Les repas mitterrandiens : avant le macronisme, la vie en rose de François Patriat
SERIE - Ils sont incontournables. Parfois secrets. Quelques fois stériles, ou véritables morceaux d’histoire, les cafés, « déj » et autres dîners structurent la vie politique française. Le patron des sénateurs macronistes se remémore ses instants privilégiés avec le premier président socialiste de la Ve République, François Mitterrand, à la fin des années 1980.

Les repas mitterrandiens : avant le macronisme, la vie en rose de François Patriat

SERIE - Ils sont incontournables. Parfois secrets. Quelques fois stériles, ou véritables morceaux d’histoire, les cafés, « déj » et autres dîners structurent la vie politique française. Le patron des sénateurs macronistes se remémore ses instants privilégiés avec le premier président socialiste de la Ve République, François Mitterrand, à la fin des années 1980.
Public Sénat

Par Pierre Maurer

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Entre eux, l’histoire avait mal débuté. Au début des années 1980, François Mitterrand est président de la République, figure tutélaire de la gauche. Mais une poignée de réformateurs s’est trouvée un challenger face au vieux chef : les Rocardiens, adeptes de celui qui deviendra Premier ministre, socialiste lui aussi mais rival de Mitterrand, Michel Rocard. La trentaine et dans la force de l’âge, François Patriat en fait partie.

La dissidence

« Quand Mitterrand est élu en 1981, je ne suis pas dans les gens bien vus », résume aujourd’hui François Patriat assis derrière son bureau de président des sénateurs macronistes, dans les combles du Palais du Luxembourg. Installé à l’Elysée, François Mitterrand met vite le nez dans la cuisine des législatives pour placer ses fidèles. En Côte-d’Or, il décide d’envoyer Pierre Charles, un radical de gauche, face à l’ancien ministre giscardien Jean-Philippe Lecat. François Patriat s’insurge. « Il n’avait aucune chance et c’était un branleur ».

Avec le soutien des socialistes locaux, il se présente donc face au candidat de François Mitterrand. Ce qui lui vaudra une exclusion du PS pendant la campagne. Mais le Côte-D’orien réussit son pari et termine gagnant d’une très courte tête le soir du second tour avec 50,1 % des suffrages.

L’adoubement

Au Palais Bourbon, les bisbilles avec ses camarades socialistes perdurent. « Quand je suis arrivé à l’Assemblée nationale et que je me suis présenté à la salle Victor Hugo, Jospin m’a viré manu militari avec un coup de pompe dans le cul. J’ai donc siégé deux ans parmi les non-inscrits. » Mais François Patriat, élu pour la première fois député, laisse passer l’orage. « Mitterrand aime bien les gens des territoires. Et arrivent les élections de 1986 à la proportionnelle », relate-t-il. Vétérinaire de profession, fort de son ancrage territorial, François Patriat observe avec délectation la Mitterrandie revenir finalement vers lui. « En 1986, mon préfet me rapporte une conversation avec Pierre Joxe (alors président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale) : ‘si on veut faire un deuxième siège de député en Côte d’Or, il n’y a que François Patriat qui peut le faire !’ ».

« Le Président est d’accord, il va vous mettre deuxième sur la liste », lui fait-on savoir. « C’était le monde à l’envers ! », s’exclame François Patriat. « J’ai fait une telle campagne, tout seul par moins 19 degrés avec ma bagnole de vétérinaire. J’étais comme un dingue, j’ai parcouru 700 communes ! ». Une méthode qui deviendra sa marque de fabrique. L’année dernière encore, François Patriat s’est fait réélire sénateur d’un cheveu à la faveur d’une campagne de terrain passée à bord de sa voiture à enchaîner les bourgades, dans la chaleur du mois d’août.

Victorieux, il gagne sa place à la table des Mitterrand. « On fait deux députés et on a même failli en faire 3 ! Mitterrand a vraiment apprécié. Il m’a pris en amitié. Parce qu’ensuite, il a dit à Gilbert Mitterrand (fils cadet de François Mitterrand et député socialiste) : ‘Dis à François Patriat qu’il vienne en vacances dans les Landes, on jouera au golf avec lui’ »

« T’as vu ce con-là, il va nous buter ! »

S’instaure alors un rituel. « Tous les ans, j’allais donc la dernière quinzaine de juillet dans une petite commune à côté de Latche (Landes) avec ma femme et mes enfants. Et le Président m’invitait à faire une partie de golf avec lui à Hossegor et à dîner le soir à Latche, chez lui ». Le premier président socialiste de la Ve République y possède une vieille bergerie, retapée en maison de vacances.

Les parties de golf sont un intense moment de stress pour François Patriat. « J’avais les mains moites. Au départ du trou numéro un à Hossegor, tout le monde vous regarde ! » Sur le parcours, le Président lui parle de la Charente, de sa famille. « A chaque fois ma balle partait à droite dans les sapins et j’entendais les flics qui disaient : ‘T’as vu ce con-là, il va nous buter !’ », se souvient hilare celui qui est devenu un fidèle d’Emmanuel Macron.

« Il avait besoin d’antennes de terrain »

Le soir venu, autour d’une soupe de potiron et de plats fins, Mitterrand, Patriat, et leurs familles respectives devisent de la Bourgogne, des églises, des cimetières, de l’humeur du pays. « Il avait besoin d’antennes de terrain pour lui faire remonter comment évoluait le territoire. Il me disait : ‘En une journée avec vous, j’en apprends plus que ce que me disent mes conseillers sur la situation en Bourgogne. Comment vous voyez l’évolution du territoire ? Qu’est-ce que deviennent les hommes politiques de Bourgogne que j’ai connus ? Quand on parlait, le président écoutait. Il nous invitait pour ça. Il m’avait dit qu’un jour je gagnerai la Bourgogne. Je l’ai emporté 12 ans après, en 2004. » Les discussions se poursuivent au jardin. « Puis il me montrait ses arbres, l’annexe de Latche qu’il avait faite pour Gilbert, à côté. On allait se promener dans la forêt de sapins avec Danielle Mitterrand ». Ces instants privilégiés estivaux se terminent en 1993. Atteint d’un cancer de la prostate diagnostiqué dès 1981, François Mitterrand s’éteint en 1996, peu après son départ de l’Elysée.

François Patriat fréquentera d’autres présidents de la République. Jacques Chirac, lorsqu’il était ministre du gouvernement Jospin et évidemment Emmanuel Macron… Mais la stature mitterrandienne le marque profondément. « J’étais très impressionné. Mitterrand était très impressionnant. Aujourd’hui avec Emmanuel Macron ce n’est pas pareil, on rigole. Il me dit : ‘Qu’est-ce qu’on boit ?’, ‘Tiens François tu vas picoler ça, je t’ai trouvé un petit blanc’. Ce n’est pas plus amical qu’avec François Mitterrand, mais ce n’est pas de même nature. Avec Macron c’est dans l’affect, avec Mitterrand c’était dans le respect. »

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