Les territoires ruraux en ébullition face aux fermetures de classes

Les territoires ruraux en ébullition face aux fermetures de classes

La colère monte depuis le début du mois dans les départementaux ruraux, inquiets des contours de la future carte scolaire. Enseignants, parents d’élèves et élus locaux sont vent debout contre les fermetures de classes annoncées, conséquence en grande partie selon eux, du dédoublement des classes de CP et CE1 dans les réseaux d’éducation prioritaires.
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Le mouvement n’épargne aucune région depuis plus de deux semaines. D’un endroit à un autre du pays, enseignants, mais aussi parents d’élèves et élus locaux, se mobilisent contre les fermetures de classes en milieu rural prévues à la rentrée prochaine.

Il y a d’abord une explication démographique à cette évolution de la carte scolaire. Dans le premier degré (écoles maternelles et élémentaires), le nombre d’élèves doit diminuer de 30.000, en septembre 2018, pour s’établir à environ 6,76 millions d’écoliers. Mais pour les syndicats d’enseignants, cette gestion des postes dans les différentes académies est surtout la conséquence du dédoublement des classes de CP (puis de CE1). Cette réforme vise à faire passer le nombre d’élèves à 12 dans ces classes des réseaux d’éducation prioritaire (REP+ et REP).

« Même en éducation prioritaire, les 3.880 postes attribués au primaire ne couvrent pas la poursuite demandée du dédoublement en CP et CE1 », dénonce l’intersyndicale d’enseignants du premier degré. Ils estiment que les directeurs d’académie, qui effectuent en ce moment leurs derniers arbitrages, n’ont pas d’autre choix que de « fermer beaucoup de classes, particulièrement en maternelle et dans le rural ». Près d’une soixantaine de départements seraient concernés.

« Sentiment de déshabiller Pierre pour habiller Paul »

La Somme, département rural, est particulièrement touchée. Avec 800 élèves en moins en septembre, ce territoire risque de voir sa carte scolaire bousculée. « On est à 45 propositions de fermetures de classes d’un côté, en secteur rural, et de l’autre, 47 ouvertures de classes. Toutes, à l’exception de deux, sont en éducation prioritaire. On voit bien que les chiffres collent », déclare à PublicSenat.fr Haydée Leblanc, co-secrétaire départementale du SNUipp, qui anticipe des classes de plus en plus grosses.

« Ce qui est inédit, c’est ce sentiment de déshabiller Pierre pour habiller Paul et l’inégalité profonde en termes de réussite pour les élèves », poursuit-elle. « Il y a des classes qui vont se retrouver avec 12 à 15 élèves, pour apprendre dans des conditions optimales. Et pour cela, il y a des classes qui seront à 25 ou 26 élèves », craint-elle.

C’est une des conséquences que pointe également, Vanik Berberian, le président de l’Association des maires ruraux de France, dans notre émission Sénat 360 :

« Au-delà de la question de la moyenne qui se pose, il faut regarder aussi l’impact que peut avoir sur les autres classes ou écoles une fermeture de classe […] Je prends l’exemple de mon groupe pédagogique, une classe était prévue d’être fermée : ça voulait dire une classe maternelle à 28 élèves ! »

« Une classe fermée = une classe maternelle à 28 élèves », s'inquiète Vanik Berberian (AMRF)
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« Une classe fermée = une classe maternelle à 28 élèves », s'inquiète Vanik Berberian (AMRF)

Le mouvement de contestation, parti des parents d’élèves, va même prendre un nouveau tournant ce soir dans la Somme, avec des occupations nocturnes d’une vingtaine d’établissements menacés, au cours d’une « Nuit des écoles ». La mobilisation a jusqu'ici permis de réduire de 63 à 45 le nombre de classes fermées, selon Haydée Leblanc.

« Sentiment d’abandon »

Même inquiétude dans la partie rurale de la Sarthe. Le département ne perd aucun poste d’enseignant mais ne devrait pas non plus bénéficier de nouvelles arrivées d’enseignants à la rentrée. Une situation à l’échelle départementale qui cache des disparités locales, alors que la ville du Mans va dédoubler des classes en éducation prioritaire. « Le directeur académique a besoin 39 postes pour l’éducation prioritaire, donc il nous manque des postes pour la rentrée prochaine. Il est obligé de fermer des classes dans le rural pour avoir des classes de CP et CE1 à 12 dans les REP+ », relaye Julien Cristofoli (SNUipp).

« Ce qui se passe d’un point de vue politique est très dangereux, car les citoyens ont l’impression qu’on va leur prendre des postes. Il y a un sentiment d’injustice très fort dans tout cela. On parle de sentiment d’abandon », nous explique-t-il.

Blanquer défend un meilleur taux d’encadrement des élèves au niveau national

Sur notre antenne, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, répond à ses contradicteurs et assure que « chaque département rural de France aura plus de professeurs par élève ». Précisant vouloir mener une « politique rurale volontariste », il appelle également à prendre les chiffres dans leur ensemble. « Il n’est pas toujours très honnête de lister les classes qui ferment sans mentionner les classes qui ouvrent. »

Accusé de déstabiliser le monde rural au profit des territoires urbains, le ministre a été interpellé deux fois lors des dernières questions d’actualité au Sénat, jeudi.

« On est sur une période où 75% de notre territoire est en cours d’abandon par l’État. Les fermetures d’écoles sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase », a dénoncé le sénateur de l’Indre-et-Loire Pierre Louault (Union centriste). « Les territoires ruraux en ont assez d’être dépouillés au profit de vos politiques publiques […] Les petits écoliers des champs ne seraient-ils pas égaux en droits à ceux des villes ? » a demandé la sénatrice de Seine-et-Marne Anne Chain-Larché (LR).

Écoles : « Les territoires ruraux en ont assez d’être dépouillés au profit de vos politiques publiques », dénonce Anne-Chain Larché (LR)
04:53
« Les territoires ruraux en ont assez d’être dépouillés au profit de vos politiques publiques », dénonce la sénatrice Anne-Chain Larché (Questions d'actualité au gouvernement, le 15 février 2018)
« Les fermetures d’écoles sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase », dénonce le sénateur Pierre Louault
04:32
« Les fermetures d’écoles sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase », pour le sénateur Pierre Louault (Questions d'actualité au gouvernement, le 15 février 2018)

« Trahison »

La droite s’est d’ailleurs engouffrée dans la mobilisation, en se déployant sur le terrain vendredi. Réclamant un « moratoire » sur la fermeture de classes dans les zones rurales, les Républicains ont été nombreux à rappeler une promesse formulée par Emmanuel Macron le 17 juillet 2017, au moment de la première Conférence nationale des Territoires :

« Je souhaite proposer une évaluation partagée des besoins. Cette évaluation doit être conduite d’ici la fin de l’année afin de construire un plan d’action conjoint entre l’État et les territoires. Ce qui est sûr, c’est que les territoires en particulier les plus ruraux ne peuvent plus être la variable d’ajustement d’économies. C’est pourquoi d’ici là en particulier il n’y aura plus de fermeture de classes dans les écoles primaires. »

Fermetures de classes en zone rurale : la promesse de Macron en juillet 2017
00:36
Classes en zone rurale : l'engagement de Macron le 17 juillet 2017, à la Conférence nationale des Territoires

Sept mois après ce discours, Guillaume Peltier, numéro des Républicains, et député, évoque une « trahison ».

« Des propos comme celui du président de la République sont dévastateurs », réagit Vanik Berberian, dans Sénat 360. « Il y a un problème de cohérence entre les propos et les actes qui est essentiel. »

Lui, comme d’autres maires ruraux, relayent leur mécontentement depuis un mois. « Les écoles rurales ne peuvent servir de réservoirs dans lequel on puiserait sans vergogne les moyens nécessaires à une politique qui n’aurait pas assumé de se doter en conséquence des moyens nouveaux », dénonce l’Association des maires ruraux de France.

Vanik Berberian considère que le sujet soulève une question bien plus large. « Quelle place on veut donner à la ruralité ? »

Fermetures de classes : « Des propos comme celui du président de la République sont dévastateurs », réagit Vanik Berberian (AMRF)
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