Pedro Sanchez celebrates the results of the election night in Madrid – 23 Jul 2023
Pedro Sanchez, Spanish prime minister and secretary of the PSOE party, celebrates the good results achieved on the election night of 23 July 2023 in the street with the crowd in front of the national headquarters of the PSOE party in Madrid. - Alberto Gardin / SOPA//SOPAIMAGES_SOPA1425/Credit:SOPA Images/SIPA/2307240913

Législatives en Espagne : les socialistes en bonne position et les indépendantistes catalans en « faiseurs de roi »

Au lendemain des élections législatives espagnoles, l’avenir politique du pays est encore incertain. Le parti de droite (PP) est certes arrivé en tête, mais, contre toute attente, seul le parti socialiste (PSOE) semble en mesure de former une coalition. Ce sont les sept députés de Junts, le parti indépendantiste catalan de Carles Puigdemont, qui feront pencher la balance entre une victoire de Sanchez, et de nouvelles élections, décrypte Maria Elisa Alonso, docteure en science politique et maîtresse de conférences à l’Université de Lorraine.
Louis Mollier-Sabet

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Les commentateurs annonçaient une large victoire de l’alliance de droite et d’extrême droite entre le PP et Vox, les résultats de ce dimanche sont-ils une surprise ?

C’est une surprise pour tout le monde parce que les derniers sondages de lundi – ensuite c’était interdit – se sont tous trompés. Ils donnaient plus de voix au Parti populaire (PP), qui a quand même gagné 47 députés, arrivant à 136 sièges, c’est une réussite. Le Parti socialiste en a lui gagné deux, soit 122 députés, mais on pensait qu’ils allaient en perdre beaucoup plus.

Comment expliquer ce retournement de situation ?

L’électorat de gauche s’est mobilisé par crainte. Le PSOE et la gauche ont réussi à faire monter la peur de l’entrée de l’extrême droite au gouvernement central. Les résultats des élections municipales et régionales du 28 mai y ont participé aussi, avec des gros scores du PP et de Vox. Ensuite il y a eu une pluie d’accords entre PP et Vox dans des régions, dans des villes et les gens ont vu de façon factuelle ce que ça donnait, donc cet électorat de gauche a finalement voté et freiné la progression de l’extrême droite et de la droite.

 Les députés Junts sont des faiseurs de roi. 

Maria Elisa Alonso, docteure en science politique et maîtresse de conférences à l’Université de Lorraine

Aucune des coalitions envisagées n’a donc atteint la majorité absolue de 176 sièges, avec respectivement 169 sièges pour le PP et Vox, et 154 pour le PSEO et Sumar. Comment envisager la suite ?

Il y a deux scénarios privilégiés. Le PP a 136 députés, donc pour le premier vote, ils ont besoin de la majorité absolue pour que leur leader Feijo soit investi. Il en faut 176, et si l’on prend en compte les alliances, le bloc conservateur arrive à 171, alors que le bloc progressiste, en comptant tous les partis susceptibles de les soutenir c’est 172. Il y aura donc un 2ème tour 48h après, où il est suffisant de récolter plus de votes pour que de votes contre, et où c’est donc l’abstention des députés restants qui sera décisive.

Or le seul parti qui n’est pas très clair sur sa position c’est Junts, le parti indépendantiste catalan, dont le leader – Carles Puigdemont – est en exil. Ce parti a 7 députés. S’il vote contre Sanchez et le PSOE, il y aura plus de voix contre que pour, et le PSOE ne pourra pas former un gouvernement. S’il vote pour le PSOE ou s’abstient, Sanchez pourra former sa coalition. Donc les 7 députés de Junts sont les faiseurs de roi.

Mais dans tous les cas de figure, le seul qui a l’option de devenir Premier ministre est Sanchez, parce que le bloc conservateur n’a pas la majorité suffisante. C’est Sanchez ou rien : soit Junts vote pour ou s’abstient et il peut former son gouvernement, soit il vote contre et on aura des nouvelles élections en décembre.

Ne peut-on pas envisager une grande coalition entre le PSOE et le PP ?

C’est inenvisageable, Sanchez ne le fera pas. En 2016, le PSOE a fait un pacte avec le PP, s’est abstenu et la droite a pu gouverner grâce à l’abstention des socialistes. En 2019 c’était le cas contraire, le PSOE était en tête après les élections et avait besoin de l’abstention du PP pour former un gouvernement. Mais le PP n’a pas rendu la monnaie de sa pièce au PSOE et a voté contre eux, donc on a dû faire des nouvelles élections. Je ne pense pas que le PSOE fera la même erreur, et ils l’ont d’ailleurs déclaré.

Les indépendantistes catalans se retrouvent donc en position de « faiseurs de roi » du gouvernement central, c’est un peu ironique…

Effectivement. Junts est un parti indépendantiste : l’équilibre de la politique nationale ce n’est pas leur problème. C’est même presque à leur avantage s’il y a un blocage. Ces 7 députés sont très importants et ils le savent. Depuis hier ils ont dit qu’ils ne chercheront pas la stabilité du gouvernement central espagnol. Leur soutien ou leur abstention dépendra de ce qu’on leur donne, et ils demandent notamment une amnistie pour leurs leaders en exil, en prison ou poursuivis par la justice, et un référendum d’autodétermination, qui est anticonstitutionnel. Ce sont des demandes importantes et les négociations seront très dures. Un des responsables de Junts a même fait une déclaration de presse en disant que c’était paradoxal qu’ils aient la clé du gouvernement central, donc ils sont parfaitement conscients de leur position.

Hormis Junts, dont le statut est un peu particulier, la coalition de gauche s’est assuré les voix de la quasi-totalité des députés des partis régionaux, ce qui permet à Pedro Sanchez d’être en position de former un gouvernement. Comment l’expliquer ?

En s’alliant avec Vox, le Parti populaire s’est aliéné tous les partis régionaux. Le parti nationaliste Basque par exemple, qui est assez conservateur et pourrait fluctuer entre le PSOE et le PP, a exclu toute coalition avec le PP. L’un des points principaux de la campagne de Vox est d’en finir avec les communautés autonomes et d’en revenir à un Etat très centralisé. Cela exclut presque automatiquement toute association avec des partis régionaux qui ne vont pas s’allier à un parti contre leur intérêt.

 En faisant une coalition avec Vox, les partis régionaux c’était fini pour le PP. 

Maria Elisa Alonso, docteure en science politique et maîtresse de conférences à l’Université de Lorraine

D’autres partis régionaux font plutôt monter les enchères. L’un des concurrents indépendantistes de Junts en Catalogne, par exemple, a dit à Sanchez qu’ils le soutiendraient, mais à condition que les communautés autonomes récupèrent la compétence des transports de proximité.

A posteriori, cette alliance avec le parti d’extrême-droite Vox a donc remobilisé la gauche et aliéné le soutien des partis régionaux. Était-ce une erreur du PP de Feijoo ?

Le PP n’avait pas trop le choix, vu leur discours assez proche de Vox et leur critique des mesures sociales du gouvernement précédent, notamment sur les droits de la communauté LGBT. Ça les rapprochait automatiquement trop de Vox. Feijoo est en train de payer ses alliances, étant donné que Vox exclut toute association avec les partis régionaux et que mis à part Sumar ou Vox, toutes les autres forces parlementaires sont des forces régionales.

Canaria ou Union du peuple Navarre sont des partis qui ont déjà fait des coalitions avec le PP, mais ils n’ont qu’un seul député chacun. Les partis des communautés autonomes régionalistes ont dit depuis le début qu’ils ne soutiendront pas un gouvernement si Vox en fait partie.

Il y a peut-être un scénario où le PP s’en sort, mais il est presque impossible, c’est que Vox s’abstienne lors du vote au prochain Parlement. Dans ce cas, peut-être que le PP peut récupérer certains partis régionaux et obtenir plus de voix pour que contre au deuxième tour. Mais Vox ne le fera pas parce qu’ils ont toujours dit qu’ils voulaient faire partie du gouvernement, avoir des ministères, des vice-présidences. Ce n’est pas dans leur nature de s’abstenir.

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