« Les géants numériques imposent leur vision du monde et c’est extrêmement dangereux » affirme Catherine Morin Desailly
Alors que la justice américaine ouvre une procédure majeure contre Google, la sénatrice Catherine Morin Desailly, engagée dans la lutte contre l’hyperpuissance des géants numériques, salue l’initiative, avant de prévenir : face aux GAFAM, la mobilisation ne doit pas s'arrêter là.

« Les géants numériques imposent leur vision du monde et c’est extrêmement dangereux » affirme Catherine Morin Desailly

Alors que la justice américaine ouvre une procédure majeure contre Google, la sénatrice Catherine Morin Desailly, engagée dans la lutte contre l’hyperpuissance des géants numériques, salue l’initiative, avant de prévenir : face aux GAFAM, la mobilisation ne doit pas s'arrêter là.
Public Sénat

Par Audrey Fisne

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Dans le secteur technologique, c’est sans doute la plus grosse affaire depuis deux décennies. Après un an d’enquête, la justice américaine accuse Google d’avoir abusé de sa position dominante sur les recherches et les publicités. Et ce, au détriment des concurrents et des consommateurs. L’affaire est inédite outre-Atlantique puisque le géant numérique, qui a déjà écopé de plusieurs amendes considérables en Europe, n’a jamais été condamné aux États-Unis. Les risques encourus par la plateforme, qui contrôle 90% du marché de la recherche en ligne, sont importants. Au sein de l’Union européenne aussi, la question de l'hyperpuissance des GAFAM (pour Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) est au cœur des discussions, comme le rappelle la sénatrice de Seine-Maritime Catherine Morin-Desailly (Union centriste), ancienne présidente de la Commission de la Culture et de l'Éducation du Sénat. Interview

Quel signe renvoient les poursuites engagées contre Google aux États-Unis, pour atteinte au droit de la concurrence ?

Depuis quelques mois, on voit les prises de conscience se multiplier : les géants américains du numérique ont clairement abusé. Fiscalement d’une part, car ils ne s’acquittent pas d'un juste impôt. C'est presque de l'exode fiscal. Ils ont clairement abusé en pillant les données des Européens, mais pas seulement. Ils ont abusé en matière de concurrence, de position dominante et c’est ce dont ils sont accusés aux États-Unis aujourd’hui. Mais on l’a vu avec l'affaire Cambridge Analytica et la dernière présidentielle américaine, il y a aussi des manipulations d'informations, des manipulations de scrutins électoraux. De façon générale, on commence donc à prendre conscience, et il est plus que temps, que toutes ces plateformes défient les Etats-nations, qu’elles imposent leur vision organisatrice du monde pour demain. Et c'est extrêmement dangereux.

À quelques jours du scrutin présidentiel, c’est aussi un enjeu électoral outre-Atlantique ?

Ce devrait l’être oui. Toute la question c’est de savoir dans quel pays on veut vivre demain. Quand on a ces géants oligopolistiques qui aspirent toute l'économie et deviennent plus fort que l'État-nation lui-même, c'est un vrai sujet de démocratie.

Mais derrière cette procédure enclenchée par le ministère de la Justice américaine, se cache aussi une crainte : n’est-ce pas qu’une gesticulation électorale de Trump ? Il faut voir si la procédure va réellement aller jusqu'au bout. Seul Google est dans le viseur et non pas l’ensemble des GAFAM. Or, Trump a été élu grâce à Facebook. C'est ce qu'a révélé l'affaire Cambridge Analytica. Donc est-ce qu'on ne cible pas volontairement Google uniquement à l'approche de l'élection présidentielle ?

La prise de conscience a lieu également en Europe...

Tout à fait. En témoigne, le travail de la Commission européenne sur une nouvelle législation avec le “Digital Services Act” et le “Digital Market Act” qui doivent être discutés en décembre. [Le Parlement européen a voté mardi 20 octobre en faveur d’une régulation des géants du numérique.] Il s’agit ni plus, ni moins de la réouverture de la directive e-commerce pour laquelle je milite depuis 2 ans.

Cela rejoint ce qu’il se passe aux États-Unis: l’enquête américaine, menée par des Démocrates, souligne que les plateformes utilisent leur position pour maintenir leur pouvoir. En contrôlant les infrastructures de l'ère numérique, les géants numériques surveillent les autres entreprises pour identifier les rivaux potentiels et racheter, copier ou éliminer leur menace concurrentielle. »

 Les États-Unis sont-ils en retard ?

Oui, mais je constate qu’en Europe, nous avons aussi mis beaucoup de temps à nous réveiller. Les géants du numérique sont ultra-puissants aujourd’hui. On voit qu’au fur et à mesure, on gagne un peu de terrain. Edward Snowden, l’affaire Cambridge Analytica et aujourd’hui, les fausses nouvelles sur les réseaux sociaux, ont permis de prendre conscience des risques. Mais les puissances de lobbying de ces entreprises restent réelles. C'est un système très prédateur. Aujourd'hui par exemple, il y a une grosse discussion en France autour de la question : les réseaux sociaux sont-ils fautifs de l'assassinat de Samuel Paty [le professeur décapité à Conflans-Sainte-Honorine] ?

Or, il faut se dire que la France est gangrenée par des gens qui ont des croyances idéologiques et barbares préexistantes à l'existence des réseaux sociaux. Mais les réseaux sociaux font monter en puissance tout ça, parce que l'écosystème numérique le permet aussi. Et parce que ces plateformes sont redevables de rien. Il faut une législation qui permette de responsabiliser ces plateformes !

Et il y a toute une réflexion à avoir sur le développement d'un modèle plus vertueux du système numérique. Un modèle durable, soutenable.

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