Si vous frôliez l’indigestion budgétaire avant les fêtes, il va pourtant falloir remettre le couvert. L’échec de la commission mixte paritaire sur le projet de loi de finances (PLF) a conduit le gouvernement à recourir à une loi spéciale pour permettre à l’Etat de tourner, faute de budget adopté dans les temps. Mais la France n’a toujours pas de budget. Et plutôt qu’un nouveau texte, les discussions vont reprendre avec le PLF existant.
« Le gouvernement est dans son cabotage politique, il essaie de trouver une voie de passage »
Après l’examen par le Sénat, retour à la case Assemblée. Les députés s’apprêtent à examiner le budget 2026 en commission le 8 janvier, avant un passage en séance publique la semaine suivante, le 12 ou 13 janvier. C’est le texte, tel que voté par le Sénat, qui revient entre les mains des députés. La trêve des confiseurs et les bonnes résolutions auront-elles calmé les esprits en 2026 ? Pas sûr.
« Le gouvernement est dans son cabotage politique. Il essaie de trouver une voie de passage. La trêve des confiseurs a permis de faire une pause mentale et physique, par rapport aux enjeux. Mais le problème n’a pas changé », soutient le sénateur LR Jean-François Husson, rapporteur général de la commission des finances du Sénat. Le problème, c’est une assemblée fragmentée à la majorité introuvable, un gouvernement qui cherche le compromis entre des positions antagonistes et une majorité sénatoriale de droite et du centre dont la copie est très éloignée des concessions faites par le gouvernement au PS.
« On n’a pas de son, pas d’image depuis le 23 décembre »
Pour tenter de sortir de l’ornière, le gouvernement reprend d’énièmes consultations. Les ministres de Bercy, Amélie de Montchalin et Roland Lescure, vont recevoir cette semaine les chefs de file des groupes politiques de l’Assemblée, hors LFI et RN. Pour l’heure, rien n’est encore calé côté Sénat, « mais les contacts vont reprendre », assure-t-on. Pour l’heure, Christine Lavarde, cheffe de file du groupe LR du Sénat sur le budget, attend encore.
« On n’a pas de son, pas d’image depuis qu’on est parti le 23 décembre, à 20 heures, date à laquelle on a fini la loi spéciale, à part des échanges de vœux. Aucun message de personne du côté du gouvernement », pointe la sénatrice des Hauts-de-Seine, qui évoque juste « une visio du rapporteur général et du président de la commission avec Amélie de Monchalin pendant les vacances sur les mesures prises par voie réglementaire en début d’année et les modalités d’application de la loi spéciale ». Soit un point avant tout technique. De son côté, Jean-François Husson a échangé vendredi dernier avec son homologue de l’Assemblée, le député LR Philippe Juvin, pour « faire le point ».
« Le Sénat n’acceptera pas d’augmentation de la surtaxe de l’impôt sur les sociétés »
Comme dit le rapporteur général de la commission des finances de la Haute assemblée, « la balle est à l’Assemblée », à nouveau. Et l’hypothèse d’avoir un budget adopté semble toujours très mince. Le PS demande de son côté 10 milliards de recettes supplémentaires, quand la droite veut des économies. Quand le texte reviendra au Sénat, comment les sénateurs aborderont le texte ? Seront-ils prêts à des compromis ? « On est toujours dans un état d’esprit où on dit qu’on ne peut pas renoncer à faire un certain nombre d’efforts », prévient Jean-François Husson. Mais pour le détail, il attend de voir l’état du texte à l’issue de l’examen à l’Assemblée.
Christine Lavarde est plus directe. « Notre vision est très claire. On est très farouchement opposés à la suspension de la réforme des retraites, et en aucun cas, on accepte de faire financer par des augmentations de charges sur les entreprises ce recul d’une des rares réformes d’Emmanuel Macron. Le Sénat n’acceptera pas d’augmentation de la surtaxe de l’impôt sur les sociétés (défendue par le gouvernement et le PS, ndlr), ou une autre mesure pour faire compenser le trou causé par l’abandon de cette réforme », prévient la cheffe de file du groupe LR sur le budget, qui insiste : « Ce n’est pas à nous d’aller renoncer à notre ligne politique très claire ». Réaliste, Christine Lavarde reconnaît que « le gouvernement le sait bien, il peut très bien se passer du Sénat. Alors pourquoi nous, on irait renoncer à notre vision, uniquement pour faire plaisir au gouvernement ? Ce n’est pas notre ADN et ce n’est pas responsable. Qu’est-ce qu’on a à gagner à aller crucifier notre économie ? » demande Christine Lavarde.
Bref, les LR du Sénat entendent rester droits dans leurs bottes, quitte à ne pas faciliter les discussions. « Je ne vois pas pourquoi en 2026, on dirait des choses différentes qu’en 2025. Le sens de la politique n’est pas de changer d’avis entre midi et 2 heures de l’après-midi. C’est de dire toujours la même chose. Notre vision pour le budget est exactement la même le 5 janvier 2026 que le 26 que le 19 décembre 2025 », date de la CMP, soutient Christine Lavarde.
« Ce procès en infamie, je ne peux pas l’accepter »
Pour compliquer les discussions, les relations sont tendues entre la majorité sénatoriale et le gouvernement depuis fin décembre, l’exécutif renvoyant la faute sur le Sénat sur le niveau de déficit. Et ça continue. « A l’heure actuelle, le point de convergence n’est pas atteint. De toute évidence, le Sénat a présenté un projet de budget qui avoisinait le 5,3 % de déficit en sortie d’examen, c’est trop important », a pointé ce lundi, à l’issue du Conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.
Un discours qui hérisse particulièrement Jean-François Husson. « La majorité sénatoriale a toujours cherché une voie de passage. Il y a une chose que je ne laisserai pas dire et contre laquelle je me lèverai », prévient le sénateur LR de Meurthe-et-Moselle, qui soutient que « vouloir faire porter ou essayer de faire porter la responsabilité sur le Sénat est un mauvais procès ». Et de jouer la comparaison entre les deux chambres : « Une assemblée qui, en 40 jours, a fait uniquement la première partie, rejetée à l’unanimité moins une voix. L’autre, qui a examiné en 20 jours la totalité du budget. Ce procès en infamie, je ne peux pas l’accepter. Quand il y a deux chambres, l’un est aussi respectable que l’autre ». Jean-François Husson reproche au gouvernement de « se défausser » en faisant porter par le Sénat « l’accord sur le budget de la Sécu » avec la suspension de la réforme des retraites notamment, « qui dégrade la copie du PLF, pour dire qu’à la fin, le Sénat a mal travaillé ».
Reste que le Sénat a sa part dans la dégradation de la copie. « Contrairement à ce que le gouvernement continue d’asséner, le déficit dont est responsable le Sénat, c’est 4,9 % et pas 5,3 %. Quand le gouvernement vise un objectif de 5 %, si on n’avait pas la réforme des retraites, il n’y aurait pas de problème », soutient Christine Lavarde. La copie d’origine du PLF fixant le déficit à 4,7 %, la majorité sénatoriale a donc alourdi ce dernier de 0,2 point. La majorité sénatoriale a supprimé la prolongation de la surtaxe sur les grandes entreprises et a allégé à 2 milliards d’euros l’effort demandé aux collectivités. Mais si le compte n’y est pas in fine, c’est par manque de cohésion de la majorité, selon la sénatrice des Hauts-de-Seine. « Les LR ont proposé des économies, mais n’ont pas toujours été suivis par le groupe centriste », allié des LR, souligne Christine Lavarde. En séance, il est cependant aussi arrivé que le rapporteur lui-même ne soit pas suivi par tous les sénateurs LR.
« Le gel généralisé, c’est abandonner le courage politique »
Pour compliquer l’équation, la ligne n’est pas la même – comme souvent – entre sénateurs LR et députés LR, les seconds étant plus enclins à trouver les voies des compromis, quitte à accepter certaines concessions. On en connaît les causes, du moins l’une d’entre elles : la peur de perdre son siège en cas de retour aux urnes. « C’est assez basique. Comme personne ne veut de nouvelle dissolution, et que beaucoup risquent de perdre… » décrypte un LR.
Sur le fond, Philippe Juvin va soumettre un amendement pour tenter de trouver de nouvelles économies, par un rabot général de 2 % des dépenses publiques, hors défense et charge de la dette, pour 5,4 milliards d’euros d’économies, et un gel des plafonds des taxes affectées aux opérateurs (entre 1,2 à 1,4 milliard d’économies), comme l’explique Le Figaro. « On en a déjà parlé avec Philippe Juvin dans le travail produit en vue de la CMP », explique Jean-François Husson, qui rappelle qu’« on a passé 15 jours de négociation et de dialogue avec Philippe Juvin. Ça s’est très bien passé », même s’il restait « des points de désaccord ».
Comme pour illustrer les divergences au sein des LR, l’idée du rapporteur général du budget de l’Assemblée n’est pas vraiment la tasse de thé de Christine Lavarde. « Le gel généralisé, c’est abandonner le courage politique. Le rabot généralisé, c’est dire on ne choisit pas », pointe la cheffe de file des LR sur le budget, qui ajoute : « C’est efficace en tout cas, mais ce n’est pas la mesure la plus efficiente ».
« Sans 49.3, il ne peut juste pas s’en sortir »
Pour mettre tout le monde d’accord, ou plutôt permettre l’adoption du budget, au bout du bout, le recours au 49.3 pourrait bien s’imposer. Le premier ministre Sébastien Lecornu s’est engagé à y renoncer. « Sans 49.3, il ne peut juste pas s’en sortir », lâche Christine Lavarde, qui regrette qu’on ait « perdu beaucoup de temps ». Mais en cas de recours au 49.3, encore faut-il trouver un accord de non-censure avec le PS, comme l’an dernier, pour éviter qu’une motion de censure ne soit adoptée et fasse tomber le gouvernement. A ce petit jeu, c’est encore donc le PS qui sera gagnant, et non les LR. Politiquement, ils pourront toujours alors dénoncer les nouvelles concessions et « les changements d’alliance », comme avait pointé Jean-François Husson, pour mieux se démarquer et sortir la tête de l’eau. Mais cette deuxième année de blocage parlementaire sur le budget ne sera pas sans conséquence. « Les Français balancent entre lassitude et exaspération. Ils pensent qu’on ne sert à rien », ressent Jean-François Husson après son retour durant les fêtes en circonscription. Le ras-le-bol ou l’indifférence des électeurs risque bien d’emporter tout le monde.