly Diouara dans la circonscription de Raquel Garrido.

« Alexis Corbière et Raquel Garrido sont remplacés par des militants qui défendent une ligne de gauche peut être plus radicale, notamment sur les questions sociétales, d’intersectionnalité, de lutte contre les discriminations envers les personnes racisées », explique Virginie Martin. Au-delà d’une volonté de « purge », la stratégie de la direction de LFI pourrait ainsi émaner d’attentes du terrain, estime la politologue : « L’exit de Garrido et Corbière traduit aussi un changement sociologique et politique dans la stratégie de La France insoumise, qui répond à une demande des quartiers populaires. »

Dans ces circonscriptions plutôt facilement gagnables pour le Nouveau Front populaire (Alexis Corbière avait gagné dès le 1er tour en 2022, avec près de 63 % des voix), « Jean-Luc Mélenchon peut se permettre de faire le pari de demander aux populations locales de choisir par leur vote la ligne qui leur correspond », analyse Virginie Martin. Face aux candidats investis par LFI, Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet et Hendrik Davi ont en effet décidé de se maintenir. Au risque de perturber la lisibilité du scrutin pour les électeurs de ces territoires, Raquel Garrido se présentant par exemple comme la véritable candidate du Nouveau Front populaire dans sa circonscription.

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